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Janvier 2004
Jean-Pierre Haigneré : "Dans l'espace, j'ai
emporté mon saxophone..."
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Jean-Pierre Haigneré est parti en 1999 pour un vol orbital d'une durée de 6 mois dans la Station Mir. Durant ce long séjour, il photographie la Terre à travers le hublot de la station. Compte-rendu d'un chat événement. |
Modérateur : Bonsoir Monsieur Haigneré,
c'est un grand plaisir de vous accueillir pour ce chat à l'occasion de
votre exposition de photographies prises de l'espace.
Jean-Pierre Haigneré : Bonsoir à tous.
En plus d'un appareil photo, qu'avez-vous pris d'autres dans vos bagages
comme objets personnels ?
Jean-Pierre Haignere : J'avais en particulier un saxophone soprano courbe dont
je ne me souviens plus de la marque.
Je suis passé à votre exposition chez Agathe Gaillard, je
la trouve magnifique mais j'ai vu que vous n'avez pas donné de titres à
vos photos. Est-ce un choix ou un manque d'idée ?
C'est un choix subjectif. En effet le but de ces images est de faire partager
les émotions ressenties par l'astronaute quand il regarde la terre. Si
j'avais identifie les endroits de la Terre que montrent ces photos, les gens auraient
passé plus de temps à identifier qu'à ressentir. Je recherche
le but inverse.
Ca vous aurait plu de marcher sur la Lune ?
Bien sûr. Voyager dans l'espace autour de la Terre, c'est comme vivre dans
un rêve, car tout est étrange, géant, inhabituel, et hors
standard. Alors marcher sur la Lune...Ce soir M. Bush va annoncer que les Etats
Unis vont repartir à la conquête de la Lune. Des Européens
ont donc peut être une chance.
.
Avez-vous eu besoin de demander l'autorisation à quelqu'un pour prendre
des photos à bord de la station ? Pour les publier ?
Pour les prendre non car cela faisait partie des objectifs de la mission et la
Terre n'appartient à personne en particulier. Par contre, pour les diffuser
j'ai demandé àl'Agence spatiale qui a organise ma mission : le CNES.
Les photos sont en vente pour une fondation qui va concevoir un avion spatial
pour emmener un public encore plus large dans l'espace que ces quelques millionnaires
actuels.
Vos photos sont un peu comme des tableaux abstraits. Vous avez fait exprès
de les cadrer comme ça ?
Oui bien sûr. C'est sur la base de l'abstraction que l'on analyse le mieux
comment les émotions nous gagnent. Autrement on fait trop intervenir la
logique.
Vous aviez emporté des livres ? si oui lesquels ?
Deux livres : "De la terre à la lune" de Jules Verne et "Les
contes des Mille et Une nuits".
Votre femme pouvait-elle vous parler de temps en temps ?
Nous pouvions nous contacter officiellement tous les 15 jours. Mais en fait j'avais
acheté à ma femme une petite station de radio amateur, ce qui nous
permettait de rentrer en contact chaque fois que je survolais Moscou à
une heure où elle ne travaillait pas.
Avez-vous eu peur à des moments ? Plus au décollage ou plus
à l'atterrissage ?
Ni l'un ni l'autre. C'est pour la sortie extra véhiculaire (dans le vide
spatial) que la tension et les effort de contrôle ont été
les plus importants.
Des gens vous ont-ils demandé de ne pas partir ?
Oui. Ceux qui auraient voulu partir a ma place. Les autres savaient qu'il était
inutile de me demander une chose pareille. Ils savaient les efforts accomplis
pour être dans cette position.
Vous avez vécu sur MIR à trois, pouvez vous imaginer la même
expérience seul à bord ?
Difficile. Mais une des grandes leçons apprise au cours de ce vol, est
que l'homme s'habitue a tout. Malheureusement...
Quel sera le rôle de la France dans les nouvelles ambitions spatiales
américaines que Bush va délivrer ce soir ?
