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Interview
 
Octobre 2007

"Le XXIe siècle n'a pas 7 ans mais 40"

Quand s'est terminé le XXe siècle ? Que pouvons nous attendre du XXIe siècle et comment écrire l'histoire de cette période naissante ? Fabrice d'Almeida, directeur de l'Institut d'histoire du temps présent et auteur d'une "Brève Histoire du XXIe siècle" a répondu à ces questions et à bien d'autres...
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Si, à l'instar de certains analystes, on fait terminer le XXe siècle à la chute du bloc communiste et que l'on fait commencer le XXe siècle aux attentats du 11 septembre, où était-on entre les 2, au XXe siècle et demi ?

 

Fabrice d'Almeida
 
Photo © Cécile Debise, L'Internaute Magazine
 
"Les changements d'époque se font progressivement"

Oui, dix ans d'attente. J'appelle cela le seuil de transition séculaire. Le temps de quitter une époque et d'entrer dans une autre. En fait, cela montre la faiblesse des analyses qui veulent qu'il y ait une grande rupture une fois pour toute. Les changements d'époque et de siècle se font progressivement.

 

De quand et d'où date l'habitude historique de ne pas faire coïncider les siècles historiques avec le calendrier ?

Ce n'est malheureusement pas une habitude. Cela a commencé au XIXe siècle avec la question de la Révolution. Elle a pesé si fort sur les esprits qu'elle a poussé les savants à anticiper l'entrée dans un nouvel âge, une nouvelle ère. Le XIXe siècle est sans doute le premier où les hommes se pensent "homme du XIXe siècle", comme nous "homme du XXIe siècle" (pour certains !).

 

Comment se fait-il que le calendrier chrétien ait acquis une telle prééminence dans le monde, alors que par exemple le monde compte 1,3 milliards de musulmans ?

La technique a joué un rôle fondamental, en dehors des questions de colonisation, qui n'ont pas pesé pour rien. Le monde industriel a choisi un étalon pour pouvoir travailler. On a pris celui du plus avancé en matière de machine. Aujourd'hui, les "computer" assurent le comput (décompte) avec une base de programmes occidentaux...

 

Comment faire l'histoire d'un siècle qui vient à peine de commencer ?

Pour faire cette histoire, il faut selon moi voir des sources nouvelles, numériques, iconiques, sonores, voir des médias récents et des archives (y compris des blogs) et sortir aussi du temps médiatique. Je me suis dit qu'il fallait que j'interroge des historiens de différents pays. J'ai ainsi questionné quelques interlocuteurs qui m'ont assez souvent pointé mes préjugés (gallocentristes) : Miho Matsunuma, de Kyushu, une historienne japonaise se moquait de ma vision de la Corée et de mon rapport à la colonisation ; Félix Iroko au Bénin m'a prouvé que l'histoire des minorités est plus avancée en Afrique qu'en Europe ; Daho Djerbal, historien d'Algérie m'a pointé l'écart entre histoire moderne, contemporaine et temps présent en Algérie... C'était le moyen de sortir de mes grilles de lecture.

 

 

Fabrice d'Almeida
 
Photo © Cécile Debise, L'Internaute Magazine
 
"Dans l'Antiquité, les historiens faisaient aussi l'histoire de leur temps"

N'y a-t-il pas là quelque chose de paradoxal à parler du temps présent et encore plus du temps futur (le XXIe siècle) dans votre position ? Quel est le sens de votre démarche ?

Dans l'Antiquité, les historiens comme Hérodote, Polybe ou Tite Live parlaient du temps des légendes mais faisaient aussi l'histoire de leur temps. Au XIX siècle puis au XXe siècle, il a été admis par certains universitaires que l'histoire devait parler de ce qui était mort, passé, en utilisant des archives. Après 1945, un grand débat méthodologique s'est déroulé, car des historiens avaient désormais accès à des archives, par dérogation, avant la mort des acteurs, qui vivaient plus vieux. La notion d'histoire du temps présent est venue sanctionner cette évolution. Faire l'histoire du temps que vit l'historien et dans lequel il se confronte au témoin. Ce livre avait pour objectif de montrer un changement d'époque. Le fait que nos cadres d'analyse sont en train de glisser. Il fallait aussi poser des jalons pour une histoire mondiale. Le projet était donc de partir de la naissance d'une époque. Mais une époque plus épaisse que l'on pourrait le croire. Le XXIe siècle n'a pas 7 ans. Il a commencé avant, doucement les traits de l'époque nouvelle s'installe. Or, dès les années 1970 de gran,ds dossiers très actuels explosent. Le siècle aurait donc plutôt 40 ans. En guise de provocation (bien que je n'aime pas les dates dites de "rupture symbolique") je propose 1969 : on marche sur la Lune, on créé arpanet, on se bat pour l'humanitaire au Biafra.

 

Et sans provocation, quelle est la date que vous retenez, personnellement, comme date de fin du XXe siècle et pourquoi ?

Pour moi c'est un moment compris entre 1985 et 1995. Entre le changement de politique de Gorbatchev et le génocide du Rwanda. Tant de choses se sont déroulées. La chute du communisme, la première guerre d'Irak, la place Tien An Men, la fin de l'Apartheid en 1991, commencée en 1911.

