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14/11/2006

"J'aime écrire à la première personne"

Auteur prolifique de romans pour enfants et co-auteur des sketches de sa sœur Sylvie, Fanny Joly parle avec humour des déboires amoureux d'une célibataire de trente ans. A l'occasion de la sortie de "La vie comme Eva", elle a répondu à toutes vos questions le 6 novembre.

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Qu'est-ce qui vous a motivé à écrire "La vie comme Eva" ?

Hé bien à vrai dire... C'est un peu l'éditeur ! Je connaissais l'éditrice d'Intervista depuis longtemps car nous avions travaillé ensemble en édition jeunesse et ma foi, quand elle est "passée" à l'adulte, elle m'a gentiment sollicitée. En fait, au fond, je n'attendais que ça !

Y a-t-il un peu d'Eva en vous ?

Réponse classique de beaucoup d'écrivains, je crois : il y a de moi dans chaque personnage !

Chez vous, l'humour est-il un trait de famille ?

Oui, définitivement. Je suis issue d'une famille nombreuse : huit frères et sœurs. Education bourgeoise, sévère, "militaire" (mon père était officier de la Marine) et dans cette raideur, une seule façon de désamorcer toute tension : faire rire notre père, notre mère, toute la famille. C'était le challenge, la valeur suprême et la botte secrète. Je n'oublie jamais la phrase que ma mère a écrite sur le faire-part accompagnant l'annonce du décès de mon frère adoré, Thierry, je la cite : "J'espère que nous pourrons rire à nouveau".

N'est-il pas trop difficile de porter le surnom de "reine de l'humour" ?

Ce surnom m'a été attribué par mon éditeur. La nouvelle ne s'est pas ébruitée au-delà alors ça va !

Est-ce difficile d'avoir une sœur connue ?

Non. La notoriété est une drogue dure. Ma sœur a toujours eu un besoin viscéral d'être connue. Je le vis comme un esclavage, en réalité, un talon d'Achille. Marcher dans la rue, sans être dévisagée, aller chercher un enfant à l'école, faire des choses toutes simples, toutes bêtes, sans aucune reconnaissance attendue ou espérée, en se foutant totalement du regard des autres, quel luxe, quel confort !

"J'aime le silence, la solitude, le calme de la feuille blanche, gratouillis de stylo ou clapotis de clavier."

Que pense votre sœur de votre livre ?

Elle m'a dit qu'elle avait ri en me lisant. Je veux la croire. Mais je me méfie : ma sœur est une redoutable comédienne (hi hi hi) !

Vous avez coécrit les spectacles de votre sœur Sylvie. N'étiez-vous pas un peu frustrée de ne pas monter avec elle sur scène ?

Ouh là là, non alors ! Pour rien au monde je ne voudrais monter sur scène. J'aime le silence, la solitude, le calme de la feuille blanche, gratouillis de stylo ou clapotis de clavier... Plusieurs fois, je me suis trouvé avec ma sœur dans les coulisses de grands théâtres et quand je la vois s'élancer sur scène, j'ai le sentiment qu'elle saute en parachute... sans parachute. C'est pas pour moi !

Comment êtes vous arrivé à ce métier d'écrivain ? Quel est le parcours adéquat ?

Vaste question. De parcours adéquat, je ne crois pas qu'il y en ait vraiment, pas de parcours balisé ou formaté, en tout cas. Chaque parcours est singulier comme chaque auteur, comme chaque livre me semble-t-il. En ce qui me concerne, j'ai toujours énormément lu, passionnément lu. J'ai commencé à écrire à 16 ans pour les besoins de ma sœur Sylvie qui avait envie de changer de métier, c'est-à-dire de passer d'avocate à comédienne. Elle se languissait sans texte à "déclamer". Le besoin de Sylvie a créé l'écrivain, moi, sa cadette de 20 ans.
Ensuite je suis entrée dans la publicité comme rédactrice, où j'ai beaucoup appris : écrire vite, sous la pression, accepter les critiques et le travail d'équipe, tenir compte de la "cible" ou disons du public à qui l'on s'adresse, calibrer son texte, le reprendre dix fois etc. Une sorte d'atelier d'écriture permanent et rémunéré en somme ! Après quelques années de ce traitement et la naissance de mes enfants, j'ai commencé à écrire pour la jeunesse. J'ai envoyé des textes à divers éditeurs qui me plaisaient mais je ne leur ai pas plu, enfin pas tout de suite. J'ai mis 5 ans avant de voir un de mes manuscrits publiés. Ensuite, ça s'est enchaîné. Aujourd'hui, j'ai publié plus de 200 livres jeunesse et je vis de mes droits d'auteur.

"La sortie feutrée d'un livre me convient bien. Mieux que le choc à chaud d'une première de spectacle."

Qu'est-ce que cela vous fait de passer de l'écriture de livres pour enfants à l'écriture de livres pour adultes ?

