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Mars 2006

Denis Lépée : "La vie d'Hemingway me fascine"

Ernest Hemingway est le sujet de la biographie écrite par Denis Lépée, à travers 50 histoires de la vie tumultueuse de cet auteur devenu mythe. Il a répondu aux lecteurs curieux d'en savoir plus...
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Denis Lépée
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Pourquoi avoir fait un livre sur Hemingway ?
Denis Lépée : Parce que c'est un écrivain que j'aime beaucoup depuis que je l'ai découvert à l'adolescence et parce que je voulais creuser le paradoxe apparent entre l'écrivain discret et l'homme public extraverti.

Qu'est-ce qui vous fascine chez Hemingway ?
Avant tout ses livres, la simplicité, la puissance et la force évocatrice de son écriture. Et puis bien sûr sa vie, son goût de l'excès et de l'intensité. Sa passion de la vérité aussi.

Pensez-vous être suffisamment objectif pour raconter la vie d'un auteur assez mystérieux ?
Je ne crois pas beaucoup à l'objectivité des biographes. En ce qui me concerne en tout cas je revendique le droit à la subjectivité. J'ai écrit ce livre d'ailleurs pour une raison hautement subjective : le goût personnel que j'ai pour l'œuvre d'Hemingway. A mes yeux, l'important pour comprendre ou déchiffrer un personnage tient autant à l'intuition qu'à la connaissance objective.

Quelles personnes avez-vous rencontrées pour trouver des informations sur Hemingway ?
Les témoins directs qui ont rencontré ou suivi Hemingway ont presque tous disparus. En revanche, il existe un nombre incroyable de sources écrites, mémoires, articles, etc, qui lui ont été consacrés. J'ai passé beaucoup de temps à fouiller dans tous ces témoignages, à recouper les faits et les anecdotes.


"Je revendique le droit à la subjectivité."

Vous identifiez-vous à Hemingway ?
Non. Ce serait très immodeste et assez déplacé. Mais en cheminant un moment dans les pas d'un personnage aussi impressionnant on réfléchit aussi sur soi-même.

Quelle est votre citation préférée d'Hemingway ?

"Les romans doivent être plus vrais que la réalité."

Est-ce l'action qui lui permettait de fuir l'écriture ou l'écriture de fuir l'action ?
A mon avis ni l'un ni l'autre. L'action était le carburant qui nourrissait l'écriture et l'écriture donnait sens à la fuite dans l'action.

Quel autre écrivain vous intéresse ?
Beaucoup d'autres. Au premier rang Melville, Faulkner, Dickens, Stendhal...

Comment passe-t-on de Churchill à Hemingway ?

On quitte un univers très dense pour entrer dans un autre. Le point de passage au-delà des différences entre eux deux c'est que Churchill comme Hemingway appartiennent à ce petit nombre d'hommes qui à un instant de leur vie ou de leur postérité accède à un statut étrange de mythe. En outre il y a eu pour moi l'écriture d'un roman entre les deux essais, je ne les aurais pas enchaînés sans une pause.

Peut-on comparer Hemingway à Truman Capote ?

Le parallèle est intéressant, il vaut surtout pour leur volonté commune d'user de la réalité proche de leur expérience pour construire des fictions.

Des points communs entre Churchill et Louis XIV ?

Assez peu sauf le fait que le duc de Marlborough, ancêtre de Churchill, a infligé une cinglante défaite aux armées du roi de France...


"Hemingway s'est brouillé avec tous,
sauf avec Joyce."

Que pensait Hemingway de ses contemporains auteurs ?
Hemingway a connu presque tous les grands auteurs qui étaient ses contemporains. Il a été l'ami de Fitzgerald, de Joyce, de Pound, de Dos Passos... La liste serait trop longue. Et avec tous il a entretenu des relations complexes, faites de fascination, de critiques réciproques, de jalousie parfois, de méchanceté à l'occasion. Il s'est brouillé avec presque tous. Sauf avec Joyce, qui est le seul dont il n'ait jamais dit de mal. Mais pour lui la vie littéraire était un combat. Il voulait être le meilleur ou parmi les meilleurs.

