CHAT
18/10/2006
"Devenir un vrai capitaliste veut dire devenir un authentique chrétien"
Comment passe-t-on de moine à chef d’entreprise ? Un jour, alors que j’étais moine, le Père Abbé m’a demandé de devenir le directeur de la maison d’édition "Zodiaque" du monastère, spécialisée en art roman. Après quelques temps, nous avons réalisé un CD Rom sur l’art roman. Une journaliste du 20h est venue m’interviewer. J’ai eu le coup de foudre pour elle et je suis parti. Une fois que je me suis retrouvé dans la rue avec 3000 euros en poche pour solde de tout compte au bout de 10 ans de monastère, je me suis demandé que faire de ma vie. C’est ainsi que je suis devenu Directeur de production multimédia et, de fil en aiguille, porté par la vague Internet, consultant en technologies de l’information avant de créer mon propre cabinet.
Pouvez-vous nous raconter une journée type à l’intérieur du monastère ?
Lever à 2h Tout cela en silence et en essayant de commencer à aimer un peu et en priant pour tous nos frères humains. Des candidats ?
Où en êtes-vous aujourd’hui avec votre foi ? Je suis profondément croyant, mais d’un christianisme qui est celui des moines, c’est-à-dire d’une pratique mentale permanente de la prière et d'une attention en chaque situation. "Ecoute" est le premier mot de la règle des moines. La méditation m’aide à comprendre, j’essaie seulement de comprendre. La foi m’aide en cela et elle m’aide aussi à aimer. La foi n’est pas une certitude systématique mais une ouverture, une faille. Je crois que la religion ouvre une fenêtre dans nos certitudes. Heureux les fêlés, ils laissent passer la lumière !
Quel regard portez-vous sur la vie moderne ? L’impression que donne le "monde" pour celui qui l’a quitté pendant 10 ans est d’abord celui d’une extraordinaire richesse. Tout semble cool et sympa. France Info crache ses news et les supermarchés sont pleins ! La seconde impression qui se creuse peu à peu dans l’esprit (mon boulot de moine était d’analyser en permanence mes pensées et mes affects dans le laboratoire silencieux de ma cellule) est celle de l’acédie.
Pouvez-vous nous parler de ce que vous appelez «l’acédie» ?
L’acédie est cette vieille maladie que les moines partis vivre dans le désert d’Egypte au IVème siècle de notre ère éprouvaient. Vers la sixième heure, dit Evagre, le moine court à sa fenêtre pour voir si le soleil avance. Et peu à peu, il lui semble que le temps se soit arrêté. Il se ressent lourd comme une pierre et la fatigue d’exister le paralyse. Il croit que la tendresse a disparu chez les frères et commence à paniquer... pour rien. Cette torpeur, cette fatigue d’exister, le "démon méridien", le démon de midi est le plus dangereux de tous. Voilà ce qu’est l’acédie. Une forme de dépression, d’angoisse d’exister qui selon moi est celle de notre civilisation et de chacun de nous. Le mot de l’acédie, c’est RIEN.
Quels sont pour vous les problèmes du monde moderne ? Tout d’abord, ce qui me frappe le plus aujourd’hui, c’est l’impression que dans les entreprises, personne n’y croit. Si l’on écoute un peu, les gens ont l’impression d’être baladés par des systèmes qui leur sont externes et qu’ils n’ont plus de prise sur leur destin. C’est vrai aussi en politique et dans le management : les formules creuses ne se comptent plus ! Nous sommes dans ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk a appelé "la raison cynique". L’absence de tendresse et d’empathie sont le corollaire de cet état de fait. Il y a une vraie désespérance qui monte et l’impression que personne n’y peut rien. C’est cela l’acédie.
Comment concilier "business" et "esprit chrétien" ?
Je vais scandaliser mais je crois que notre manière de concevoir le travail, le "business", comme vous dites, est très lié à notre bassin de civilisation, c’est-à-dire à une éthique juive et chrétienne. La croyance dans la parole donnée, l’idée que le business s’inscrit dans un ensemble de valeurs qui le dépassent vient de la Bible (Cf. Max Weber). De fait, l’histoire de la naissance du capitalisme est celle d’un développement de l’Occident chrétien. Devenir un vrai capitaliste veut donc dire devenir un authentique chrétien.
