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Janvier 2006

"La science apporte plus de possibilités de rêve que l'irrationnel"

Antonio Fischetti, scientifique et journaliste à Charlie Hebdo, a "ramené sa science" pendant une heure, dans un dialogue avec les lecteurs de L'Internaute. De la grippe aviaire aux prix Nobels, vos sujets de préoccupations sont larges.
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"Le besoin de croire à des choses irrationnelles est profondément ancré chez beaucoup de gens"
Les journalistes, du moins les médias, ont un rôle important dans l'éducation du grand public. Avez-vous le sentiment que ce travail est bien fait ?
Antonio Fischetti : Bonjour à tous ! Le travail des médias, cela dépend de quoi on parle : les journaux je pense que ça va encore, car il y a de bonnes rubriques sciences dans la plupart d'entre eux. Mais la radio c'est déjà moins évident : il n'y a quasiment rien en sciences sur France Inter par exemple. Quant à la télé, c'est carrément catastrophique... Et cela va de pire en pire puisqu'une des seules émissions de science, Archimède sur Arte, a disparu de l'antenne.

Le livre
Charlie ramène sa science
par Antonio Fischetti et Guillaume Lecointre
Vuibert-Charlie Hebdo, 2005

Les statisticiens sont-ils des menteurs ?
Je ne crois pas, non. Par contre, le problème des statistiques, c'est ce qu'on leur fait dire : et là, il y a risque de manipulation à tous les niveaux, par les politiques et les médias notamment. Si on dit par exemple que 80% des consommateurs d'héroïne ont commencé par fumer du hash, c'est sans doute vrai statistiquement, mais c'est aussi vrai de dire que 80% (ou peut-être plus, je n'ai pas les vrais chiffres en tête) des fumeurs de hash ne passent pas aux drogues dures ! Tout est question d'interprétation.

L'affaire du professeur Hwang est-elle révélatrice d'une fraude courante chez les scientifiques ?
Non on ne peut pas dire que ça soit courant, étant donné qu'il y a des centaines de milliers de scientifiques dans le monde. Cela dit les fraudes existent car les scientifiques sont des hommes et des femmes comme les autres, donc il arrive que la soif de célébrité, de pouvoir ou d'argent leur fasse perdre la tête, mais cela reste une minorité.

Comment expliquez-vous que 80% des gens croient encore à l'astrologie ?
Dure question ! Le besoin de croire à des choses irrationnelles, non fondées et stupides est profondément ancré chez beaucoup de gens. Je n'ai pas de réponse précise à cette question, mais peut être que les scientifiques et les médias qui vulgarisent la science ne les font pas assez rêver ? C'est pourtant la science qui apporte plus de possibilités de rêve que l'astrologie qui n'est qu'un dogme figé et mort.

Vous tapez sur le comité Nobel : ne trouvez-vous pas que le Nobel est aussi une bonne publicité pour la recherche ?
Je ne tape pas forcément sur le Nobel en tant que tel dans sa globalité, mais je dénonce des travers dans les critères de son attribution, qui relèvent malheureusement parfois plus du copinage que de la réelle science. Quant à la publicité que le Nobel fait à la Science, pourquoi pas : sauf qu'il en donne parfois une mauvaise idée en faisant croire qu'il y a une sorte de génie à la base des découvertes, et on oublie de parler du fonctionnement de la recherche et des équipes qui apportent chacune leur pierre à l'édifice. En plus, si la découverte n'est pas médiatique, les journalistes zappent très rapidement le lauréat, par exemple le dernier prix Nobel de chimie.

Le progrès scientifique est-il un problème pour la planète ou une solution ?

La science en tant que recherche fondamentale est toujours un progrès car elle augmente la connaissance du monde. Ce qui peut poser un problème ce sont certaines applications de la science : ne pas confondre la science et ses applications!

