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Ma deuxième vie

 Ma deuxième vie  

Brigitte , Paris le 28 juin 2007

De quel cancer avez-vous souffert et comment l’avez-vous découvert ? Comment avez-vous réagi ?

Il y a presque dix ans, j'ai été atteinte d'un cancer en phase terminale et condamnée par les médecins.
Dans ma famille, comme il n'était pas d'usage de nous manifester notre affection, enfant j'ai mal interprété cette apparente froideur et j'ai fini par me convaincre que je ne devais être ni intéressante, ni digne d'être aimée. Je n'étais pas loin de me sentir coupable d'exister et cherchais à être parfaite pour mériter l'amour des autres.
Puis, cadre dans une grande entreprise, j'ai couru après le temps dans une hyperactivité effrénée. En parallèle, j'essayais d'être disponible pour tous ceux qui en avaient besoin. Je ne prenais pas de temps pour moi, comme si j'avais peur de me retrouver seule avec moi-même.
Lorsque ma fille a terminé ses études et est entrée dans la vie professionnelle, je me suis sentie encore plus inutile. Tout cela cachait en réalité un grand manque de tolérance et d'amour pour moi. Profondément consciente de ce mal-être que je traînais depuis des années, je suivais depuis un certain temps une démarche thérapeutique pour comprendre ma façon d'être.
Début 1997, comme en écho à mon histoire personnelle, il s'est joué un scénario très similaire dans mon milieu de travail, où j'ai eu particulièrement l'impression à cette époque-là de n'être ni vue, ni entendue ni reconnue, malgré mon perfectionnisme et ma conscience professionnelle.
Voilà quel était mon état d'esprit lorsque je suis tombée malade à l'été 1997.
Pendant près de deux mois j'ai supporté des difficultés respiratoires et des douleurs atroces qui me traversaient de plus en plus souvent. Ma perte de poids, quant à elle, me satisfaisait pleinement, puisque je m'étais toujours trouvée trop enrobée. Malgré tout cela j'ai continué à travailler pour respecter une échéance professionnelle!
C'est après une crise plus importante que les autres que je suis entrée à l'hôpital pour des examens. J'ai été mise immédiatement sous oxygène et sous morphine. Les radios montraient en effet une pleurésie au niveau du poumon gauche. Mais, sans que je le sache, cette pleurésie était en réalité le symptôme d'une tumeur que les médecins ont alors entrepris de rechercher. Il s'en est suivi une série d'examens souvent effectués dans d'autres hôpitaux plus spécialisés. J'ai expérimenté les transports en ambulance, les longues attentes dans les couloirs sur un brancard... Tant que la cause profonde n'était pas localisée, je ne pouvais être traitée de façon appropriée. L'épanchement pleural rendait ma respiration de plus en plus difficile et la ponction devenait incontournable.
Pour trouver cette cause, les médecins ont alors pris la décision de m'opérer. Lorsqu'ils m'en ont informée, j'ai spontanément demandé à réfléchir, ce qui les a beaucoup surpris (avais-je encore le choix et le temps?!) Et moi aussi, comme si de cette façon je cherchais à garder le contrôle de quelque chose qui commençait à m'échapper. J'ai bien entendu finalement donné mon consentement, mais à la condition expresse de ne subir aucune ablation.
Je me suis réveillée en soins intensifs le 23 septembre 1997, couturée de haut en bas. Le chirurgien avait profité de l'anesthésie pour m’intégrer un cathéter sous la clavicule.
Les jours suivants ont été très occupés par les ponctions qu'il fallait me faire de plus en plus fréquemment. J'avais pour moi seule une chambre de trois lits. Je ne me suis pas demandé pourquoi. Je ne voulais en voir que les avantages, sans chercher à savoir si ce n'était pas dû à la gravité de mon cas. Et pourtant c'était bien de cela dont il s'agissait. Je l'ai su bien après.
Au début de mon hospitalisation, j'étais heureuse de recevoir beaucoup de visites et d'appels téléphoniques. Je me complaisais dans le côté superficiel de la situation qui faisait de moi le centre du monde, alors que, sournoisement, la maladie faisait des ravages, sans que j'en ressente le danger, puisque je ne savais pas entendre les signaux d'alarme que m'envoyait mon corps.
