La dépression, est-ce vraiment si terrible ? (troisième partie : les risques de suicide)
Xavier Briffault - publié le 21.11.2008, 15h40
L'auteur
Xavier BRIFFAULT,
Sociologue, CESAMES-CNRS
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La réalité des conséquences de la dépression est souvent débattue. Tandis que certains affirment qu'il s'agirait d'un état de mal-être commun que plus ou moins tout le monde peut vivre à un moment de sa vie, et dont il ne faut pas "faire une maladie", d'autres y voit un état aux conséquences redoutables, qui doit être pris en charge. Que sait-on vraiment des conséquences de la dépression ? C'est la question qu'aborde ce dernier de trois textes sur le sujet, en s'intéressant aux relations entre la dépression et le suicide.
La dépression, est-ce vraiment si terrible ?
Que sait-on des conséquences de la dépression ?
(troisième partie : les risques de suicide)
Tribune n° 4
Préambule
Ce texte s'insère dans une série de tribunes intitulées « Voyage au pays de la dépression » qui aborde différentes questions relatives à la dépression. Les thématiques étant introduites de façon chronologique, il peut être nécessaire d'avoir lu les textes précédents avant d'entamer celui-ci.
[Lire la tribune précédente] [Lire l'introduction des tribunes]
Nous avons abordé dans les deux précédentes tribunes la question des conséquences de la dépression. Elles sont, nous l'avons vu, sévères, parfois graves, individuellement comme collectivement. Nous abordons dans ce texte la conséquence éventuelle la plus grave de la dépression : le suicide. Quelles sont précisément les relations de la dépression au suicide ? Etre dépressif augmente-t-il les risques de suicide ?
Rappelons tout d'abord les principales données quantitatives sur la dépression et le suicide.
Selon les résultats du Baromètre Santé 2005 de l'Inpes (dont on trouvera une synthèse dans le Bulletin epidémiologique hebdomadaire du 23 septembre 2008 [1]), les principaux chiffres de la dépression en France sont les suivants :
· Entre 7,4 %et 8,2 % de la population française âgée de 15 à 75 ans a présenté en 2004 un épisode dépressif caractérisé. Ceci représente approximativement 3 millions de personnes. Rappelons que sur l'ensemble de la vie, c'est environ 20 % des personnes qui présenteront un épisode dépressif caractérisé.
· Concernant la sévérité, ce chiffre se décompose de la façon suivante
o Entre 0,3 et 0,5 % ont présenté un épisode d'intensité légère
o Entre 3,9 et 4,5 % ont présenté un épisode d'intensité moyenne
o Entre 2,9 et 3,5 % ont présenté un épisode d'intensité sévère
· Concernant la chronicité, ce chiffre se décompose de la façon suivante
o 3,8 % ont présenté au moins deux épisodes dépressifs au cours de leur vie
o 1,2 % ont présenté une dépression chronique, c'est-à-dire un épisode qui dure plus de deux ans sans rémission.
Ces chiffres confirment ce que nous évoquions lors des précédentes tribunes : la dépression touche un nombre non négligeable de personnes, mais elle est très loin de toucher tout le monde. D'ailleurs, à la question "Au cours des 12 derniers mois, vous est-il arrivé de vivre une période d'au moins deux semaines consécutives pendant laquelle vous vous sentiez triste, déprimé(e), sans espoir ?", qui concerne le seul symptôme de tristesse, sur les 5 au minimum qui sont nécessaires pour caractériser le diagnostic de dépression, 80 % des personnes interrogées répondent par la négative. Et parmi les personnes qui ont vécu ce sentiment au moins 15 jours, elles sont moins de la moitié à l'avoir vécu tous les jours, toute la journée.
