Voyage au "pays de la dépression"

Xavier Briffault - publié le 10.10.2008, 22h09

Ce texte introductif inaugure une série de réflexions qui exploreront le paysage français de la dépression, en proposant un décodage des propos souvent contradictoires qui émaillent ce paysage, qu'il s'agisse du nombre de personnes dépressives, des traitements, des causes, des définitions, de la prévention...

Ce texte introductif inaugure une série de réflexions qui exploreront le paysage de la dépression, tel qu'il se présente en France. Comment s'y retrouver ?  Dépression et simple tristesse sont-elles équivalentes ? Qu'est ce que cela signifie de dire que la dépression est une maladie ? Qu'est ce que cela implique d'endosser le rôle de "malade de la dépression" ? Y-a-t-il vraiment une épidémie de dépression, et comment peut-on le savoir ?  Les laboratoires pharmaceutiques font-ils la promotion de la dépression, en plus de celle des antidépresseurs ? Quelle différence cela fait-il de dire que la dépression est une maladie du cerveau, une maladie de l'esprit, ou une maladie de la société ? Quelles prises en charge sont pertinentes, pour qui, par qui, quand, comment, avec quels effets ? Quels sont les modèles de l'Humain qui orientent les thérapies cognitives et comportementales, la psychanalyse, les thérapies humanistes ? Certaines de ces "marques" de psychothérapies sont elles vraiment plus efficaces que d'autres ? Peut-on prévenir la dépression ? Finalement, comment construire ses opinions, et orienter ses actes, lorsqu'on se pense concerné ?

La France serait, la rumeur publique nous l'affirme, le pays de la dépression. Un monde atteint d'une épidémie qui verrait croître sans cesse le nombre de "victimes" qu'il faudrait traiter. Un monde un peu étrange, en vérité. Un monde où, au détour d'un journal, d'un ouvrage, d'une émission télévisée, d'une visite chez le médecin, le psychiatre, le psychologue, le psychanalyste, le psychothérapeute, le sociologue, le politique, le syndicaliste, à l'occasion d'une conversation entre collègues, d'un dîner entre amis, il est possible de lire et d'entendre des propos que l'on pourrait à bon droit croire contradictoires :  

Que la dépression serait la quatrième cause d'invalidité dans le monde, seulement précédée en France par les psychoses et dépendances alcooliques, les cancers des voies respiratoires et les cardiopathies ischémiques (les "infarctus"). Mais que la définition actuelle de la dépression ne serait en vérité que la bonne vieille tristesse existentielle, remaquillée par les laboratoires pharmaceutiques pour accroître le marché des psychotropes.

Qu'il y aurait, selon des données diffusées en octobre 2007, chaque année trois millions de personnes dépressives en France (chiffre communiqué par l'Institut National de Prévention et d'Education à la Santé lors de sa campagne d'information sur les troubles dépressifs en octobre 2007). Mais qu'il y en aurait, en septembre 2008, près de 6 millions (chiffre publié par les médias fin septembre 2008 après la parution d'une étude dans le Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire de l'Institut National de Veille Sanitaire) ... sur la base des résultats de la même étude (le Baromètre Santé de l'INPES) dont les chiffres n'ont pourtant pas changés dans l'intervalle. Une augmentation de 100 % en moins d'un an, qui justifierait que l'on puisse en effet s'inquiéter d'une telle pandémie !

Que la dépression est une maladie du cerveau et de ses neuromédiateurs ce qui justifie son traitement par les molécules (les "antidépresseurs") qui agiraient sur ces "messagers neuronaux" (sérotonine, dopamine, noradrénaline, mélatonine...). Mais qu'en réalité la dépression serait une problématique psychologique pour laquelle le seul traitement serait psychothérapique ; ou qu'elle serait la conséquence de difficultés sociales pour lesquelles le seul traitement serait politique et économique ; ou encore l'effet des normes de l'individualité contemporaine.

Que parmi les psychothérapies seules certaines méthodes (les thérapies cognitives et comportementales, les psychothérapies interpersonnelles) bénéficieraient de "preuves scientifiques d'efficacité" ce qui justifierait de recommander leur utilisation comme traitement privilégié dans les "recommandations de bonne pratique". Mais que leurs bons résultats serait à ce point biaisés qu'il faudrait en fait chercher la solution dans des approches disposant certes de moins de résultats "empiriques", mais qui seraient les seules à prendre en considération la singularité du patient, ses "conflits psychiques", ses "pertes de sens" (les approches psychanalytiques, les psychothérapies humanistes).

Que pour le diagnostic et la mise en oeuvre du traitement de la dépression, le médecin généraliste est l'interlocuteur incontournable. Mais qu'en réalité ses carences de formation dans la prise en charge des troubles psychiques le rendraient incompétent en la matière et responsable de la consommation abusive d'antidépresseurs que l'on constaterait en France.

Que les psychothérapies devraient être mises en oeuvre par des professionnels disposant d'une formation spécifique de plusieurs années, théorique, pratique et d'une supervision permanente. Mais que les "psychothérapeutes" qui se revendiquent de l'usage de ce titre et d'une telle formation -et d'être les seuls à l'avoir- seraient formés dans des écoles privées sans contrôle aucun, dont la plupart seraient sous la domination d'organismes sectaires.

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Ne poursuivons pas ad nauseam cette énumération. Elle suffit pour montrer la diversité et la complexité des propos que l'on rencontre dès qu'il s'agit de dépression. Mon objectif, en amorçant cette série de réflexions, n'est pas d'en rajouter. Il s'agira plutôt d'aider à décoder ces propos, de tenter de déplier ce qui se cache derrières des termes et des positions dont la polysémie ou l'ambigüité sont propices aux malentendus, de revenir aux fondements des études et des théories qui légitiment les différents propos, en bref de donner les outils permettant de comprendre et d'agir.

La première tribune abordera la question suivante : "Combien y-a-t-il de personnes dépressives en France ? A quoi donc cette information est-elle utile, et comment peut-on vraiment le savoir ?"
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