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Janvier 2008

"On assiste actuellement à une relance du nucléaire"

L'énergie est au cœur des préoccupations du monde. Jean-Louis Bobin, physicien et professeur à l'université Pierre et Marie Curie à Paris, dresse un bilan des réflexions menées par les scientifiques sur l'avenir énergétique de la planète.
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Jean-Louis Bobin
 
Jean-Louis Bobin est professeur émérite à l'université Pierre et Marie curie, à Paris. Photo © L'Internaute
 
Pensez-vous que l'énergie soit le défi de demain pour l'Humanité ?
Jean-Louis Bobin
: Oui et je ne suis pas le seul. Tout le développement des sociétés humaines dépend de la disponibilité des sources d'énergie.


Les réserves pétrolières vont-elles s'épuiser ? Et quand ?

La question est controversée. De mon point de vue, les données les plus fiables viennent de géologues (souvent retraités de l'industrie pétrolière) qui, par des méthodes d'analyse fine des statistiques disponibles, mettent en évidence l'imminence d'un "pic" de production d'hydrocarbures suivi d'une lente décroissance jusqu'à la fin du siècle.
Le pic n'est pas aussi aigü que le nom pourrait le faire croire. Il se traduira grosso modo par une stagnation pendant les 20 prochaines années. La fin du pétrole n'est certes pas pour demain mais à long terme (d'ici la fin du siècle), il convient de se préoccuper de la raréfaction de la ressource. C'est vrai aussi pour le gaz naturel.


Comment expliquez-vous une telle hausse des prix du baril de pétrole ?

La hausse actuelle ne résulte pas d'une pénurie, le pétrole est toujours abondant et peu coûteux à extraire. Il s'agit d'un déséquilibre entre l'offre et la demande, celle-ci étant tirée par les pays en développement rapide comme le Brésil, l'Inde et la Chine ; soit un bon tiers de l'humanité !


Les océans possèdent-ils des stocks d'énergies fossiles encore inexploités ?

Peut être, mais on n'a pas découvert récemment de gisements importants, de ceux qu'on appelle "super géants". Les régions arctiques, encore inexplorées, font l'objet d'espoirs dont on ne saurait dire aujourd'hui qu'ils se réaliseront.


Le nucléaire est-il la meilleure solution, à l'heure actuelle, pour répondre à la demande énergétique sans accentuer l'effet de serre ?

Le nucléaire est une partie de la solution. Il vaudrait mieux dire électronucléaire, car son domaine d'application est limité à la production d'électricité.
Effectivement les centrales électronucléaires n'émettent pas de gaz à effet de serre contrairement à celles qui utilisent des combustibles fossiles.


Le stock d'uranium réduit comme peau de chagrin, peut-on utiliser d'autres minerais ?

La ressource en uranium est mal quantifiée. Les réserves connues actuellement peuvent alimenter des centrales de type EPR, au niveau global de production actuelle de l'électronucléaire, pendant une centaine d'années.
Mais ce type de filière utilise mal l'uranium. Avec la génération 4 actuellement à l'étude qui prévoit la "surgénération", les réserves actuelles pourraient tenir 10 000 ans. La génération 4 permettra aussi d'utiliser un autre métal lourd, le thorium bien plus abondant que l'uranium. Ces réacteurs sont encore au stade d'études, le stade industriel pourrait être atteint vers 2040 pour une large diffusion.

Jean-Louis Bobin
 
Photo © L'Internaute
 

Pourquoi la majeure partie des pays développés n'utilise pas le nucléaire ?
La majeure partie des pays développés utilise le nucléaire, même l'Allemagne à 39% de sa production d'électricité. Le développement de l'électronucléaire a eu lieu au cours des années 70-80. Cela a pris un peu plus longtemps pour la France qui construit toujours des réacteurs sur son territoire.
Pour des diverses raisons telles que les accidents de Three Mile Island et de Tchernobyl, la lourdeur des procédures administratives, l'énormité des investissements, la filière s'est révélée moins avantageuse que d'autres sur le plan économique, comme sur le plan de l'acceptation par l'opinion.
On assiste actuellement à une relance, en raison de la nécessité maintenant largement admise de limiter les émissions de gaz à effet de serre. La Grande Bretagne, très réservée depuis 20 ans, vient de lancer un nouveau programme (discours de George Brown).


Connaissons-nous, à terme, les risques de l'enfouissement des déchets radioactifs, sur l'environnement ?