La foi et la direction d’entreprise ne sont-elles pas contradictoires ? Quand on entend Benoît XVI parler de l’opposition entre le rationalisme et la foi, comment recevez-vous cela et comment l’appliquez-vous ? Il y a deux questions, la première est celle de la raison. La raison occidentale qui nous permet d’organiser le monde, de découper le travail en tâches, de proportionner les fins (la stratégie) aux moyens (les opérations). C’est seulement une des formes du développement opérationnel de l’antique raison. En effet, on peut relire, comme le fait Benoît XVI, l’histoire de l’Occident comme celle d’un développement de la raison. Pour résumer : le "logos" grec (la parole) a croisé le "davar" (la parole, l’événement en hébreu) juif au IIIème siècle de notre ère. Le "verbe" chrétien est au croisement du "logos", de cette raison divine qui organise le monde des stoïciens et de la parole active et aimante du judaïsme. L’histoire de l’Occident est donc bien celle du Logos, de la raison qui a permis à l’homme de maîtriser le monde, de le domestiquer, d’inventer les sciences et les techniques.
Et Benoît XVI ? Le problème, c’est que dès que Benoît XVI dit quelque chose, on se dit "c’est un vieux conservateur", sans lire ce qu’il dit. Or, la plupart de ses discours (dont celui de Ratisbonne) disent qu’il ne devrait pas y avoir de divorce entre la foi et la raison. Cet homme est profondément thomiste. Saint Thomas d’Aquin est le philosophe médiéval qui en relisant Aristote a essayé d’aller le plus loin possible dans la réflexion sur une certaine autonomie "rationnelle" du monde par rapport à Dieu et sur l’articulation entre la raison et la foi. Benoît XVI dit d’autre part que les religions sont malades de leur violence mais aussi que la raison moderne a perdu et qu'elle est désenchantée. C’est dit dans des mots parfois inaudibles mais n’avons-nous pas des choses à entendre ? Après tout, Adorno ou Sloterdijk ou Habermas (qui sont plutôt catalogués à gauche ou ultra gauche), avec qui Benoît XVI a dialogué de manière très intéressante, ne disent pas autre chose.
Pourquoi n’avez-vous pas intitulé votre livre "Pourquoi nous sommes
Effectivement "catholique" veut dire universel, cosmopolite, global. Le problème, c’est que les gens ne branchent pas le décodeur et ils lisent «ringard». Nous sommes des juifs, croisés de civilisation grecque et devenus chrétiens. C’est-à-dire cosmopolites, notre patrie est le cosmos comme disaient les stoïciens et les moines du désert. Ils assimilaient le cosmos à Dieu. Tout être humain, esclave ou homme libre, devenait un frère. Ce fut un scandale pour le monde antique. La force de la raison occidentale, c’est qu’elle trouve son absolu non en elle-même, mais dans la rencontre de l’étranger, de celui qui vient. Il est le visage de l’absolu, du divin et notre avenir.
Dans votre livre, vous racontez à vos enfants vos aventures dans le métro, en auriez-vous une pour nous ? L’autre jour, j’ai pris le métro pour aller voir un de mes amis. C’est une histoire étrange. Sa femme est atteinte d’une maladie incurable et mon ami m’a dit qu’il voulait "partir" avec elle. Je ne savais pas trop quoi lui dire et en allant à ce rendez-vous, il m’est arrivé un truc bizarre. J’essayais d’imaginer ce qui se passait dans la tête des gens, en regardant leur visage et en les observant, ils m’ont paru... beaux. J’ai pensé en une fraction de seconde "et si tout cela s’arrêtait ?" et je me suis dit : "ça serait triste de quitter cette fête trop tôt". Je vous dédie cet apophtegme ainsi qu’à mon ami, s’il est là. » Lire aussi : L'Interview de Didier Long
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