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 Les pierres qui respirent..  

Jean Sébastien Loygue , Pavie

Les pierres qui respirent..
Jean Sébastien Loygue

Qu'a changé, concrètement, mai 68 dans votre vie et dans votre entourage ?

Réveil de la pensée magique.

Les événements de Mai 68 vous ont-ils amené à changer d'avis sur certains sujets (sexualité, éducation, autorité...). Lesquels et pourquoi ?

Mai 68 a réveillé la pensée magique !
Un exemple ?
Elle me dit: « Viens! ». Elle m’entraîne. Pleine lune.
A déborder la toute petite maison des Lahay. Vous savez, ce père qui fait « la patrouille » avec des fusils en bois, dans les ajoncs aux grelottantes épines. Il est accompagné, emportés qu’ils sont par les vents de son aventure, d’abord par ses propres enfants – ils étaient sept – et puis par tous les « drôles » en chemin rencontrés.
« Drôles » enrôlés, par la chasse conquis, et presque dématérialisés par la flûte de Merlin dans des anfractuosités, des familiarités de signes avec les menhirs, des haltes païennes sous les dolmens.
Ballades jusqu’aux affûts des boutefeux sur les plages où chaque famille avait appelé à la côte sa douzaine de voiliers perdus. Elles allumaient des foyers de mort pour qu’ils se crussent dans la main de la Madone. Pour qu’ils soient persuadés que ces lumières seraient celles d’un port où ils se réfugieraient. Moyennant quoi, après l’échouage, éventrement des membrures sur les brisants, chute des mats. Moyennant quoi, chaque veuve de perdu en mer, chaque tante en noir, chaque sonneur de cornemuse encore enfant apprenait à piller les épaves. Après avoir tenté de sauver les équipages en les délestant de l’or qui les aurait fait se noyer ou se perdre pour l’éternité. Comment se présenter au Seigneur les poches pleines ?
Au bout – mais y a-t-il un bout aux bouts des cordages? Au bout de la venelle de la nuit, nous arrivons sur un parvis d’église à demi enfouie dans le paysage. Nous l’appelions «l’église à genoux » parce que romane et tapie dans la lande rase où ses murs ont coulé profondément leurs embases comme on sombre. Elle regarde la mer protégée des vents par son enterrement.

Un beffroi disproportionné porte une énorme cloche. Elle sert aux pêcheurs pour alerter le curé en cas de mariage, de naissance prématurée, de deuil surgi de la plage. La « faucheuse » l’a annoncé. Elle a fait son bruit d’avirons dans les cauchemars, ou de carriole sur les chemins. Un marin l’a vue. Il choquait ses sabots sur un quai. Il a couru jusqu’à la cloche..

A-t-on quelque chose à dire au curé ? On se rend à l’église à genoux. On sonne la cloche. On y met tout son cœur pour que les ondes fendent la brume. On attend. Dans l’heure une mobylette trotte collines et rochers doux comme des ventres de phoques, jusqu’à savoir ce qui se passe, qui trépasse.

Cette nuit là, surgissent sous la lune, les deux sœurs épicières. Elles sont en noir d’avoir perdu leurs maris roturiers qui péchaient la morue, l’instituteur avec son « Pen Bach », de cacochymes arthrosés de la hanche, et – oh! Combien surprenant! – des adolescents revenus d’avoir Jerké dans une boite de nuit. Puis de plus jeunes enfants, enclins aux mystères..

Tout le village, quatre générations confondues, converge vers l’église à genoux. Michelle tient ma main. Nous nous approchons. J’entends une forte respiration.

Elle tombe du clocher. Elle me rappelle celle du Grand Duc que nous avons dérangé à la maison en débouchant la grande cheminée pour y faire brûler fagots de vieille et arbres entiers.

Que viennent-ils faire ici, tous ces gens ? Michelle est au courant des mœurs et rumeurs. Elle me répond: « demande-leur.. » Ce que je fais au premier écolier reconnu. J’en avais repris une giclée d’enseigner, cette fois l’histoire et la géographie, la guerre de cent ans et le Popocatépetl, un mont culminant qui fait rire les enfants. Vous savez ce qu’il me répond ?

— Nous sommes venus écouter les pierres qui respirent.. !

Ces paysans et ces marins qui ont si fort en l’âme les légendes de rochers énormes se déplaçant sans poids ni bruit, la nuit des sortilèges, ils ont choisi de croire que le Grand Duc chassé de notre cheminée, et qui a fait nid dans le clocher de leur « église à genoux », n’est rien autre que magie des pierres.. Écoutez les pour en avoir la preuve, vous qui ne croyez en rien: elles respirent !


Publié le 19 mars 2008

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