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Février 2007

"Seuls les hominidés sont bipèdes de manière permanente"

En quoi sommes-nous fondamentalement différents des grands singes ? Quand nous sommes-nous différenciés ? Qui sont les représentants fossiles de cette transition ? La paléontologue Brigitte Senut a répondu à toutes vos questions lors d'un chat.

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Quand les grands singes et les Hommes se sont-ils séparés ?
Dans l'état actuel de nos connaissances, c'est probablement dans une période comprise entre 12-13 et 7-6 millions d'années (Ma) que cette séparation a eu lieu.

En quoi sommes-nous réellement différents ?
Les différences s'expriment dans la morphologie du crâne, le dimorphisme sexuel plus fort chez les grands singes, la taille du cerveau, la morphologie de ce dernier, les adaptations locomotrices différentes, notamment la présence d'une bipédie permanente chez l'Homme.

Est-il possible de dire pourquoi une partie des grands singes a évolué vers l'Homme et l'autre non ?
Les grands singes fossiles, qui ne sont pas des chimpanzés ou des gorilles, ont donné naissance aux grands singes actuels et à l'Homme. Ces évolutions sont probablement liées à des facteurs d'adaptation à des milieux différents, des climats différents à des moments différents, toutefois, les processus de ces évolutions ne sont pas encore clairs en l'absence de fossiles dans la période-clé.

Quelle est la différence entre un Homme et un hominidé ?
L'homme (le genre Homo) fait partie de la famille des hominidés.

Le fossile Orrorin que vous avez co-découvert est-il le fossile le plus ancien qui illustre cette transition ?
Orrorin, dont les premiers fragments ont été découverts en 2000, reste aujourd'hui le plus ancien fossile qui présente les caractères d'une bipédie permanente. C'est pourquoi, entre autres, il fut placé parmi les hominidés. D'autres fossiles connus au Tchad ou en Ethiopie sont encore discutés pour ce caractère. Pour les grands singes, on connaît aujourd'hui quelques pièces qui se rapprochent morphologiquement du chimpanzé vers 12,5 Ma et du gorille vers 6 Ma et peut-être un peu plus.

Quel âge a Orrorin ?
La formation de Lukeino au Kenya dans les Collines Tugen est datée entre 6,1 et 5,8 Ma. Les restes d'Orrorin sont connus dans les niveaux les plus anciens et ceux vieux de 5,8 Ma.

Comment arrive-t-on à des dater des fossiles aussi vieux ?
C'est l'emploi des méthodes radiométriques basées sur la désintégration d'éléments radioactifs préservés dans les niveaux volcaniques qui permettent de dater. Ainsi, la méthode au Potassium/Argon (dans laquelle le Potassium se transforme en Argon) a permis de dater les couches entourant les restes d'Orrorin. D'autres méthodes, comme celle du paléomagnétisme permettent de caler une échelle des inversions magnétiques locales sur une échelle calibrée internationale. Ainsi, dans les roches volcaniques situées sous et sur les niveaux d'Orrorin, les inversions magnétiques ont été comparées avec celles de l'échelle de référence internationale datée et ont confirmé les dates radiométriques.

"Un des caractères importants d'Orrorin est sa bipédie"

On dit généralement que ce qui sépare l'homme des singes c'est d abord la bipédie, est-ce vrai ? Orrorin est-il bipède ?
Oui ! Un des caractères importants d'Orrorin est sa bipédie. Il est vrai que tous les primates sont bipèdes, mais seuls les hominidés (sensu stricto) le sont de manière permanente. Le fémur d'Orrorin ressemble beaucoup à celui des Australopithèques et de l'Homme et sa bipédie est confirmée.

Pourquoi est-il si difficile de mettre en évidence les caractères d'une bipédie permanente ?
Il est souvent difficile de prouver une bipédie permanente, car les éléments squelettiques sont souvent fragmentaires. D'autre part, même si les hominidés anciens sont bipèdes (comme le montrent les os du membre inférieur), ils restent cependant inféodés en partie au milieu arboré où ils trouvent nourriture et refuge. La subtilité de certains caractères n'est pas toujours aisée à mettre en évidence.

Que savez-vous du mode de vie du fossile du millénium ?
Orrorin, l'homme du millénaire (comme il a été baptisé provisoirement) vivait dans un milieu plutôt arboré en bord de lac où il y avait des sources chaudes. Les restes de végétaux (plus d'une centaine de feuilles fossilisées et quelques bois) montrent qu'Orrorin habitait une forêt sempervirente (où les arbres sont toujours verts) sèche. La faune confirme ce milieu avec des galagidés (petits strepsirhiniens arboricoles), des civettes arboricoles, des chauves-souris frugivores, des chevrotains d'eau. En outre cette faune est très largement dominée par les colobes (singes vivant dans les arbres) et les impalas (antilopes de fourrés). Des blocs calcaires ainsi que des fossiles recouverts d'une fine pellicule de calcaire laissent supposer la présence de source chaude à proximité de son milieu de vie. Les abords du Lac Bogoria actuel sont probablement une bonne comparaison en limitant les collines et en élargissant les franges forestières autour du lac.

