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ART ET SCIENCE
 
Septembre 2006

Des peintures de Murillo sur obsidienne

En art aussi le recyclage existe ! Au XVIIe, Murillo peint sur du verre. Mais pas n'importe lequel : de l'obsidienne déjà sculptée par les Mayas, Aztèques ou Incas entre le premier et le quinzième siècle. Comment s'y est-il pris ? Et pourquoi ce support ?

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L'espagnol Murillo (1618-1682) s'est illustré notamment par le choix de supports originaux, comme le cuivre, rarement employés en peinture par ses contemporains. Deux œuvres achetées par Louis XVI en 1784 et conservées au Musée du Louvre depuis cette date illustre cette originalité. Peintes sur un support minéral, elles ont soulevé plusieurs interrogations à la fois archéologiques et modernes. Le Christ au jardin des oliviers et le Christ à la colonne présentent toutes deux un fond noir et brillant, longtemps considéré comme un marbre noir.

Matériau exceptionnel, l'obsidienne a toujours été le support d'outils divers mais aussi d'objets exceptionnels. Photo © DR

En réalité, à partir des cassures observées aux angles, il s'avère qu'il s'agit d'obsidienne.

Car l'obsidienne est généralement noire mais certaines sont brunâtre, bleue, verte ou rouge. Elle est une roche silicieuse non cristallisée, très brillante, c'est-à-dire un verre volcanique, une roche vitreuse d'origine magmatique. Ses cassures lisses sont caractéristiques.

La taille des blocs utilisés par le peintre espagnol en fait des pièces exceptionnelles sur le plan minéralogique. Mais un seul des deux supports est naturellement grand, l'autre a été obtenu par refonte et moulage, dans le but d'obtenir un pendant à la première œuvre.

Du recyclage artistique

L'Espagne n'étant pas une région volcanique, d'où provient ce matériau ? Il ne fait aucun doute qu'il provienne d'Amérique latine. En effet, encore au XVIIe siècle le port de Séville était important pour les échanges avec l'Amérique, de nombreux espagnols ont pu ramener cette roche extraordinaire.

Pour les civilisations précolombiennes, comme celles des Mayas, Incas et Aztèques, l'obsidienne a toujours été une ressource importante. Elle a servi à la création d'outils divers (rasoirs, couteaux, pointes de flèche), de masques, de mobilier etc. Cette roche a certainement été choisie pour ses propriétés mécaniques (les cassures étant nettes la taille n'en est que plus contrôlable) et bénéficie d'une charge symbolique forte.

C'est d'ailleurs ces valeurs que Murillo semble avoir réutilisées et détournées. Le bloc naturel est soupçonné d'être une partie de table sacrificielle maya, inca ou aztèque. Il aurait donc choisi de travailler des supports archéologiques de manière volontaire. En effet, aux yeux de l'artiste ces objets étaient des symboles païens parfaits pour recevoir une peinture chrétienne. Ainsi, son message n'en est que plus fort, le sujet peint représente la force et la puissance de la chétienté.

Des supports inhabituels et variés qui ont surpris son époque mais également retenu l'attention de Bill Jordan, l'un des spécialistes de la peinture espagnole, car en peinture il n'y a pas que la couleur ou le dessin qui comptent.

Du fiel de bœuf pour appliquer les couleurs

Comment s'y est-il pris pour appliquer ses couleurs sur de l'obsidienne ? Le laboratoire du C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France), à partir des différentes analyses élémentaires (servant à retrouver tous les éléments chimiques), a démontré l'utilisation de fiel de bœuf pour le dépôt de couleur (le fiel entraine une morsure très légère qui rend l'application possible). Bien entendu, les parties noires et brillantes sont des parties réservées vierges, ne laissant apparaitre que le brillant de la roche.

Mais ces découvertes ne vont pas en rester là. Des chercheurs du Muséum d'Histoire Naturelle de Paris recherchent l'origine précise de cette obsidienne et tentent de ré-évaluer nos connaissance relatives aux gisements exploités par les civilisations précolombiennes.

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