Mais tout cela m'a bien vite fatiguée et j'ai fini par limiter mes contacts aux membres de la famille. Je pense que cette longue épreuve a été paradoxalement plus facile à traverser pour moi que pour eux. Ils sont restés à mon chevet, assistant impuissants au combat que je menais pour ma vie. Ils ne m'ont pas quittée tout au long de cette épreuve, tant pendant mon hospitalisation que pendant ma convalescence. Ma sœur a fait pendant plusieurs mois l'aller et retour chaque semaine depuis la Belgique rien que pour passer une journée avec moi! Comme j'étais trop faible, elle lisait et écrivait pour moi, elle était mon lien attentif, affectueux et compréhensif avec l'extérieur et faisait l'interface avec les médecins.
En plus de ma famille, la thérapeute qui déjà depuis le début m'accompagnait dans mon travail de connaissance de moi a été en permanence à mes côtés dans ce combat difficile, non seulement par des contacts téléphoniques journaliers mais également par des visites hebdomadaires.
C'est une semaine après mon opération, lorsque j'ai un peu récupéré, que les médecins m'ont annoncé le diagnostic. Cela s'est fait en deux temps.
Premier épisode : on avait trouvé la tumeur. Elle était localisée derrière le pancréas et le traitement envisagé ne pouvait se faire que dans un autre hôpital, où j'ai été transportée le 1er octobre 1997.
2e épisode : dès mon arrivée, j'ai été accueillie par une doctoresse qui m'a donné des détails sur ma maladie.
J'allais recevoir des séances de chimiothérapie sur quatre jours, par des perfusions en alternance avec des ponctions du liquide céphalo-rachidien. Mon traitement devait commencer le surlendemain (qui était également le jour de mon anniversaire!). Il durerait six mois, sans compter la convalescence.
C'est à ce moment-là seulement que j'ai compris que j'avais un cancer et que je n'allais pas retourner à mon travail de sitôt!
J'ai seulement demandé si mes cheveux allaient tomber. Fort probablement, m'a-t-il été répondu.
Et j'ai alors posé la question de savoir combien de chances j'avais de m'en sortir. La réponse a été de une sur deux. Sur le coup, j'ai trouvé que c'était jouable!
Mais suis-je vraiment sûre d'avoir pleinement pris conscience à ce moment-là de ce que signifiait ce pourcentage? C'est la seule et unique fois que j'ai posé cette question.
J'avais une grosse boule dans la gorge. Je n'attendais qu'une chose, me retrouver seule pour pouvoir pleurer ma tristesse et ma peur. Mais la doctoresse en sortant a fait immédiatement entrer ma famille qui attendait derrière la porte pendant cet entretien. N'ayant pas pu rester une seconde seule, j'ai dû ravaler mon angoisse et encore une fois garder la façade.

Quels étaient votre vie et votre état d’esprit durant le traitement ? Avez-vous toujours cru que vous vous en sortiriez ?

Pendant que ma famille faisait le nécessaire pour que j'aie téléphone et télévision, comme à mon habitude je prenais possession de ma chambre en installant mes affaires personnelles, en branchant ma chaîne portable et en disposant mes objets familiers, parmi lesquels mes peluches et mes CD de musique de relaxation qui me suivaient partout depuis le début. Tout un rituel!
Mais plus que de la sécurité et du réconfort, la musique et mes peluches ont joué un rôle primordial pour moi dans cette épreuve. Déjà très timide de nature, je me suis renfermée de plus en plus et j'ai beaucoup régressé. Je me suis particulièrement attachée à des peluches qui ne m'ont plus quittée.
Il y avait d'abord un petit ours auquel tout le monde s'intéressait, infirmières ou médecins. Avec son petit manteau bleu et son chapeau rouge, sa drôle de bouille et son allure particulière, il attirait tous les regards. Et je peux vous dire que je ne passais pas inaperçue lorsque j'étais transportée dans mon lit vers le service de radiologie! Les gens s'arrêtaient et me parlaient de ma peluche. Leurs questions m'obligeaient à répondre, à sortir de mon mutisme, à entamer le dialogue et finalement à sourire. Mon petit ours Paddington a été mon attaché de presse, mon agent de communication! Il m'a permis de ne pas me couper du monde.