Hemingway était-il un homme à femmes ?

Les femmes ont beaucoup compté dans sa vie et il a toujours eu du mal à entretenir des relations durables et apaisées avec elles. Il a été marié quatre fois et a connu un certain nombre d'autres attachements passagers, souvent platoniques. Les femmes étaient aussi pour lui, au-delà du besoin d'être reconnu, admiré et aimé, une source d'inspiration, une aide pour écrire, lui qui traversait souvent des crises pendant lesquelles il ne parvenait plus à rédiger.

Pensez-vous que les écrivains ne se mettent pas assez à la portée du public ?
C'est une question compliquée. Dans l'absolu, pour un écrivain, se mettre à la portée du public, c'est être authentique dans ce qu'il écrit, dans ce qu'il montre de lui-même dans ce qu'il écrit. C'est déjà beaucoup si on fait cette démarche sincèrement. Après, je pense que les plus grands écrivains sont ceux qui sont lisibles par des publics très différents et à des niveaux de lecture très différents. Comme Melville, comme Hemingway.

Pensez-vous que l'écrivain est un "menteur social" ?

Non, c'est la société qui ment...

Que pensez-vous de ce "chat" ?

Que c'est un exercice très amusant et très intéressant par les questions soulevées.

Pourquoi écrivez-vous souvent "à 4 mains" ?
Il n'y a pas de raison particulière autre que dans le cas des deux romans que j'ai écrit avec Yves Jégo, une histoire de complicité et d'amitié. Ecrire à quatre mains est un exercice difficile, très amusant et enrichissant lorsque la complicité est là.


"Ecrire à quatre mains est un exercice difficile, très amusant..."

Ne pensez-vous pas que les médias devraient donner d'avantage la parole aux écrivains , que ceux-ci devraient s'exprimer sur les problèmes sociaux ?
Je suis d'accord pour que les écrivains soient davantage sollicités et présents mais avant tout pour parler de leurs livres. Je crois que les écrivains sont avant tout là pour raconter des histoires, et c'est en racontant des histoires qu'ils peuvent, le cas échéant, commenter l'actualité qui nous entoure. Je pense que ce commentaire à travers la fiction est plus fort que ne le serait un commentaire direct de leur part.

Je ne suis pas d'accord avec la question précédente. Chacun peut faire valoir son point de vue du côté de sa lorgnette. Le boucher du coin à une vision très précise du moral des habitants du quartier, il est en prise directe avec une certaine réalité. Est-ce que vous avez la sensation de l'être ?
Je suis d'accord avec vous. Bien sûr que chacun peut avoir un point de vue et peut l'exprimer légitimement, le boucher comme quiconque. Je dis seulement qu'à mes yeux, si un écrivain est un écrivain c'est justement parce qu'il s'exprime d'une manière différente, à travers la médiation de la fiction. Ça n'implique aucune supériorité.

Dans votre démarche personnelle, comment situez-vous cet ouvrage sur Hemingway par rapport à vos romans historiques ? Qu'avez-vous envie de faire dans l'avenir ?
Mon intention, pour l'instant, est de me consacrer à l'écriture de deux ou trois romans que j'ai envie d'écrire dans les prochaines années. Peut être y intercalerai-je un autre essai sur une autre grande figure mais je n'ai pas de calendrier précis en tête, même s'il y a plusieurs autres figures dans des domaines différents dont il m'intéresserait de creuser le destin.

Une question plus légère, y a-t-il eu une aventure entre Ava Gardner et Hemingway, lorsqu'ils étaient à Cuba ?
Je ne crois pas mais je n'étais pas dans la piscine de la Finca.

Vous venez d'écrire votre second roman "La Conspiration Bosch", pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
C'est un roman qui se passe au coeur de la Renaissance et met en scène une jeune florentine, Gabriela, qui enquête sur une série de meurtres terrifiants et sur deux des plus grandes figures de l'époque, deux peintres, Léonard de Vinci et Jérôme Bosch. C'est un roman d'aventure, qui présente la Renaissance sous un jour qui j'espère surprendra le lecteur.


"Il y a des écrivains très joyeux."

