INTERVIEW
29/09/2006
Vincent Fillon et les paysages urbains
Avez-vous l'habitude de photographier les immeubles et bâtiments au cours de vos voyages, ou avez-vous accumulé, recherché ces images dans le but précis d'en faire une série ? La série a débuté un peu par hasard. J'ai vécu un an à Londres, passant de nombreux week-end à déambuler dans différents quartiers, prenant quelques rares photos. Puis j'y ai découvert Canary Wharf, le nouveau quartier d'affaires. Ca a été le déclic: j'avais trouvé un terrain de jeu photographique. Chaque voyage, chaque passage dans une nouvelle ville est l'occasion de compléter la série. Quels éléments doivent être réunis, selon vous, pour donner une bonne photo d'architecture ? Par mes photos d'architecture je cherche plus à traduire une ambiance qu'à représenter un bâtiment. Ma démarche est avant tout sensitive. J'aime créer ces ambiances à partir du réel, inciter l'observateur à regarder différemment ce qui l'entoure, le poussant à se créer son propre regard, à s'interroger sur son rapport au bâtiment et à sa représentation photographique. Une photographie est réussie lorsque l'observateur s'approprie l'image et construit sa propre symbolique, sa narration personnelle. Cela est possible lorsque l'ambiance qui se dégage de l'image fait écho à une émotion. Comment un photographe doit-il s'y prendre pour apporter une touche personnelle dans une photo d'architecture, ne pas faire la même photo que les autres ? Quelle est justement votre touche personnelle, votre marque de fabrique ? J'évite une photographie trop descriptive, où le sujet prend l'ascendant sur le regard du photographe. Il convient de trouver un équilibre. Le graphisme guide ma démarche. Mes cadrages ne sont jamais le fruit de conventions photographiques, je laisse libre cours à mes envies, mes sensations. C'est le meilleur moyen pour se démarquer, ne pas reproduire ce que les autres font. Mais cette recette n'offre pas de résultat garanti! Comment concevez-vous le rapport entre l'architecte qui conçoit un bâtiment, et le photographe qui apporte un regard pour le sublimer ? L'architecte conçoit un bâtiment pour que le public puisse se l'approprier. Je fais partie de ce public et pose mon regard personnel. En tant que photographe mon regard se pose plus longuement, je cherche les points de vues dynamiques, offrant une perspective intéressante, un jeu de transparence. Je n'ai pas encore confronté mon approche avec des architectes qui ont une vision beaucoup plus globale. Je m'attache uniquement à la représentation, à la mise en valeur de la structure ou à la création d'ambiances particulières. Je pense très prochainement contacter des architectes pour leur soumettre mon approche. Qu'en pensent-ils ? Est-elle trop restrictive, déconnectée de l'œuvre originale?
Vous semblez affectionner les couleurs saturées et les contrastes forts. Pourquoi ces choix ? Le rendu est à l'image de ce que je veux exprimer : modernité, dynamisme, évasion, dépaysement… J'aime jouer avec les lignes, les masses, les formes, les transparences… Mis à part les professionnels et les amateurs avertis, le public connaît peu le traitement croisé qui me permet d'obtenir ce rendu. Il y a donc un réel effet de surprise, une attirance pour ce rendu décalé et inhabituel, et cela attise la curiosité. Ce traitement créé une distance au réel et permet de s'affranchir d'une photographie descriptive. Beaucoup me demandent si le rendu est dû à un traitement informatique… Cette confusion me dérange, dans le sens ou elle empêche l'observateur d'aller au-delà du moyen de création et de s'attarder sur l'œuvre elle-même. Certaines de vos images baignent dans une lumière intense, sont surexposées. Est-ce un moyen d'isoler les bâtiments pour mieux les mettre en valeur ? La lumière intense, le contraste fort et les couleurs saturées participent à la mise en valeur. Cela me permet de créer une ambiance autour du bâtiment, de créer un rendu " décalé ". Pour mieux vous connaîtreQu'est ce que le numérique a changé pour vous ? De la souplesse ! J'utilise toujours l'argentique pour la prise de vue, traitement croisé oblige. J'effectue mes tirages de lectures sur une tireuse numérique qui interprète assez bien les films croisés. Ensuite je numérise ma sélection et contrôle le rendu des couleurs de chaque image.
Contrairement à une photo couleur classique, le contrôle des couleurs en traitement croisé est empirique, il est impératif pour moi de maîtriser cette étape. Une fois mon fichier " calibré ", un seul tirage de test me suffit pour arriver au tirage d'exposition. Le numérique permet de réduire les frais de tirages. Quel matériel utilisez-vous ? Un canon EOS 50 depuis 10 ans…Un boîtier pas vraiment professionnel, mais l'optique est bien plus importante : un zoom Canon 17-40 f/4, et toujours mon 50mm f/1.8 pour le piqué. En attendant un objectif à bascule et décentrement…
Quels types de retouche effectuez-vous le plus fréquemment sur ordinateur ? Vous imposez-vous certaines limites en la matière, ou laissez-vous libre court à votre imagination ? J'effectue la retouche couleur uniquement, un peu comme le fait un tireur sur un agrandisseur. Mais le travail est beaucoup plus facile et les possibilités plus grandes. Et j'avoue que si un câble électrique, impossible à éviter à la prise de vue, vient perturber l'image, je n'hésite pas à l'effacer. Pour quel type de clients travaillez-vous le plus régulièrement ? Comme beaucoup de photographes, c'est le reportage institutionnel qui me fait vivre. Réalisation de banques d'images, portraits d'employés en milieu industriel, colloques… Quels sont vos projets en cours et à venir ? Tout d'abord vivre de ma passion, vaste programme…. Les projets qui me tiennent à cœur : voir mon projet de livre sur l'Islande aboutir, faire publier un reportage que j'ai réalisé sur les pécheurs de sel du lac Rose (Sénégal). Quel est votre domaine de prédilection ou votre type de sujet favori en matière de photographie ? Le paysage, qu'il soit urbain ou naturel. Les grands espaces désertiques… Le voyage et l'évasion… Qu'est-ce qui vous a attiré vers les professions du web après des études de photographie ? Quand je suis sorti de Louis Lumière en juin 2000, la crise du secteur de la photographie était déjà bien présente, que ce soit au niveau des laboratoires, avec la montée en puissance des appareils numériques, ou des grandes agences qui licenciaient leur staff de photographes pour ne plus travailler qu'avec des indépendants. J'ai donc commencé par travailler dans le web, qui lui se portait beaucoup mieux ! Et puis surtout je cherchais ma voie :). Cette période m'a laissé le temps de construire mon projet professionnel, de faire des images et de les confronter au regard des autres. Le web est-il pour vous un moyen approprié pour présenter et diffuser des photographies ? Pour un photographe freelance, le web est devenu le book idéal ! Un site Internet est une vitrine visible par tous. Encore faut-il le maîtriser, lui donner une apparence séduisante, une ergonomie intuitive, le mettre à jour régulièrement, générer des visites… pas toujours facile, mais ma double formation m'aide beaucoup pour cela. Le Web a toutefois ses limites : images en basse définition, rendu aléatoire des couleurs sur les écrans… Rien ne remplace de beaux tirages d'expositions pour transmettre une émotion.
» En savoir plus : Site de Vincent Fillon: www.unregard.net
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