J'étais également accompagnée par une panthère noire. Ses superbes yeux verts me donnaient l'impression de veiller sur moi, en particulier pendant la visualisation que je faisais régulièrement. Dans ce travail, je m'efforçais en effet de m'imaginer en face de mon cancer auquel j'avais donné l'apparence d'un dragon. Je trouvais que j'avais tout à gagner à accompagner activement mon traitement de chimiothérapie et cela pour plusieurs raisons :
- d'abord parce que je laissais ainsi moins de temps à des pensées négatives
- ensuite pour avoir l'impression d'être vraiment active et partie prenante dans ce combat pour MA vie
- et enfin parce que j'avais lu que cette méthode donnait des résultats aux États-Unis.
Plusieurs fois par jour donc (parfois quelques secondes seulement parce que j'étais trop fatiguée), sous la protection de ma panthère noire que je tenais par le collier rouge dont je l'avais équipée, je descendais au fond de moi combattre "virtuellement" mon dragon. Comme Saint-Michel ou Saint-Georges, j'utilisais une épée pour l'affronter. Un jour, j'ai fini par le tuer. Pour m'en débarrasser, je me suis imaginée en train de le découper en morceaux et de le brûler. Comme dans les dessins animés de mon enfance, j'ai pris une baguette magique pour transformer les cendres en poussière de lumière. Pendant que j'y étais, je mettais en même temps de la lumière de guérison partout dans mon corps.
De la même façon, j'accompagnais mes chimiothérapies en imaginant que les produits que je recevais par perfusion, injection ou ingestion étaient les instruments de ma guérison: je demandais à mon corps de les accueillir avec bienveillance malgré les nausées et les multiples inconvénients qu'ils provoquaient. Je remerciais les cellules cancéreuses (puisqu'elles aussi étaient une partie de mon corps), leur demandais d'arrêter de se multiplier, d'accepter de se laisser détruire par les médicaments et d'être remplacées par de la lumière.
C'était vraiment un travail à plein temps!
C'est à l'occasion de la première ponction que l'analyse du liquide céphalo-rachidien prélevé a montré la présence de cellules cancéreuses. Mon traitement a donc été intensifié et rallongé à six jours au lieu de quatre à chaque séance.
Jamais plus je n'ai reposé la question quant à mon pourcentage de chance de survie. Était-ce pour me protéger d'une réponse défavorable ou bien parce que je savais inconsciemment que j'étais capable de m'en sortir, je ne le saurai jamais. En tout cas, je remercie les médecins et ma famille de ne pas m'avoir communiqué des informations que visiblement je ne souhaitais pas connaître. Je n'aurais certainement pas eu le courage de lutter si j'avais eu connaissance du pronostic réel.
Ce protocole de chimio a très vite provoqué chez moi une flambée générale d'herpès, de champignons, d'aphtes. Ceci ajouté aux nausées et à l'immense cicatrice verticale due à la laparotomie rendait mon quotidien bien difficile.
C'est à ce moment-là que j'ai commencé à prendre conscience de la souffrance de mon corps, et par là même à lui porter attention, à chercher les positions qui remédiaient à mon inconfort et à la douleur, à veiller sur mon bien-être. J'ai commencé à écouter mon corps, tout simplement. J'en prenais soin, j'avais envie de LE guérir, de ME guérir. J'ai enfin pris contact avec ce corps dont je ne m'étais jusqu'à maintenant que fort peu préoccupée. J'ai aussi appris à accepter le toucher des autres sans avoir honte.
En plus de l'écouter, j'ai pris l'habitude de lui parler, de parler à chacune de mes cellules comme à un autre moi-même, avec l'idée que dans cette maladie qui LE touchait, qui ME touchait, mon corps était peut-être en train de me transmettre un message d'appel au secours, à moi qui jusque-là l'avais tellement négligé et ignoré.