Votre prochain livre ? Encore un voyage dans le temps ? Au Second Empire peut-être ?
Je n'ai pas encore définitivement arrêté le sujet... J'y réfléchis !

Avez-vous fait des études d'histoire à la Sorbonne ?
Oui.

Pensez-vous que pour être écrivain, il faut avoir l'air maussade ?
Non, il y a des écrivains très joyeux. Dickens était très drôle paraît-il. La posture de l'écrivain maudit à l'humeur sombre a été à la mode. Je ne suis pas sûr qu'elle le soit encore. On a le droit de s'en réjouir.

Une question qui me turlupine... Y a-t-il un domaine dans lequel vous ne connaissez rien ?
Oui, soyez rassuré(e). Il y en a énormément.

Dans la tradition littéraire américaine, comment situeriez-vous Hemingway ? Quels sont aujourd'hui pour vous son ou ses héritiers ?
Hemingway est un écrivain essentiel dans l'histoire du roman et du roman américain parce qu'il l'a révolutionné particulièrement d'un point de vue stylistique, avec cette phrase sèche et nerveuse, précise, et cette économie de mots. Il est un romancier populaire. Ses héritiers ? Difficile à dire, il faudrait assembler beaucoup de noms qui ont des traits d'Hemingway. Pour le goût de la nature, de la vie, et ce goût du bonheur parfois désenchanté je me tournerais peut être vers Harrison. Mais ce n'est pas vraiment un héritier.

Etes-vous allé à Cuba dans un certain bar sur les traces de votre héros ?

Non. Je l'avais prévu et j'ai été contraint d'annuler ce voyage. De le remettre en fait, car le projet est là.

Comment avez-vous pu réunir tous ces documents photographiques sur Hemingway ?
L'avantage d'Hemingway - comme de tous les personnages célèbres à partir de 1930 et encore plus 1945 - c'est qu'il y a énormément d'archives réunies dans toutes les grandes agences photos du monde. La difficulté pour Hemingway est plutôt de faire le tri dans la masse des documents disponibles.


"Je suis un lecteur d'Historia."

Quel est votre ouvrage préféré chez Hemingway ?
"Le vieil homme et la mer", "Pour qui sonne le glas", "Les neiges du kilimanjaro", "Mort dans l'après-midi".

Vous collaborez à des magazines historiques comme Historia ?
Non, mais je suis un lecteur.

Beaucoup de livres ont été écrits sur Hemingway. Qu'est ce que vous proposez de plus ?
Je ne sais pas si je propose un "plus". Mon but est seulement d'offrir une vision personnelle à travers un portrait impressionniste, par petites touches, en racontant des histoires sur Hemingway qui les racontaient lui-même si bien.

Quels sont les moments politiques les plus forts d'Hemingway ?
Sans aucun doute la guerre d'Espagne. Il est parti là-bas comme journaliste, sans véritable a priori idéologique. Et il s'est engagé comme il ne l'a jamais fait aussi fortement et publiquement pour la cause des républicains espagnols.

J'ai vu que vous avez déjà écrit un roman concernant Louis XIV ? Comment voyez-vous le Roi Soleil ?
En 1661, année où je l'ai décrit avec Yves Jégo dans notre roman, c'est un jeune homme qui ne supporte plus les tutelles successives sous lesquels il a vécu et qui décide que désormais il ne suivra plus aucun conseil, même si cela doit le priver de conseils avisés. C'est l'apprentissage d'une émancipation.

Je viens de découvrir que votre roman "La conspiration Bosch" est entré 50ème dans la liste des meilleurs ventes de Livre Hebdo. Qu'est ce que cela vous fait ?
C'est toujours un plaisir quand on publie un livre de rencontrer le public. C'est un encouragement !

Qui es-tu ?
La meilleure façon de le découvrir est de lire mes livres !

Denis Lépée : Merci à tous. Au revoir.


Bibliographie :

La conspiration Bosch
Consulter les libraires
Ernest Hemingway,
La vie en face

Consulter les libraires
1661
Consulter les libraires
Winston Churchill
Consulter les libraires

 

 
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