La France n'a maintenant un rôle dans le vol habité qu'au travers
de l'Agence Spatiale Européenne. Nous avons déjà depuis longtemps
étudié le scénario proposé par Bush ce soir, alors
que la NASA était engluée dans des mauvais choix stratégiques
avec la Navette. Nous avons dans nos cartons des projets pour aller sur la Lune,
des projets de capsules adaptables à Ariane5 et des projets d'habitat lunaire.
Il nous manque que la volonté politique au niveau Européen de faire
un grand projet ambitieux, pas seulement de tourner autour de la Terre dans les
vaisseaux américains et russes. Force est de constater que cette ambition
est avant tout française dans notre Europe.
Comptez-vous faire un livre pour raconter votre fabuleuse aventure ?
Peut-être. J'ai déjà fait un livre de photos avec quelques
textes de vécu. Il s'appelle le Chevaucheur de nuées. Un autre est
prévu en fin de cette année. Pour le reste je me sens encore dans
l'action plus que dans le souvenir. Je prépare l'arrivée de la fusée
Soyouz à Kourou, qui emmènera peut-être un jour un Européen
dans l'espace depuis chez nous.
Yann Arthus Bertrand a été battu sur ce coup là ! Vous
êtes l'homme qui prend des photos du plus loin. Le connaissez-vous personnellement
?
Non. Je l'admire beaucoup et nous devions intervenir ensemble dans une conférence,
mais je n'ai pas pu y aller et je le regrette. En fait j'ai commencé à
faire ce genre de photo avant qu'il soit si célèbre. Ce n'est pas
lui qui m'a inspire, même si son talent aurait pu le faire. C'est amusant
de voir que j'ai eu la même source d'inspiration que lui indépendamment.
Car ses images me parlent beaucoup. J'ai volé 30 ans comme pilote et j'ai
dans les yeux des images magnifiques de la Terre que je ne prendrais jamais plus
en photo. Lui les a faites toutes car il n'est pas pilote.
Pourquoi avoir exposé vos photos ? Et pourquoi dans une galerie d'art
?
L'exposition est un partage avec le public, avec ceux qui n'ont pas eu l'immense
chance de voir la Terre depuis l'espace comme moi. Je leur devais ces photos.
La galerie m'a été proposée et l'idée m'a plu immédiatement.
Car une galerie c'est un milieu de poésie et d'émotion, et c'est
cela qui est fort dans cette expérience de l'astronaute, c'est aussi le
plus difficile a faire partager. La galerie d'Agathe Gaillard est un beau lieu
en plus pour mettre les visiteurs en confiance..
Avez-vous pu constater des méfaits de la pollution ? A quoi l'avez
vous vu ?
Oui, j'ai vu la dégradation de l'environnement d'une manière générale.
Je n'avais pas d'instrument scientifique dédié à cette tache.
Mais même à l'oeil nu, il est très facile de voir les taches
d'huile sur l'océan, les déforestations, les feux de foret et de
brousse, l'avancée du désert. Pour les pollution proprement dites,
on peut voir le changement de couleur des fleuves en aval des villes, l'opacité
permanente de l'atmosphère autour des grandes villes chinoises, etc...
Combien ça gagne un cosmonaute, dans l'espace, et dans l'absolu ?
Exactement le même salaire que l'ingénieur de l'agence spatiale a
laquelle on appartient. Au niveau d'ancienneté que j'avais c'était
à peu près 45000 francs par mois.
Vivre enfermé pendant 6 mois avec deux autres personnes, ça
n'a pas été trop dur (physiquement et psychologiquement) ?
C'est une partie de la difficulté, l'autre difficulté étant
que les deux autre personnes sont russes et n'ont donc pas exactement les mêmes
réactions ni même la même langue. Mais c'est aussi un des enjeux
intéressants de l'exercice.
Avez-vous prises des photos numériques ou argentiques ?
Les deux, mais à l'époque les numériques étaient limités
à 1mega pixel, ce qui est insuffisant pour les photos d'art. J'ai donc
utilisé l'argentique pour les photos de la galerie.