Ces risques sont à la fois bien et mal connus. On sait enfermer les déchets les plus dangereux dans des conditions qui préviennent les fuites, même à long terme. Ce point est controversé, mais la nature nous a fourni un exemple : les réacteurs naturels d'Oklo, au Gabon, ont retenu leurs déchets radioactifs au voisinage immédiat de leur lieu de production pendant 2 milliards d'années.


Je voudrais savoir s'il faut craindre l'EPR, comme le disent les écologistes ?

Les écologistes craignent "tous" les réacteurs nucléaires ! L'EPR est a priori plus sûr que les réacteurs de technologie antérieure. Mais cela les écologistes ne veulent pas le savoir. Tout nouveau réacteur est selon eux à proscrire.


 
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La technologie du nucléaire est-elle réellement irremplaçable en France ?
Rien n'est irremplaçable. Mais c'est une question de critère de décision. Si l'objectif est de limiter les émissions de gaz à effet serre, il faudrait les remplacer par quelque chose qui n'existe pas encore. La seule énergie renouvelable capable de fournir du courant électrique de base est l'hydraulique ; la France est presque entièrement équipée et cela ne représente que 15% de la production.

Quelle énergie renouvelable est la plus à même de se substituer aux énergies fossiles ?
Tout dépend de l'usage. Pour les transports, les agrocarburants peuvent prendre la place des dérivés du pétrole, mais il faut décider si l'on mange ou si l'on roule ! Pour la production d'électricité, les renouvelables ne sont que des appoints dans l'état actuel des technologies.


Peut-on vraiment parler d'énergies propres ?

En toute rigueur, non. Même les énergies qualifiées de vertes contribuent à des pollutions. Il faut bien construire les éoliennes et couler du béton pour les implanter.


Le protocole de Kyoto est-il bien adapté à la situation actuelle ou est-ce obsolète ?

Le protocole de Kyoto est insuffisant. Il n'avait qu'un objectif modeste en terme d'émission de CO2. Il était surtout destiné à roder des procédures. Le bilan est aujourd'hui assez désastreux.


Y a t-il une véritable prise de conscience des politiques sur le problème de l'énergie ?

J'observe que la perspective d'une pénurie de pétrole suivie de la prise de conscience de l'importance des gaz à effet de serre font partie du discours politique. J'observe aussi que les évolutions constatées depuis 10 ans continuent les tendances passées : augmentation de consommation et des émission de gaz à effet de serre.


Est-ce que l'hydrogène est l'énergie de demain ?

C'est un sujet à de violentes controverses. L'Association Française de l'hydrogène vous dira que oui. Un expert comme Ulf Bossel vous dira le contraire.


Jean-Louis Bobin
 
Photo © L'Internaute
 

Comment expliquez-vous toute cette énergie gaspillée ? Pouvons-nous la recycler ?
Une partie du gaspillage vient des lois de la physique. Pour le reste plusieurs raisons concourantes comme, entre autres, l'ignorance, les technologies immatures, le faible coût des hydrocarbures....


Quelles énergies sont les plus réactives en cas de forte demande ?

S'il s'agit d'électricité, les centrales à gaz ou les centrales hydroélectriques. Les hydrocarbures dans un moteur de voiture sont également très réactifs.


Pourquoi, malgré les grands investissements, on n'a pas pu réaliser les objectifs souhaités au niveau des énergies "propres" ?

L'investissement ne suffit pas. Pour prendre un exemple, le vent régulier n'existe pas sauf dans quelques niches comme l'île de la Désirade. Mais surtout, il faut qu'une technologie trouve un marché et y soit naturellement compétitive. Le photovoltaïque est encore trop cher pour le raccordement au réseau. Supprimez les subventions et les éoliennes disparaissent.


A votre avis, quelle proportion de l'électricité fabriquée en France pourrait l'être grâce à des énergies propres telles que les éoliennes ou l'énergie solaire ?

Les éoliennes, en raison du caractère intermittent de leur production, ne peuvent être qu'un appoint de quelques pourcentages. C'est aussi le cas à un moindre degré pour le solaire photovoltaïque, sauf si on en arrive aux capteurs satellisés. Le solaire thermique dans l'habitat a un grand avenir mais il s'agit là de production de chaleur.


Pensez-vous que la politique française énergétique soit suffisamment ambitieuse ?

Je ne suis pas sûr que ces objectifs soient bien ajustés; l'effort devrait porter sur la réduction de l'emploi des combustible fossiles partout où c'est nécessaire. On commence à voir se dessiner cela dans les rapports d'experts, mais cela n'est pas encore intégré dans le discours et encore moins dans l'action politique.

A lire

"L'énergie dasn le monde"

Par Jean-Louis Bobin,Hervé Nifenecker, Claude Stéphan
124 pages, Edition EDP Sciences

 

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