L'Internaute > Photo Numérique >
Portfolios > Salah Benacer - Les fous d'Antoby
INTERVIEW
 
Juillet 2006

Rencontre avec le photographe Salah Benacer

Salah Benacer est photoreporter. Il a vécu pendant un mois et demi aux côtés des patients du centre de traitement psychiatrique d'Antoby, à Madagascar. Le traitement appliqué : l'exorcisme. Il nous parle de son reportage étonnant, aux frontières de la folie.

  Envoyer à un ami | Imprimer cet article  

Comment êtes-vous devenu photographe ?

J'ai travaillé huit ans dans l'industrie, mais la photographie a toujours été une passion. Ce qui veut dire que j'y consacrais beaucoup de temps en dehors de mon travail, je prennais même du temps sur mes vacances pour faire des reportages. Je suis allé en Roumanie faire un sujet sur les mines d'or partager le quotidien des mineurs. Il y a quatre ans, j'ai choisi de franchir le pas, d'essayer d'en vivre. C'était une passion et vraiment un rêve, donc j'ai comme partie de réaliser mes rêves, c'est tout.

Comment avez-vous connu le centre d'Antoby et qu'est-ce qui vous a donné envie d'y faire un reportage ?

Je suis parti à Madagascar pour rejoindre des marins que j'avais rencontrés au Havre, et qui étaient abandonnés sur un quai depuis six mois. Je les ai ensuite suivis au Togo et à Madagascar où ils terminaient leur voyage, plus exactement à Tuléar, dans le sud de l'île. Voilà comment je suis arrivé à Madagascar.

La folie était un sujet qui m'intéressait personnellement. Je crois avoir lu deux lignes dans un document, quelque part sur Internet, qu'il y avait des lieux reculés à Madagascar où l'on soignait les gens d'une manière un peu particulière. De fil en aiguille, arrivé une fois sur place, je me suis mis en quête de ce lieu. Et un jour je suis arrivé à Antoby, qui était à 5 ou 6 kilomètres de la ville de Tuléar.

Quel était votre sentiment à l'arrivée au centre psychiatrique ?

J'ai commencé par rencontrer le pasteur et la fondatrice du centre, Maman Jeanne. On a discuté, qui j'étais, pourquoi je venais. Ils ont réunis un petit comité de village pour savoir si je pouvais rester, et s'ils acceptaient que je prenne des photos ou non. Lorsque j'ai passé la porte de la première pièce où les gens sont enchaînés, j'ai repris ma respiration et, en silence, je me suis dit "voilà, il va falloir être là". Rien ne me préparais à rencontrer cette condition humaine. C'est terrible de passer le pas d'une porte et de voir ces gens, dans le dénuement le plus total, à même le sol, enchaînés. Cela a été une douche froide. Je me suis dit "je suis là pour faire des photos". Donc calmement j'ai repris mon appareil photo et j'ai commencé à me rapprocher des gens, à essayer de leur parler avant de prendre des photos, de m'accrocher à quelque chose.

Quelles relations avez-vous pu entretenir avec les patients ? Comment ont-ils réagit face à votre présence ?

D'abord cela dépend de quel type de patients. Car à Antoby, il y a à la fois des gens qui sont atteints de maladie mentale, mais il y a aussi des gens qui sont amenés par leurs parents parce que convaincus d'être un peu toxicomane, ou bien parce qu'ils ont blasphèmé... A Antoby, on prend en charge les gens qui sont "possédés par le démon" et c'est l'église Luthérienne qui s'occupe de ce centre. Il y a donc une connotation religieuse et une fréquentation avec un éventail très large. La relation que je pouvais avoir avec les patients était en rapport avec ce qu'ils étaients. Certains me parlaient. D'autres me regardaient avec un regard dans le vide. Je me souviens d'une patiente, dans un état de léthargie, qui ne parlait jamais. Je restais à côté d'elle... Et un jour elle s'est retournée vers moi et elle a souris. Il y avait une autre personne qui me reconnaissait à chaque fois que je venais, et qui me souriait. Et puis il y a un autre patient, dans un état de crise, qui a essayé de me sauter dessus pour me frapper. Mais avec le temps, quelque chose se passait, s'est instauré... mais je ne peux pas mettre de mots dessus. Je pense que pour eux, dans une journée où il ne se passait rien, le fait de voir arriver quelqu'un d'étranger, qui vennait passer du temps... Cela leur a peut-être apporté quelque chose, j'espère en tous cas.

Qu'est-ce qui vous a le plus touché durant le reportage ?