Et lorsque j'ai dû être opérée, je lui ai expliqué dans les grandes lignes ce qui allait se passer pour lui.
Obligée de prendre soin de ce corps habité par la souffrance, j'ai appris à me le réapproprier et, sans m'en rendre compte, à l'aimer en dépit de ses blessures (ou peut-être à cause d'elles?).
En parallèle, on continuait de pratiquer des ponctions pleurales, à ma demande lorsque mes difficultés respiratoires devenaient trop intenses. En effet le liquide se renouvelait régulièrement, puisque la tumeur qui en était la cause était toujours là.
Très vite mes cheveux ont commencé à tomber. Ne supportant plus de les trouver de plus en plus nombreux dans le lit, un matin j'ai demandé à un infirmier de me raser la tête. Ce qui a été une erreur, non pas que j'aie regretté cette décision mais lorsqu'ils ont recommencé à pousser, mes cheveux étaient de deux natures différentes : ceux qui avaient été rasés repoussaient drus et ceux qui étaient tombés tout seuls étaient doux comme le duvet d'un bébé. J'avais besoin de douceur et de manifester ma féminité.
Début novembre, à l'issue de la deuxième chimiothérapie, le médecin est venu m'annoncer "le protocole n'a pas marché" : la réussite n'était pas à 90% comme le staff l'espérait puisque seules les cellules cancéreuses du liquide céphalo-rachidien avaient été éliminées. La tumeur était toujours là, avec pour conséquence directe le renouvellement continuel du liquide pleural.
Il m'a donc annoncé que j'allais être transportée dans une clinique plus spécialisée pour y subir un talcage du poumon gauche, opération destinée à éliminer tout le liquide et à l'empêcher de revenir en collant ensemble les deux plèvres. Je n'ai pu qu'être d'accord étant donné mes difficultés respiratoires et mon état de faiblesse.
En réalité, pour eux j'étais définitivement condamnée et cette opération n'était prévue que pour me permettre de vivre dans de meilleures conditions les deux semaines qui me restaient à vivre. C'est ce qui a été révélé à ma sœur dans un entretien le lendemain, au moment même où je me faisais opérer. Il s'agissait d'une opération dite de confort. Pour eux, il n'y avait plus rien à faire et perdu pour perdu...
Mais justement, perdu pour perdu, ma soeur leur a demandé de continuer à lutter, puisque moi-même je me battais!
Le jeudi 6 novembre 1997, veille de l'opération, les ambulanciers sont venus me chercher pour me transporter à la clinique. Mais nous ne sommes pas partis tout de suite. Pendant une heure, j'ai assisté à une agitation incompréhensible et à des discussions sans fin dont je ne comprenais pas le sens. Devant ma colère, on a fini par m'annoncer que j'avais fait un début d'embolie et qu'on cherchait partout une seringue électronique avec une batterie suffisamment chargée pour assurer l'injection d'héparine pendant tout le trajet. La seringue enfin dénichée est malgré tout tombée en panne de batterie très peu de temps après le départ de l'ambulance qui a dû terminer sa route, toutes sirènes et gyrophares dehors.
Le lendemain, j'ai péniblement émergé vers 20h de l'anesthésie, intubée et attachée en réanimation : j'avais eu un grave problème pendant l'opération (arrêt cardiaque, semble-t-il) et ma tension était encore extrêmement basse.
Je suis restée ainsi toute la nuit. J'ai été délivrée au petit matin lorsque ma tension artérielle a suffisamment remonté. Ni cette nuit-là ni les deux suivantes je n'ai pu dormir : j'étais en manque de mes anxiolytiques et somnifère favoris, qu'on refusait de me donner depuis mon arrivée dans cette clinique.
Le lundi matin, après trois nuits sans sommeil, j'étais épuisée et déprimée. Je souffrais d'escarres. Les journées sans téléphone ni télévision étaient très longues. Malgré mes deux fois une heure de visite journalière, je n'avais plus envie de communiquer avec qui que ce soit et m'étais enfermée dans un mutisme inquiétant. Je baissais visiblement les bras.