Concernant le suicide, selon les chiffres du CEPIDC (Centre d'Epidémiologie sur les causes médicales de décès) concernant les causes de décès :
· En 2005 en France, 10707 personnes sont mortes par suicide -identification formelle sur le certificat de décès, le chiffre réel estimé est plutôt de l'ordre de 13000 [2]- : parmi elles, 7826 hommes et 2881 femmes, soit près de trois hommes pour une femme. Cela représente 2 % des causes de décès (derrière les tumeurs -30% ; les maladies de l'appareil circulatoire -28% ; les maladies de l'appareil respiratoire -7%- ; les maladies de l'appareil digestif -4% ; les accidents de transport -1%- ; les autres causes -19%-).
· Selon les chiffres de l'OMS, le taux de suicide pour 100000 habitants est relativement constant en France et tend même à décroître depuis 1985. Il est aujourd'hui aux alentours de 18/100.000.
· Selon les chiffres de la DREES [3], le taux de suicide augmente continument avec l'âge.
· Cependant, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans (15% des décès). Mais c'est un âge où l'on meurt peu, en particulier de causes non violentes (41% des décès sont dus à des accidents de transport). Chez les personnes âgées, qui sont celles qui se suicident le plus en proportion, le suicide n'est plus une cause principale de mortalité en raison de la prépondérance des autres causes.
· 9% des femmes et 6% des hommes de 18 ans et plus déclarent avoir fait une tentative de suicide au cours de leur vie ([2], résultats de l'enquête SMPG). Parmi ces personnes, 22% des hommes et 35 % des femmes déclarent au moins deux tentatives, 12% des hommes et 14% des femmes déclarent au moins trois tentatives. En 2002, le nombre de tentatives de suicide ayant donné lieu à un contact avec le système de soin est d'environ 200.000, soit près de 20 tentatives pour un décès. A la différence des décès, les tentatives concernent plus les femmes que les hommes, et plutôt les jeunes que les personnes plus âgées.
Ainsi que le montrent ces chiffres, le nombre de personnes concernées par le suicide est très important. Il n'a cependant rien de commun avec celui des personnes concernées par la dépression : 3 millions de personnes présentant un épisode dépressif caractérisé chaque année, 200.000 tentatives de suicides, 13000 décès. Que sait-on des relations entre dépression et suicide ?
A la suite d'un article paru dans les années 70 [4] qui synthétisait les résultats de 17 études sur la dépression et le suicide, un chiffre a commencé à être repris de façon constante dans les textes sur les relations entre dépression et suicide : 15 % des personnes dépressives décéderaient par suicide, un chiffre souvent donné sans plus de détails. En 2000, une nouvelle étude [5] a réexaminé ce chiffre pour mieux le préciser, et a montré qu'il était en fait très surestimé, et qu'il ne prenait pas en considération les différents niveaux de dépression et de recours au soin. En effet, l'article de 1970 portait uniquement sur des études concernant des patients hospitalisés, c'est-à-dire ceux qui présentent les troubles les plus sévères ; par ailleurs, il calculait la proportion de décès par suicide sur le nombre total de décès, et non sur le nombre total de personnes. Cette méthode de calcul surestime la proportion de décès par suicide si l'on ne suit les personnes que durant quelques années -ce que faisaient les études-, en particulier après un épisode dépressif, car c'est à ce moment que les risques de suicide sont les plus élevés ; enfin la définition de la dépression utilisée à l'époque correspondait à une sévérité plus élevée que celle de l'épisode dépressif caractérisé aujourd'hui utilisée pour définir la dépression.
En réexaminant avec ces nouvelles règles méthodologiques les 17 études de l'article de 1970, ainsi que de nombreuses autres parues depuis lors, les auteurs arrivent à la conclusion que l'agrégation de tous les patients sous la seule étiquette de « trouble dépressif » n'a pas de sens au regard du risque suicidaire. Il existe une hiérarchisation du risque suicidaire. Celui-ci dépend de façon très importante du type de dépression : dans la population générale ne présentant pas de trouble dépressif, la probabilité de mourir par suicide est d'environ 0,5% ; pour les personnes présentant des troubles dépressifs et qui ont consulté un professionnel de santé « en ville », ce risque est d'environ 2% ; pour celles qui ont du être hospitalisées, il est d'environ 4% ; et il est d'environ 8% pour celles qui ont du être hospitalisées et qui présentaient des idées suicidaires importantes.