L'extrême fragilité de ces gens. Et l'extrême dénuement dans lequel ils sont. Fragilité, pas dans le sens psychologique du terme, mais de manière générale. Il y a une photo qui me touche beaucoup et que j'ai encore du mal à voir, c'est le jour de la toilette. De voir ces gens nus sur le béton en train de se laver, on a l'impression qu'à ce moment là, l'être humain n'est pas grand chose et se révèle extrêmement fragile. Mais autre chose m'a également touché. Il faut savoir que le centre vit grâce aux dons des paroissiens. Ils ont un budget de 150 euros par mois pour s'occuper d'environ 150 personnes. La plupart sont accompagnés par des proches qui prennent en charge la nourriture, mais les autres sont pris en charge par l'église Luthérienne. Les chaînes sont là bien sûr, et la dignité humaine en prend vraiment un coup, mais ils m'ont expliqués qu'ils n'avaient pas les moyens de construire des cellules individuelles, d'avoir un suivi thérapeutique, d'avoir tous les moyens médicaux modernes à leur disposition. Et sans ce centre, ces gens seraient à la rue, livrés à eux-mêmes. Lorsqu'un patient est guéri, il se voit offrir la possibilité d'avoir un lopin de terre, sur lequel il va contruire une petite cabane, de suivre une formation pour devenir lui-même guérisseur - une sorte de formation théologique en fait - et de venir enrichir la communauté des bénévoles. Il y a aussi cet autre aspect que j'ai trouvé touchant : une sorte de structure sociale qui fonctionne, mais dans des conditions... que j'ai montrées à travers mes images.

Comment s'est structuré votre travail ? Est-ce possible de montrer la folie ?

La montrer sur une image, cela voudrait dire qu'à la base on sait ce qu'est la folie. Mais je n'aurai pas la prétention de savoir ce qu'est la folie, ou la conscience, ou l'inconscience. Par contre, mon travail a effectivement été d'essayer de me rapprocher d'eux, de leur état, et d'observer. J'aurai tendance à dire que c'est un égarement dans un monde qui n'a pas de formes, et pour lequel on n'a aucun point de repère. Finalement, la structuration de mon travail s'est fait par rapport à des moments clés : les séances d'exorcisme (dimanche et lundi après-midi à l'église), la toilette du jeudi matin et des moments autres où il ne se passait rien, où régnait un calme absolu. Je pouvais rester très longtemps avec les gens sans qu'il ne se passe rien. Finalement, j'ai observé, je n'ai pas voulu démontrer quoi que ce soit, j'ai essayer de m'approcher de ce qu'ils étaient, de là où ils pouvaient être.

Pourquoi avoir fait le choix du format carré ?

C'est par rapport à une passion pour le portrait. J'ai commencé à en faire avec des musiciens de jazz. J'avais un ami qui faisait beaucoup de portraits carrés, je trouvais cela magnifique. J'ai continué à en faire, c'est un choix personnel et graphique. Sur des sujets comme l'enfermement, l'image est plus contrainte, l'espace est plus restreint, et finalement cela est plus approprié.

Peut-on comparer votre reportage à celui effectué par Depardon à l'hôpital San Clemente en 1982 ?

Se comparer à Depardon... Des gens comme Depardon m'ont effectivement inspiré par leur choix des sujets et la manière qu'ils ont de les traiter. Il n'y a pas que lui d'ailleurs, il y a aussi William Eugene Smith qui a fait un reportage photo très fort sur un asile psychiatrique à Haïti. Ce sont vraiment des photographes qui m'ont inspiré, avec à la fois leur approche humaine et une écriture photographique intéressante. Ils font parti des gens qui m'ont donné envie.

Après un mois et demi dans un centre psychiatrique, que retenez-vous de la folie ? N'avez-vous pas eu peur de devenir fou ?

Peur de devenir fou, non... J'ai eu beaucoup de mal à rentrer en France, et à me réhabituer à un mode de vie occidental plutôt consumériste et très éloigné du quotidien du centre d'Antoby. Finalement, les questions que j'ai été amené à me poser sont : "Comment traite-t-on la folie chez nous ? De quels modes de guérison disposons-nous ? L'état de notre connaissance sur la folie est-il si important que cela ? Est-ce que la camisole chimique n'est pas également un mode d'enfermement ?". Est-ce qu'un jour on ne se rapproche pas de quelque chose qui pourrait faire que l'on bascule, je n'en sais rien... Mais avoir peur de la folie, non, car cela ne sert à rien d'en avoir peur.

 

» Visionner l'interview en vidéo

 

EN IMAGES Reportage : "Les fous d'Antoby"
20 photos

Magazine Photo Numérique Envoyer | Imprimer Haut de page
Votre avis sur cette publicité

 

Voir un exemple

Voir un exemple

Voir un exemple

Toutes nos newsletters

Sondage

Pratiquez-vous encore la photographie argentique ?

Tous les sondages