Peut-on croire les yeux fermés David Pujadas quand il nous explique la grippe aviaire ?
Quand il s'agit de la télé, il ne faut JAMAIS croire les yeux fermés, ça c'est certain.

La recherche doit-elle être publique ou privée ?
Qu'il y ait une recherche publique et une recherche privée qui coexistent, il n'y a pas de problèmes à cela. Le problème c'est quand la recherche privée prend le pas sur la recherche publique, que cette dernière voit ses budgets rétrécir et que les chercheurs de l'université ou du CNRS sont obligés de prendre des contrats avec les industriels pour financer leurs recherches.

Vous avez sûrement beaucoup d'ennemis... avez-vous reçu des menaces suite à la parution d'articles ?
Des menaces, non. Mais des lettres de mécontents, ça oui. Parfois argumentées, parfois loufoques. Aussi des sortes de "punitions" sous la forme de refus d'interviews.

Pourquoi Charlie-Hebdo et pas Libé, par exemple ?
Nous avons une liberté de ton à Charlie Hebdo, qui permet de prendre une position d'"auteur" sur un sujet, d'écrire avec le style que l'on veut, ou simplement de se marrer. Et je ne crois pas (je suis même sûr) que cette liberté soit la même dans d'autres médias.

Si vous deviez faire de la recherche, à quel sujet vous attaqueriez vous ?
"Il y a toujours des retombées pratiques à un moment ou un autre"
J'ai fait de la recherche, dans une autre vie (en fait j'ai arrêté il y a une dizaine d'années) et c'était sur l'acoustique, précisément sur la perception auditive (salles de concert et cinéma). Mais maintenant si je devais refaire de la recherche, ce serait peut être dans un domaine lié au comportement animal.

Bien que de nature politique, que pensez-vous des vœux de Mr De Villepin concernant la tendresse et la joie à insérer dans la presse en 2006 ?
La tendresse venant de Villepin, ça donne envie d'aimer la méchanceté (je rigole).

Vous êtes ministre de la Recherche... Vous changez quoi ?
Répondre à cette question en une phrase, dur dur. Mais en premier lieu je donnerais aux thésards les moyens de faire leur thèse sans avoir besoin de bosser dans un snack bar le soir.

Une sonde qui va sur Pluton, ça vous inspire une chronique ?
C'est très intéressant mais là à froid je ne vois pas ce que je pourrais en dire de plus que les autres journaux, j'essaie surtout de faire des chroniques sur des sujets pour lesquelles il y a une dimension sociale, politique, philosophique à extraire et où il me semble avoir quelque chose à dire de plus que mes confrères.

L'exploration spatiale coûte beaucoup d'argent ; est-ce justifié scientifiquement ?
Je n'ai pas de position très tranchée sur l'exploration spatiale. Mais il ne faut pas mettre en opposition l'argent que coûte l'exploration spatiale et celui qu'on pourrait utiliser à régler les problèmes sur Terre, sinon on n'en sort pas et il ne faut plus faire d'art, de musique, de cinéma, etc... Quant aux résultats scientifiques issus de l'exploration spatiale, il y en a quand même des tas dans les domaines de la physique des particules, de l'origine de l'univers, etc.

Vous pensez quoi de Freud ?
Que c'est un génie, mais qu'il ne faut pas en faire une idole. Ses théories doivent être passées au crible de l'expérience et il ne faut pas hésiter à les remettre en question car c'est comme ça que fonctionne la science (même si en l'occurrence il s'agit de "science humaine")

Quel est l'intérêt de la science si elle n'a pas d'application concrète ?
Je ne connais pas de science qui à plus ou moins long terme, ne génère pas d'applications concrètes, même si cela peut prendre des décennies. Et quand bien même un travail scientifique est purement théorique, il peut permettre d'écrire des livres de vulgarisation sur ce sujet, de faire des films de vulgarisation, etc... On produit des richesses et on donne du travail à des éditeurs, des cinéastes, etc. Bref, il y a toujours des retombées pratiques à un moment ou un autre.

