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INTERVIEW
 
Décembre 2006

"Travailler dans l'urgence n'implique pas de sacrifier le design : nous restons avant tout des architectes"

L'ONG "Architectes de l'urgence", créée en 2001, fait appel aux compétences des architectes pour aider à la reconstruction dans des pays touchés par des catastrophes naturelles. Interview.

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Ecole dans la région de Sigli, Indonésie © Architectes de l'urgence
"On construit en tenant compte de l'environnement ou de la culture locale. Notre action doit être intégrée."

L'ONG "Architectes de l'urgence" a été créée en avril 2001 à la suite des inondations de la Somme et de l'Oise en France. Depuis, elle a mené plus d'une quinzaine d'opérations au Pakistan, en Afghanistan, en Turquie, au Maroc, en Allemagne ou encore à Madagascar ou Haïti. Et bien entendu, au Sri Lanka et en Indonésie à la suite du tsunami de 2004. La directrice administrative et financière de l'ONG, Alice Moreira, a répondu à nos questions.

Dans les pays touchés par le tsunami en 2004, comment vous êtes-vous organisés pour intervenir et définir vos priorités ?

Au vu de l'ampleur de la catastrophe, la première urgence était d'identifier les besoins, de cibler les pays qui étaient le plus dans l'urgence et de définir les zones où nous allions nous installer. Cette phase a été beaucoup plus longue qu'habituellement. Nous avons commencé par une évaluation de toutes les côtes. Mais nous avons par exemple décidé de ne pas intervenir en Thaïlande. On a ensuite choisi des "sites exemples" : étant donné la taille moyenne de notre structure, nous n'avons pas la prétention de résoudre tous les problèmes et on ne peut pas se permettre de s'éparpiller. On s'installe donc à un endroit précis pour y traiter la globalité d'un problème. Par exemple, au Sri Lanka, nous avons choisi la région de Muthur et celle de Sigli en Indonésie. Nous y traitons les problèmes globaux de l'outil économique (les écoles, les infrastructures, le relogement des sinistrés).

 

Combien de temps après la catastrophe avez-vous commencé à travailler ?

Habituellement, on est mobilisés dans les 48h pour une première évaluation. Mais pour le tsunami, compte tenu de la gravité et de l'urgence sanitaire, on est arrivés sur site le 5 janvier 2005. On a commencé un premier programme de 180 logements en avril 2005, qui ont été terminés en juin 2006. Ce sont des chantiers qui peuvent être longs car il faut compter avec tous les soucis d'approvisionnements, les lenteurs, les recadrages, etc.

 

  • Reconstructions
    en Indonésie
  • Architectes de l'urgence
  • 2 écoles aujourd'hui terminées sur 5 prévues
  • Le port de Sigli (entrepôt, magasin Atelier, 37 petits bateaux de pêche, la route du port)
  • 182 logements terminés sur les 542 prévus

Etes-vous en "concurrence" avec d'autres grandes organisations auxquelles les gens donnent plus naturellement après des catastrophes ?

Il est vrai que lorsqu'il y a des élans de générosité après une catastrophe, ce sont souvent les 6 ou 7 mêmes organisations qui en profitent. Mais aucune de ces ONG n'a la prétention de pouvoir régler tous les problèmes. Médecins sans frontières, par exemple, a "stoppé" les dons affectés après le tsunami, sachant pertinnemment qu'ils ne pourraient pas utiliser la totalité des sommes reçues uniquement pour les victimes du tsunami. D'autre part, nous travaillons en collaboration avec de grandes organisations comme la Croix Rouge, la Fondation de l'Abbé Pierre ou la Fondation de France, qui financent certains programmes et nous délèguent comme opérateurs pour les mettre en œuvre.

 

Quel type de construction mettez-vous en place ?

Nos programmes sont validés par les autorités locales sur leurs contenus, les plans proposés, en fonction de la typologie des constructions existantes. On fait des maisons en tenant compte de la taille des familles, de l'environnement, de la culture locale, etc. Les matériaux choisis sont également locaux, quitte à implanter sur site une fabrique de briques. Autre exemple en Afghanistan, on ne pas construire en ciment si toutes les habitations sont en terre. On doit s'adapter, on n'est pas des colonisateurs. On doit faire en sorte que notre action soit intégrée. Et cela passe aussi en privilégiant l'emploi au niveau local. Notre objectif est donc que tous les employés, techniciens et ingénieurs soient employés sur place. On envoie une petite équipe d'expatriés juste au début. Mais sur place, les ouvriers ont été soumis à une formation préalable.

 

Maison reconstruite dans la région de Sigli, Indonésie © Architectes de l'urgence
"Nous voulons montrer que la profession a aussi des compétences à mettre au service des plus démunis."

Vous avez reçu le "IFI Award 2005 pour la qualité du design au service de l'Humanitaire". Cela peut paraître contradictoire, de travailler dans l'urgence et de gagner des prix de design...

On a beau avoir le mot "urgence" dans le nom de notre ONG, on a aussi le mot "architecte". Et les architectes sont surtout des constructeurs. Ce ne sont pas des promoteurs immobiliers, mais des gens qui ont appris à construire et à construire correctement. C'est pourquoi nous prenons toujours en compte tous les facteurs. Dont le facteur risque pour adapter nos techniques de construction. On cherche également une harmonisation de ce qu'on apporte en y mettant une valeur technique et qualitative : les maisons que nous construisons sont sympathiques à la vue et ont des dimensions moyennes adaptées.

 

Vos "constructions de l'urgence" ont-elles quand même vocation à durer ?

Nous intervenons en plusieurs phases. Pour donner un exemple autre que le tsunami, quand nous sommes arrivés au Pakistan suite au séisme d'octobre 2005, nous avons d'abord fourni des tentes. Puis nous avons construit des abris en dur pour l'hiver, qui n'étaient pas destinés à durer mais dont les matériaux ont servi ensuite dans la reconstruction. Cela dépend également des conditions. A Java, en Indonésie, nous avons également commencé avec des tentes tant qu' il ne faisait pas froid. Et on a démarré il y a deux mois une phase de construction. Cela prend du temps car il faut compter une période d'analyse et d'évaluation, ainsi qu'une recherche de financements. Pour le tsunami, la manne générée était tellement importante que les fonds ont été débloqués plus rapidement que pour d'autres actions.

Vous dites vouloir "véhiculer une image de la profession différente de celle dont le public peut avoir conscience a priori ". A quels a priori pensez-vous ?

A quoi pensez-vous si on vous dit "architecte" ? C'est un mot qui renvoie souvent aux grands architectes, même si ce n'est pas la réalité de notre métier. Il y a peut-être un quart des architectes dans le monde qui vivent très bien. Les autres se débrouillent. Dans l'ONG, les gens pour lesquels on œuvre n'ont jamais vu un architecte de leur vie. Nous voulons montrer que la profession peut aussi être solidaire et a des compétences à mettre au service des populations les plus pauvres.

 

En dehors des catastrophes naturelles, avez-vous d'autres programmes d'intervention ?

Comme l'indique notre nom, notre objet est d'intervenir suite à des catastrophes, en France ou dans le monde. Mais nous pouvons être sollicités dans des cadres différents, comme l'année dernière en France après que plusieurs immeubles ont brûlé durant l'été 2005. Nous avons été consultés par Sonacotra pour la construction de logements d'urgence (qui ne se sont finalement pas faits pour des raisons que nous ne maîtrisons pas).

 

» En savoir plus : le site de l'ONG

 

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