C'est ce lundi matin là que tout a basculé. Ma thérapeute alertée a, pour la seule et unique fois, utilisé son droit de médecin pour venir en dehors des heures de visite classiques. Il devait être dix heures lorsqu'elle est arrivée. Je m'en souviens comme si c'était hier. Je lui ai dit : "J'abandonne."
Je ne sais pas si je me rendais vraiment compte de la portée de cette déclaration. Elle m'a simplement et calmement dit que je n'avais plus de marge de manoeuvre, qu'il ne s'agissait plus ici de jouer à être malade mais qu'elle m'accompagnerait dans mon choix quel qu'il soit, à condition qu'il soit fait en pleine conscience et responsabilité. C'était de MA mort ou de MA vie dont il s'agissait. Mais ce devait être un vrai choix fait en toute connaissance de cause.
Une heure après, lorsqu'elle m'a quittée, j'étais repartie au combat pour MA vie. Je me suis ré-
intéressée à mon environnement et j'ai recommencé à communiquer. Mais pour les médecins tout cela ne changeait rien au fait que j'étais perdue. Dieu merci, je ne le savais pas. Ma thérapeute par contre voyait ce changement avec optimisme.
Une semaine après mon opération je suis enfin retournée à mon hôpital, cet endroit qui était devenu mon chez-moi! À partir de ce moment-là, tout a changé!
Répondant à la demande de ma soeur, l'équipe médicale a décidé d'utiliser un protocole expérimental à base de cis-platine, sous perfusion uniquement.
Très soucieuse de mon confort, j'ai fait rallonger la tubulure (entièrement entourée de papier d'aluminium pour ne pas exposer le platine à la lumière) afin de me permettre de la glisser sous la porte de la salle de bains et de circuler sans problème dans ma chambre.
Je me suis mise à surveiller mon traitement et à faire mes propres piqûres d'héparine, afin de pouvoir m'assumer seule à ma sortie. J'ai commencé à me remuscler accompagnée par un kinésithérapeute, à faire attention à mon alimentation avec l'aide d'une diététicienne. Je me nourrissais de bouillies et de petits pots comme un bébé et je commençais à reprendre goût aux choses et surtout à la vie. Lorsque je passais dans le couloir accompagnée de mon kinésithérapeute et de ma perfusion, j'entrevoyais les malades allongés sur leur lit, indifférents à leur environnement.
Il est sûr que je n'avais pas le profil type d'un malade cancéreux! Cela a interpellé l'équipe médicale qui a envoyé la psychologue du service me demander si j'avais bien compris à quel point j'étais malade et que je pouvais mourir. Bien sûr que je le savais, mais je luttais pour ma vie et ils ne le voyaient pas!
J'ai eu droit à une première sortie d'une journée et une nuit à l'extérieur. J'ai passé ces 24 heures chez mes parents, à la fois heureuse de changer de cadre, de retrouver ma famille et en même temps inquiète de sortir du milieu hospitalier qui était devenu ma maison. Il m'a été accordé à nouveau trois jours fin décembre au moment de Noël.
Puis un jour, le médecin de l'hôpital m'a demandé à quel endroit je pourrais passer le temps entre deux chimios. Selon lui, j'avais trois solutions :
- rentrer chez moi, à condition d'avoir quelqu'un qui me prenne en charge, ce qui n'était pas le cas
- retourner dans ma famille
- être transportée dans un centre médicalisé. La clinique la plus appropriée semblait être celle de Cergy-Pontoise, mais elle était bien loin de ma famille.
Abasourdie, tétanisée par l'angoisse de sortir, j'ai mal interprété cette proposition surprenante. Je me suis sentie rejetée et abandonnée par ceux qui étaient censés me protéger. J'ai tout de suite appelé ma soeur en Belgique pour lui retransmettre l'information de façon synthétique. Comme elle en était restée à l'annonce de mon état désespéré, elle s'est imaginée qu'on l'on me parlait de soins palliatifs. Renseignements pris, il s'est avéré que, en fait, le protocole étant un succès, il était préférable de me faire sortir rapidement de l'hôpital après chaque traitement pour m'éviter le maximum de risques quant aux maladies nosocomiales.