 

Quels seront selon vous les effets de l'uniformisation de toute l'information à un niveau planétaire pour les historiens de demain ?

Uniformisation, certes et informatisation des documents. La nouveauté est là surtout. Il est désormais possible de voir un document inédit sur Auschwitz conservé à Washington et mis en ligne voici quelques semaines, sans prendre l'avion. L'album en question est sur le site du l'USHMM, entièrement scanné, avec détails. Mieux qu'une loupe. Cela veut dire que tout le monde pourra accéder à une documentation élargie. Notre travail sera rude pour garder de l'avance. Nous devront être plus chercheurs de documents et de notions fortes, que narrateurs de petites histoires.

 

Fabrice d'Almeida
 
Photo © Cécile Debise, L'Internaute Magazine
 
"Les médias sont un prolongement de nos sens"

Nous vivons dans un monde où l'identité confessionnelle a acquis une importance de plus en plus grande : pensez-vous que le XXIe siècle pourrait être un siècle de guerre des religions ?

Pas guerre des religions car, si guerre il y a, les adversaires appartiendront tous à des Etats composites sur le plan religieux. Je ne crois donc pas dans cette lecture. Je pense que le nombre de minorités ne cessera d'augmenter donc... Ce seront des combats religioso-politiques. Mais vous m'entraînez là où je ne veux pas aller, une géopolitique sèche. D'autres sujets comme notre rapport au monde sont plus importants pour étudier le changement de nos façons de penser et de vivre.

 

Est-ce que ce siècle verra l'émergence du continent africain où consacrera son déclin ?

De mon point de vue, le continent est vaste. La situation au Nord n'est pas la même qu'au Sud du Sahel. Reste en plus la Corne de l'Afrique et l'Arfique du Sud, très particuliers. Au Nord le déclin n'est pas du tout vrai. Des pays comme le Maroc ou la Tunisie ont un fort potentiel et sont plutôt en phase ascendante. Au Sud du Sahel les changements en cours, en termes de construction d'une individuation, me laissent moins pessimiste que votre question le laisse entendre. Si l'on raisonne à quarante ans, tout est permis.

 

Vous parlez pas mal de l'évolution du métier de journaliste dans le XXe siècle en raison d'une place nouvelle du multimédia, d'autres métiers seront-ils touchés par cette évolution ? Lesquels ?

 

Oui, déjà des métiers comme celui d'archiviste, de photographe, de dessinateur, ou d'administrateur ont changé, sous l'effet des nouvelles technologies. La télésurveillance va aussi évoluer et donc la police et l'armée. Ces changement ne relèvent pas seulement du transfert d'informations mais ils confirment l'hypothèse que le Canadien Mac Luhan avançait dès 1962 : les médias sont un prolongement de nos sens. On pourrait ajouter : et de nos membres. Car, militairement par exemple, on peut repérer et agir à distance avec un drone... Dessiner un vêtement et le faire découper et coudre, par un simple transfert numérique...

 

description brève de l'image
 
Photo © Cécile Debise, L'Internaute Magazine
 
"Le nazisme et le communisme ont été remplacés par le fanatisme et le consumérisme"

Vous parlez notamment dans votre livre de l'effet d'Internet sur les médias et sur un traitement nouveau de l'information. Quel est votre avis personnel sur cette évolution ?

Trois évolutions sont visibles. Les plus connues : la concurrence et la question de la gratuité. La plus discutée : la gratuité. Mais le problème le plus aigu est celui de la composition possible par tout utilisateur de la toile de son propre système d'information, sans plus souscrire à un média identifié (les moteurs de recherche avancés). Cette crainte de la mise hors circuit des médiateurs est souvent exprimée par les journalistes de la presse écrite. Je crois que, là encore, l'évolution lente permet l'adaptation et le transfert de capacité de la presse écrite et autres, vers le numérique (en Italie on parle du monde digital, pour souligner le fait que les doigts sont l'instrument principal, plus que la voix).

 

On dit souvent du XXe siècle qu'il a signé la "fin des idéologies" ? Qu'en pensez-vous ? Si vous êtes d'accord avec cette affirmation, qu'est-ce qui a selon vous supplanté les idéologies ?

Malheureusement ce fut la fin de certaines idéologies : nazisme, communisme. Mais d'autres les ont remplacées : fanatisme, consumérisme. Nietzsche, dans "Audelà du bien et du mal", montre comment nous sommes toujours plus fascinés par les illusions que nous créons pour échapper à nos illusions...

 

Vous écrivez beaucoup et sur des sujets fort divers, à quoi doit-on s'attendre pour la prochaine fois ?

J'hésite entre deux sujets : un sujet qui introduise la place de la technique en histoire et nos illusions de domestication ; un autre sujet sur la Seconde Guerre mondiale qui reste une fascinante, tant elle embrasse de destins croisés et d'histoires humaines stupéfiantes. De quoi nourrir les prochaines années... Je compte aussi sur vous pour écrire les chapitres suivant du livre, car c'est notre histoire collective qui se joue.

Merci à tous. A bientôt, pour de nouvelles aventures au XXIe siècle.


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