Vous considérez-vous comme un artiste ?
Je ne me pose pas cette question car ce n'est ni mon métier ni mon objectif.
Cela dit, j'ai conscience que si mon objectif est de m'adresser aux émotions,
il faut au moins que j'ai une démarche cohérente.
Que pensent vos collègues de vos photos ?
Je n'en sais rien. Les photos sont mon espace de liberté dans mon ancien
métier de cosmonaute. Je suis parti du constat que la plupart des astronautes
que j'ai vu s'adresser au public ne leur donnaient pas complètement satisfaction.
J'ai donc essayé de faire différemment et de donner plus de moi
même que les autres. Ce faisant, je me suis évidemment plus exposé.
Mais peu m'importe, j'essaye de répondre a l'appel évident du public
qui aurait aimé vivre ce que j'ai vécu. Si je me plante tant pis
pour moi. Certaines réactions (dois-je les croire?) me laissent penser
que je ne suis pas complètement à côté de la plaque.
Quel va être l'impact de l'échec de la sonde britannique sur
la planète Mars sur l'avenir de la recherche spatiale en Europe ?
Aucun sur l'avenir de la recherche spatiale en Europe qui est de toute façon
trop faible par rapport àce que devrait être l'ambition de l'Europe.
C'est seulement un très mauvais exercice de communication car Mars express
est un grand succès pour l'ESA. L'Europe est la première puissance
spatiale a avoir mis un satellite en orbite autour de Mars a la premier tentative.
La moisson a attendre de ce satellite est énorme. Plus que du petit robot
américain si médiatique.
Que vous inspire la mission Rosetta ?
De la crainte et de l'espoir. Les risques sont importants, mais l'excellence est
là. Si tout fonctionne nous pouvons être des héros. Si Ariane
ou la sonde ne marchent pas nous pouvons en souffrir gravement.
Pourra-t-on un jour voir toutes vos photos ? Eventuellement sur CD-Rom ?
Je voudrais les mettre sur un DVD avec le documentaire de JP Larcher sur ma mission
Perseus qui est passé sur France 2 il y a quelques semaines.
Est-ce que vous avez eu peur quand votre femme est partie dans l'espace
?
Oui, beaucoup plus que quand j'ai volé moi-même. C'est quand on voit
partir ceux qu'on aime que l'on réalise vraiment les risques. Pour soi,
on est un peu indifférent.
Vous pouvez me conseiller des sites web sur l'espace ?
Je lis www.space.com tous les jours. Il y a des photos d'Hubble qui sont magnifiques.
Il y a un site russe également. Je ne me souviens plus.
Pourquoi aviez-vous envie de tenter l'aventure de l'espace ?
Désir de liberté du corps, désir de poursuivre plus vite,
plus loin ce que j'avais fait comme pilote d'essai. Peur de gâcher ma vie
en ne faisant rien de signifiant.
C'est mieux d'être le mari : d'une cosmonaute ou d'une ministre ?
Cosmonaute sans hésiter. Nous avions le même but, le même idéal.
Plus de bonheur aussi.
Vous avez des enfants je crois. Comment réagit-il (ou ils) quand
ils vous voit dans une fusée ? Caresse t-il déjà le même
rêve que vous ?
Carla, notre fille avec Claudie, est née dans ce milieu. Tout cela est
très naturel pour elle. Si vous avez vu comment elle a parlé à
sa mère quand Claudie est arrivée dans ISS a son 2ème vol,
vous le comprenez tout de suite.
Vous les vendez combien vos photos ?
Ce n'est pas moi qui les vend, c'est la galerie pour la fondation. Les photos
numérotées de la galerie sont vendues 1200 euros. Mais une diffusion
plus démocratique de cartes postales sera organisée ultérieurement.
Vous croyez en Dieu ?
Je ne crois pas avoir été frappé par cette grâce.
Voilà, c'était notre dernière question. Merci beaucoup
M. Haigneré d'avoir répondu aux questions des Internautes.
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