Même s'il n'était psychologiquement pas évident de redevenir dépendante à mon âge et d'avoir l'impression de régresser en m'installant chez papa et maman, c'est la solution que j'ai choisie. Pendant les trois mois suivants, j'ai donc quitté l'hôpital dès la dernière goutte de perfusion et j'ai passé toutes mes aplasies à l'extérieur sous la protection de mes parents.
Je m'occupais moi-même de ma sortie, contrôlant chaque papier, chaque ordonnance. Rien ne m'échappait. Je suis devenue une pro des papiers administratifs!
Entretemps aussi, les médecins voulaient m'enlever la rate car elle présentait des anomalies. De plus la veine splénique était bouchée, ce qui était normalement irréversible. J'ai refusé l'ablation. Je ne la "sentais" pas indispensable.
Après la sixième série de chimio, devant le succès de mon traitement, il a été décidé de le clore par une autogreffe qui, de l'avis de l'équipe médicale, avait de bonnes chances de succès.
Après médication appropriée, mi-février, des cellules souches m'ont été prélevées dans le sang avec succès pour être mises en culture.
En prévision de l'autogreffe, une 7e chimio d'un protocole particulier a commencé le 9 mars 1998. Très intense, elle a provoqué une aplasie plus basse que d'habitude et mes tout nouveaux cheveux ont commencé à parsemer mon oreiller. Comme je ne pouvais me résoudre à attendre leur chute complète, j'ai décidé un soir d'arracher moi-même, pincée par pincée ce petit centimètre revenu à grand peine. Je ne voulais pas refaire la même erreur que la première fois ! Il me suffisait de les tirer un petit peu et ils partaient sans problème. Pour la deuxième fois, je me suis retrouvée entièrement chauve. Mes cheveux ont par la suite repoussé en fin duvet, puis en boucles. Eh oui, j'ai bouclé pendant quelques semaines, pour la seule et unique fois de ma vie!
La culture étant prête (et même d'une très belle qualité, paraît-il), le signal de l'autogreffe a été donné.
Le 17 mars, je suis née pour la deuxième fois, comme si j'accouchais de moi-même: la tubulure de la perfusion acheminant les cellules souches dans du sérum ressemblait vraiment à un cordon ombilical.
Sans parler, en compagnie d'un infirmier aussi fasciné que moi, j'ai regardé pendant plus d’une heure s'écouler ce liquide rouge, qui provenait de moi et qui me redonnait la vie.
Après quelques jours en chambre stérile, je suis sortie définitivement le 31 mars 1998. Mon traitement était terminé.

Au bout de combien de temps le médecin vous a-t-il annoncé que vous étiez en rémission ? Quelle a été votre réaction ?

On m'a parlé de rémission au bout des cinq années classiques après la fin de mon traitement. Mais moi, je sais que je suis guérie, que ce soit dans mon corps ou que ce soit dans ma tête puisque je suis guérie de mon mal-être....

Aujourd’hui, comment vous sentez vous physiquement et moralement ? Le cancer a-t-il changé votre façon d’appréhender la vie ?

Cette longue épreuve, parsemée de nombreux autres incidents divers (accidents allergiques, de perfusion) n'a bien entendu pas été très facile. Mais l'après-hôpital a peut-être été encore plus lourd à supporter pour moi, ceci pour plusieurs raisons:
d'abord parce qu'il a fallu que je m'habitue à vivre sans la sécurité du milieu hospitalier. Me retrouver dehors du jour au lendemain, sans traitement, même si j'avais le bonheur d'être en rémission, a été source d'angoisse et comme un saut dans le vide.
Ensuite, alors que pour une femme être chauve semble acceptable et presque normal dans un service d'oncologie, à l'extérieur c'est difficilement supportable dans notre société.
Lorsque je suis sortie de l'hôpital, il faisait encore froid et j'ai pu cacher l'absence de cheveux par un bonnet ou un foulard savamment noué. Mais au printemps ou en été, à moins de mettre une perruque que j'avais beaucoup de mal à accepter, le problème est devenu plus difficile à vivre. Je n'avais pas la force d'imposer mon crâne chauve aux yeux des autres ou de supporter leur regard dans les lieux publics. J'aurais voulu pouvoir oublier ma maladie pour renouer sereinement avec le monde normal.