Que pensez-vous de la découverte de Toumaï ?
C'est une découverte exceptionnelle par le fait qu'il s'agisse d'un crâne quasi-complet. Même si son interprétation reste discutée, ce fossile est un jalon important de la divergence entre grands singes et hominidés.

" L'Afrique semble bien rester un berceau plausible pour les hominidés"

Les derniers fossiles découverts au Tchad remettent-ils en question la théorie de "l'East side story" d'Yves Coppens ?
Si l'on s'en tient à une interprétation purement géographique de l'East Side Story et si les fossiles tchadiens sont bien des hominidés : oui, la théorie est remise en cause. Toutefois, l'East Side Story est bien plus riche que l'on a souvent voulu le dire dans les médias : elle comporte trois éléments, un géographique, un écologique et un chronologique. Coppens avait imaginé une divergence entre 8 et 10 Ma, cela reste vrai. L'assèchement que Coppens a montré aux environs de cette date a été reconnu à l'échelle locale du Rift, mais également à l'échelle du globe. Pour cet aspect, l'East Side Story reste valide. Le seul aspect, qui est certainement le plus difficile a estimer pour une espèce fossile, est son lieu d'émergence.

Comment arrivez-vous à savoir qu'il y a des fossiles humains là où vous allez ?
On ne le sait pas ! Tout ce que l'on sait, c'est que les dépôts peuvent être fossilifères, que si l'on recherche des hominidés, il faut se focaliser sur des dépôts d'un âge précis. C'est donc tout un travail de géologue, de paléontologue et de prospection qui se fait avant la découverte d'un hominidé.

Pourquoi certains hominidés et les premiers hommes modernes ont-ils quitté l'Afrique ? Manque de ressources, causes climatiques ?
Peut-être par opportunisme à des moments où les milieux ont changé, les faunes ont bougé et que la géographie le permettait.

Combien y a-t-il eu de sorties d'Afrique ?
Certainement plusieurs si ce n'est beaucoup à des moments différents.

L'Afrique est-elle l'unique berceau de l'Humanité ? Peut-être y en a-t-il d'autres (en Chine par exemple) ?
Dans l'état actuel de nos connaissances, l'Afrique semble bien rester un berceau plausible pour les hominidés.

Avez-vous retrouvé des outils taillés par Orrorin ?
Non et ce serait un "scoop" ! Les plus anciens outils taillés reconnus proviennent de niveaux de 2,6 Ma au Kenya. Toutefois, pour certains, des spécimens de près de 3 millions d'années trouvés à l'Omo seraient des outils tout à fait acceptables.

Connaît-on le sexe d'Orrorin ?
Non, si ce n'est que sur les deux fémurs trouvés, l'un est très massif et pourrait être attribué à un mâle et le second appartenant à un jeune adulte pourrait appartenir ou à un mâle ou à une femelle. Il n'y a pas encore assez de matériel dentaire pour faire une réelle analyse du dimorphisme sexuel.

A partir de quoi on peut déterminer le sexe d'un fossile ?
Chez les hominidés, le meilleur élément reste le bassin. Chez les grands singes, le dimorphisme s'exprime très bien au niveau des dents et en particulier des canines et de la face. Chez la femelle, la canine est plutôt de forme losangique, à racine plutôt petite et donc le museau est plus aplati. Chez le mâle, la canine est puissante, sa racine très forte et le museau plus saillant. En outre, les superstructures crâniennes sont beaucoup plus développées chez le mâle que chez la femelle. Ce dernier caractère est également présent chez les Australopithèques chez qui on observe des mâles aux crêtes marquées et des femelles aux crânes plus lisses.

Pensez-vous qu'il y a encore beaucoup de fossiles humains à découvrir ? Nous ne connaissons que quelques espèces, pensez-vous qu'elles sont plus nombreuses ?
Oui, il reste très probablement encore beaucoup à découvrir car certains niveaux n'ont pas été assez prospectés. De plus, certaines régions n'ont encore rien livré.

"Il reste encore beaucoup à découvrir"

Quelle est la prochaine étape de notre évolution ? Allons-nous perdre un doigt à chaque main ? Des dents ?
Difficile à dire, ce que l'on observe est une tendance à ce que l'incisive latérale ne sorte pas ou bien la dent de sagesse. Va-t-on vers une espèce à moins de dents ?

Pourquoi parle-t-on toujours des hommes et non des grands singes ? Pourtant ils évoluent eux aussi, non ?
Oui, c'est bien pour cela que je travaille sur les grands singes fossiles car pour comprendre la manière dont notre lignée a émergé, il faut bien évidemment comprendre nos proches parents et leurs ancêtres.

Merci pour l'intérêt que vous portez à nos ancêtres grands singes et hominidés ! A bientôt.

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