INTERVIEW
Décembre 2006
"Des bateaux de 4 400 tonnes pourront naviguer dans le nord de la France, contre 600 tonnes aujourd'hui"
Inscrit comme l'un des 30 projets prioritaires de transport au niveau européen, le canal Seine-Nord Europe complètera le réseau de canaux à grand gabarit du Nord de la France, en reliant le bassin de la Seine et de l'Oise au bassin du Nord de la France et, au-delà, à l'Europe du Nord. Un projet qui dépasse le cadre du transport et implique plus largement la mise en place d'infrastructures pour le développement des territoires traversés. Nicolas Bour, chef du projet pour "Voies navigables de France" (VNF), a répondu à nos questions. Pourquoi un canal à grand gabarit ? Le principal objectif du canal Seine-Nord Europe est de supprimer le goulet d'étranglement du réseau fluvial à grand gabarit dans le nord de la France. Depuis son inauguration dans les années 1960, le canal à petit gabarit qui dessert la Seine et l'Oise est saturé : c'est comme si on avait ouvert un chemin de terre entre deux autoroutes. Alors qu'aujourd'hui, les plus gros bateaux pouvant traverser cette zone atteignent à peine 600 tonnes, le canal à grand gabarit pourra accueillir des bateaux de 185 m de long et 12 m de large, allant jusqu'à 4 400 tonnes. Pourquoi ne pas avoir élargi le canal du Nord ? Pour plusieurs raisons, notamment parce qu'il aurait fallu arrêter le trafic pendant la durée des travaux, ce qui n'était pas possible, et parce que cela aurait signifié garder les 21 écluses existantes, qui constituent une véritable limite. Le nouveau canal en comptera 7, ce qui présentera un gain de temps et de compétitivité très important.
Quels sont les impacts économiques attendus ? Le projet dépasse de loin le cadre du transport : c'est un véritable projet de développement des territoires, qui s'appuie sur une infrastructure de transport. Ainsi, le canal améliorera la compétitivité des territoires traversés, car le transport par voie d'eau est aujourd'hui le moins cher : il y a environ 5 euros d'écart avec le transport routier pour chaque tonne transportée. Or, sur les 7,5 millions de conteneurs consommés en France chaque année, 5 millions arrivent par camions, faute de réseau fluvial pour les accueillir. Bien sûr, car il recevra une partie du trafic qui se faisait auparavant par la route et par le rail. Cela représente une économie de 30 000 tonnes de CO² en 2020 et de 950 000 tonnes à terme (1 bateau de 5 000 tonnes équivalant à 250 camions ou 125 wagons). D'autre part, cet ouvrage permettra d'améliorer la gestion des crues dans la région, de minimiser les inondations ou encore de transférer de l'eau vers la région lilloise notamment, particulièrement fragile en raison de l'absence de stockage d'eau et du niveau très bas de sa nappe phréatique.
Au niveau technique, quelles sont les particularités de ce chantier ? Le chantier du canal demandera des travaux de grande ampleur, rarement réalisés en France. Cela comprendra le creusement d'un canal de 106 km de long ; la construction de 7 écluses ; 4 plateformes trimodales (voie fluviale, route et rail) ; des ports de plaisance ; deux grands bassins réservoirs de 15 millions de m³ pour garantir l'alimentation en eau du canal pendant l'été ; des centres de loisirs qui pourront se développer à côté ; la construction d'un pont-canal qui franchira la Somme, etc.
Nous travaillerons avec des partenaires européens, comme la Belgique ou les Pays-Bas, qui maîtrisent bien ces techniques. Quelles sont les régions qui bénéficieront le plus du canal ? Il s'agit de la Haute-Normandie, l'Ile-de-France (par exemple pour l'alimentation en matériaux de construction), la Picardie (notamment avec l'amélioration de la compétitivité des productions agricoles et industrielles à travers la réduction des coûts de transport) et le Nord-Pas-de-Calais.
Comment a été défini le tracé du canal ? Dans le projet initial (1985 et 1993), le canal passait par quatre grandes agglomérations (dont Saint-Quentin et Cambrai), ce qui signifiait la destruction de centaines de maisons. Puis entre 1995 et 1997, 21 fuseaux de passage du canal ont été étudiés, à l'intérieur d'une aire de 3 000 km². Parmi les 20 critères d'évaluation de ces fuseaux, 16 étaient d'ordre environnemental. En 2002, le projet, qui comportait alors essentiellement la dimension "infrastructure de transport", a été soumis à l'audit du gouvernement, qui a émis un avis mitigé. Nous l'avons donc retravaillé afin qu'il prenne davantage en compte l'aspect "développement du territoire", et non pas seulement l'infrastructure de transport. Lors du débat parlementaire en 2003, le gouvernement a confirmé son intérêt pour le projet. "Voies navigables de France" a été désigné maître d'ouvrage en décembre 2003. Un an plus tard, le projet a été déclaré prioritaire en France, puis le 22 avril 2004, prioritaire au niveau européen. Où en est aujourd'hui le projet ? Nous avons remis un avant-projet au ministre le 5 juillet 2006, dans lequel nous avons encore restreint l'aire étudiée pour choisir finalement une bande de 500 m de large qui correspond au tracé final de l'ouvrage. Cet avant-projet a reçu un avis favorable le 17 novembre dernier. Nous allons donc lancer l'enquête publique entre janvier et mars 2007, puis l'appel à candidature pour le partenariat public-privé fin 2007-début 2009. Nous comptons commencer les travaux en 2009 et ouvrir le canal à la navigation en 2013.
Les acteurs économiques les plus concernés sont les chargeurs et les transporteurs. Mais le poids des régions est également très important : le Nord-Pas-de-Calais, par exemple, qui souhaite se relier à l'ensemble de la France et jouer un rôle majeur dans le réseau fluvial européen, a largement contribué à relancer le projet au niveau européen en 1993.
Quelle fréquentation attend-on sur le canal ? Le trafic prévu s'élève à 14-15 millions de tonnes en 2020, à 20-28 millions de tonnes en 2050. Le phénomène de report modal (c'est-à-dire le fait qu'une partie du trafic routier et ferroviaire se reporte sur le trafic fluvial) se fera surtout sentir d'ici 2020. A cette date, on devrait compter 500 000 camions de moins par an sur le réseau routier du nord de la France, et 1 million en 2050.
Le canal Seine-Nord Europe sera saturé à 36 millions de tonnes transportées par an. Mais en ce qui concerne sa durée de vie, si l'on observe les voies d'eau développées en Europe, aucune n'est à ce jour désaffectée. Rencontrez-vous des oppositions importantes au projet ? Non, c'est la première fois qu'on lance un projet sans aucune opposition significative. Mais c'est aussi la première fois qu'on observe des attentes aussi importantes en terme de développement du territoire. Les territoires adhèrent donc complètement au projet. Du côté des riverains du canal, les bateaux passant toutes les demi-heures, ils ne seront pas dérangés outre mesure. Les inquiétudes liées aux risques d'inondations, notamment dans l'Oise, ont été effacées lorsque nous avons expliqué qu'au contraire, le canal permettrait de mieux canaliser les crues. En revanche, on trouve des mécontents parmi les futurs voisins des plateformes ou usines.
|
rechercher
Services personnalisés gratuits : Inscrivez-vous | Accès membres
Accès membres : merci de vous identifier Mot de passe oublié ?
Bienvenue Prénom - Déconnexion