Alors paradoxalement, j'ai souffert de dépression quelques mois après avoir remporté mon combat pour ma vie.
Où en suis-je aujourd'hui ? Cela fait maintenant plus de 9 ans que je suis sortie de l'hôpital après la fin de mon traitement. Médicalement parlant, suis-je en rémission complète ou guérie? De toute façon, je me sens guérie et JE SAIS que je suis guérie.
Mon poumon reste un point faible. Mais JE VIS! J'ai gardé ma rate et l'échographie a montré que la veine splénique fonctionne parfaitement! JE SUIS VIVANTE!
Je n'ai jamais repris mon travail, ce qui me permet de vivre sans stress inutile. La récupération est toujours bien longue après une telle épreuve.
Mais je ne suis plus la même, physiquement ou moralement. Je ne vois plus la vie, ou même la mort, comme avant. C'est comme si les couleurs étaient plus brillantes, la lumière plus intense.
Car en touchant la mort, j'ai trouvé ma vie.
Je n'ai pas envie d'oublier ce qui m'est arrivé. Mes cicatrices témoignent de mon combat et de ma victoire, à la fois sur moi-même et sur la mort. Pas une seconde je ne regrette cette épreuve. Elle m'a donné la vie et cette vie est belle, même si des moments de morosité sont parfois au rendez-vous. Je suis persuadée que la maladie, lorsqu'elle est vécue en conscience et qu'on en cherche les raisons tout au fond de soi, nous lance un message. Elle est une chance que nous nous donnons de redresser la barre de notre vie. J'ai appris tellement de choses que je ne peux les garder pour moi. C'est le sens de ce témoignage. Les forces de la vie ont donné tort aux diagnostics les plus pessimistes et aux statistiques. Le cancer n'est pas forcément mortel, même quand on est déjà condamné!
J'ai appris à m'écouter, à respecter mes limites en n'allant pas au-delà de mes forces. J'apprends chaque jour à accepter et à aimer ce que je suis, et par là même à être dans la tolérance pour les autres.
Mon vœu le plus cher est de mettre ce que j'ai appris tout au long de mon chemin à la disposition de ceux qui en ont besoin. Mais ce sera toujours en respectant mes limites, sans les dépasser.
Je rends grâce à toute l'équipe médicale -médecins, infirmièr(e)s, aide-soignant(e)s, kinésithérapeutes et diététicienne- dont l'immense dévouement a largement contribué à ma guérison.
Je ne remercierai jamais assez ma famille pour sa présence affectueuse et son infinie patience en face de mes sautes d'humeur et de mes moments de déprime ou d'agressivité. Un merci tout particulier à ma soeur pour avoir combattu à mes côtés et à mon beau-frère pour avoir accepté ses nombreuses absences du foyer.
Une mention toute spéciale à mon amie qui, par sa disponibilité et sa présence, a permis que les ponctions pleurales ne soient plus un moment de solitude et d'angoisse.
Je remercie aussi tous mes amis qui, pour que mes forces ne se dispersent pas, ont accepté de demeurer à distance. Par leurs pensées et prières incessantes, m'ont donné force et énergie.
Enfin, et surtout, profondément merci à ma thérapeute qui m'a soutenue, encouragée et parfois fortement secouée, avec tout l'amour et l'éthique qui l'habitent. Sans elle, je ne serais plus là pour témoigner qu'on ne peut soutenir seul un tel combat et que le moral et l'espoir sont indispensables pour le gagner.
Aujourd'hui je veux témoigner de la façon dont cette épreuve a changé ma vie et dire comment, en approchant la mort, j'ai contacté l'étincelle de vie tout au fond de moi. Paradoxalement, c'est un cancer qui m'a sauvé la vie en me révélant à moi-même. Il m'a donné la preuve qu’en réalité je ne voulais pas mourir mais que la vie m'était au contraire précieuse. Il m'a fait comprendre combien il était important que je m'aime et que je prenne soin de moi.

 
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