Pourquoi les étudiants se tournent-ils de moins en moins vers les filières scientifiques ?
Une des raisons je crois, c'est que les filières scientifiques sont dévalorisées socialement: un prof de maths ou un chercheur du Cnrs gagne moins qu'un marchand de meubles par exemple (et je n'ai rien contre les marchands de meubles, évidemment), et puis les filières scientifiques bénéficient peut-être de moins de prestige qu'il y a quelques décennies : sans pour autant hisser le scientifique sur un piédestal, il faudrait peut être rappeler les immenses débouchés que peuvent offrir les filières scientifiques.

"Il y a suffisamment de place et de richesses pour tout le monde sur terre"
Vous êtes rationaliste, à vous lire, c'est le cas de toute la rédaction de Charlie ?
Charlie a effectivement une tradition rationaliste, et cela remonte je crois aux premières heures avec Cavanna, qui a souvent dans ses livres, expliqué son amour de la science. Alors, nous, on s'est inscrit dans cette ligne évidemment.

A votre avis, une trop grande avancée de la science, ne peut elle pas engendrer des problèmes pour l'humanité (ex surpopulation...) ?
Je pense que vous faites allusion aux progrès de la médecine qui permettent d'augmenter la longévité. Ma foi, personnellement je ne vois pas de raisons de s'en plaindre. Il y a suffisamment de place et de richesses pour tout le monde sur terre, les "problèmes" que vous évoquez sont dus aux injustices sociales et pas à la science.

La science est-elle compatible avec la religion ?
Certains chercheurs peuvent être croyants, et c'est leur problème tant que cette croyance reste dans la sphère privée et qu'ils ne mélangent pas avec le travail de recherche scientifique, qui lui ne relève absolument pas du domaine de la religion.

Aux Etats-unis, les enfants apprennent la théorie créationniste à l'école, au lieu de la théorie de l'évolution. Quel est votre avis là-dessus, n'est-ce pas aberrant ?
Le créationnisme n'est pas enseigné à la place de la théorie de l'évolution, mais dans certains établissements, il est enseigné au même titre que celle-ci et mise sur le même plan. Evidemment, c'est aberrant. La théorie de l'évolution est une théorie scientifique. Le créationnisme n'a rien à voir avec ça, c'est une croyance que l'immense majorité de la communauté scientifique dénonce.

Sida, grippe, antibiotiques, effet de serre... Les scientifiques ne sont-il pas en train de perdre de grandes batailles ?
S'il y a des batailles perdues, ce ne sont pas les scientifiques qui les perdent. Par exemple vous parlez de l'effet de serre: ce sont les scientifiques qui l'ont mis en évidence. Ensuite c'est aux hommes politiques d'agir. Quant au sida, il y a eu d'énormes progrès thérapeutiques, même si la maladie reste incurable, et là encore si les Africains n'ont pas accès aux soins, cela ne relève pas de la responsabilité des scientifiques.

Vous êtes très critique (un peu quand même) vis-à-vis du monde scientifique ! Vous êtes un scientifique amer, non ?
Non pas du tout. Je suis critique, car la critique est une activité dont je ne peux pas me passer. Et il y a deux grandes formes de critiques : une critique qui veut détruire, et une critique qui veut améliorer. La science, on veut l'améliorer à Charlie ! Et être critique ce n'est pas du tout être amer, loin de là, au contraire il me semble que notre critique est plutôt joyeuse, non ?

Antonio Fischetti : C'était très intéressant pour moi de vous répondre. En plus ça m'a permis de réfléchir à des questions parfois nouvelles pour moi. Merci de la qualité de cette discussion. A un de ces jours peut-être.

» La présentation du livre "Charlie ramène sa science"
» Tous les chats
 
 Céline Deluzarche, L'InternauteScience
 
Magazine Science
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