Ce sont donc les patients qui présentent les troubles les plus sévères, qui ont du avoir recours aux prises en charge les plus lourdes, en particulier à l'hospitalisation, qui présentent le risque suicidaire le plus élevé. Mais qu'est ce qui détermine que les patients vont être orientés par les professionnels vers une hospitalisation ? Nous aborderons cette question de façon plus approfondie dans une tribune ultérieure, mais quelques éléments de gravité sont rappelés par les auteurs de l'étude : la sévérité de la dépression ; la présence d'idées, de projets, et plus encore de plans suicidaires concrets ; l'usage de substances psychoactives (alcool, drogues...) chez le patient ou les proches ; l'anxiété, et tout particulièrement l'angoisse « morbide », une souffrance morale permanente et intolérable ; l'impulsivité ; l'agressivité ; une histoire personnelle ou familiale de tentatives de suicides ou de suicides ; une perte complète d'espoir. Rappelons également que la disponibilité de moyens létaux peut favoriser le passage à l'acte.
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Nous avons abordé dans ce texte la question des relations entre la dépression et le suicide. Il ressort des études présentées que le suicide est un risque qui doit être pris très au sérieux dans la dépression, mais qu'il existe une hiérarchie de ce risque : tous les épisodes dépressifs ne présentent pas le même risque, et fort heureusement la très grande majorité des personnes qui présentent chaque année un épisode dépressif caractérisé ne décéderont pas d'un suicide. Ceci ne doit cependant pas faire négliger l'importance des tentatives de suicide, qui sont dans un rapport de 1 à 20 avec les décès par suicide.
[Des informations pratiques sur la conduite à tenir dans les situations de risque suicidaires ainsi que les coordonnées des services d'écoute et d'urgence peuvent être trouvées sur le site info-depression.fr (une page traite de la question du suicide, une autre des liens utiles) ou sur le site info-suicide.org].
Ce texte clôt une série de quatre sur les prévalences et les conséquences de la dépression. Il en ressort :
(1) Qu'il n'existe pas en France « d'épidémie » de dépression, mais que la proportion de personnes adultes présentant chaque année un épisode dépressif caractérisé est stable depuis 20 ans, entre 5 et 8%.
(2) Que l'absence d'épidémie n'empêche pas que ces épisodes dépressifs touchent chaque année environ 3 millions de personnes adultes, que pour plus du tiers d'entre eux ces épisodes sont d'intensité sévère, et pour 15% d'entre eux, ils sont chroniques.
(3) Que la dépression caractérisée est un problème qui a des conséquences sérieuses toujours, graves souvent, mortelles parfois, et que son impact se fait sentir au niveau individuel comme au niveau collectif.
Ayant ainsi établi que la dépression est un problème qui mérite d'être pris au sérieux, nous aborderons dans les tribunes suivantes les modalités de prise en charge qui ont fait l'objet de travaux de recherche, et les diverses théories de la dépression.
Références citées
[1] Briffault X, Morvan Y, Guilbert P, Beck F. Evaluation de la dépression dans une enquête de santé générale. Bulletin épidémiologique hebdomadaire. 2008, en ligne sur http://www.invs.sante.fr/beh/2008/35_36/beh_35_36_2008.pdf.
[2] DRESS. Suicides et tentatives de suicide en France. Paris: DRESS; 2006, en ligne sur http://www.sante.gouv.fr/drees/etude-resultat/er488/er488.pdf.
[3] DRESS. L'évolution des suicides sur longue période : le rôle des effets d'âge, de date et de génération. Paris: DRESS; 2006, en ligne sur http://www.sante.gouv.fr/drees/etude-resultat/er-pdf/er185.pdf.
[4] Guze SB, Robins E. Suicide and primary affective disorders. Br J Psychiatry. 1970 Oct;117(539):437-8.
[5] Bostwick JM, Pankratz VS. Affective disorders and suicide risk: a reexamination. Am J Psychiatry. 2000 Dec;157(12):1925-32.