Cela m'a demandé d'abord beaucoup de travail et j'ai eu énormément de doutes. Cela ne paraît pas mais c'est dur d'écrire. En tout cas pour moi. J'ai livré mon travail chapitre par chapitre et failli abandonner au milieu mais j'en avais déjà trop fait : l'éditeur m'a botté les fesses et remonté les bretelles pour que j'aille jusqu'au bout. A présent, je suis heureuse et fière. Je réalise aussi que la sortie "feutrée" d'un livre qui s'étale dans l'espace et le temps me convient bien. Mieux que le choc "à chaud" d'une première de spectacle.

Pourquoi avoir opté pour une présentation sous forme de journal intime ?

J'aime écrire à la première personne. Je ressens toujours beaucoup d'empathie et je me mets facilement à la place des personnages. Dans l'écriture des sketches, c'est pareil : toujours des personnages qui parlent en leur nom personnel. En l'occurrence, pour ce livre, j'avais en tête le personnage d'Eva et je l'ai proposé à l'éditeur. Nous avions déjà travaillé, ensemble sur un journal intime ("Cynthia, le rock et moi", roman pour ados publié chez Hachette Jeunesse). La forme journal s'est imposée naturellement.

Pourquoi illustrer votre livre avec des dessins de Catel ?

Depuis 20 ans que je publie des livres pour la jeunesse, j'ai rencontré beaucoup d'illustrateurs et illustratrices et connu beaucoup de complicités formidables dans ce domaine. Catel en est un exemple absolu. Nous nous sommes rencontrées au mensuel "Je bouquine". J'y ai écrit, en 1995, un premier roman "Jennifer l'enfer" et depuis cette date, je n'ai plus jamais lâché ce personnage : j'en suis à 7 romans et 70 épisodes de feuilleton publié tous les mois. Depuis 2000, c'est Catel qui illustre "Les aventures de Marion" et j'adore le travail que nous menons ensemble. Pour moi, c'était formidable de pouvoir entraîner Catel avec moi dans l'aventure d'Eva. Elle a tout de suite accepté. Elle a aimé le texte et ses dessins m'ont dopée. J'adore notre collaboration. Je trouve super sympa que sur "La vie comme Eva", les trois créatrices viennent de l'univers de la jeunesse : éditrice, illustratrice et auteur.

0n présente votre personnage comme une Bridget Jones française. Quelles sont les particularités de votre personnage ?

"Eva, est très française. Je l'ai voulue attachante, volontaire, un peu foutraque, assez larguée, culottée mais doutant d'elle-même"

Est-ce que vous allez me croire si je vous dis que jusqu'au mois de mai 2006 (j'ai fini mon manuscrit en juin) je n'avais pas lu "Le journal de Bridget Jones" ! Quand il m'est arrivé en mains, j'ai un peu flippé et pas vraiment accroché. Je ne suis pas allée jusqu'au bout. Mon personnage, Eva, est très française me semble-t-il. Je l'ai voulue attachante, volontaire, un peu foutraque, assez larguée, culottée mais doutant d'elle-même à la fois, actuelle...

Finalement, Eva Manguin est-elle vraiment une adulte ?

Bonne question. Sans démagogie, j'espère que non, pas vraiment. Elle a encore devant elle plein de possibles, et ça, pour moi, c'est essentiel. En ce sens, j'espère ne jamais être totalement adulte moi-même et je ne lui souhaite pas. Quand je rencontre des groupes d'enfants (ce qui m'arrive souvent) et qu'ils me demandent pourquoi j'écris pour les enfants, je leur dis souvent que pour moi, l'enfance, c'est comme être chez un marchand de glaces qui a des centaines de parfum et ne pas avoir encore choisi "vanille".

Est-ce que votre vie a des similitudes avec celle d'Eva ?

Réfléchissons... Oui, bien sûr, certaines. Comme elle, j'ai fréquenté les joyeux métiers de la publicité. Comme elle, j'ai une mère qui pèse lourd. Comme elle, je voudrais que tout soit nickel quand tout est naze et je ne sais pas par quel bout m'y prendre. Comme elle, j'ai été élevée "catho". Comme elle, j'ai des copines qui comptent dans ma vie. Et le Prince Charmant, me direz-vous ? J'ai peut-être un peu moins galéré qu'elle pour le trouver... Et d'ailleurs, l'a-t-elle trouvé ? En tout cas, mon Prince Charmant à moi fréquente aussi la Plateforme du Bâtiment et nous avons trois enfants !

Ce nom, Eva, n'est il pas également une référence à cette première femme qui a su si bien goûter au fruit défendu ?

Perdu. Le seul critère de mon choix : le jeu de mot " vie comme Eva " : vie comme elle va. Avec au dernier moment un doute : la confusion possible de mon nom avec celui de la femme de mon cousin : Eva Joly.

Comment percevez-vous la nouvelle génération actuelle des trentenaires ?

Je n'ai pas de perception globale. Je connais des trentenaires bosseurs et des trentenaires glandus, des drôles et des tristes, des sympas et des glauques... Comme à toutes les générations. Si je vous dis qu'ils sont plus cybers que nous ne l'étions (je suis née en 54), qu'ils regardent plus de DVD et qu'ils mangent aussi des sushis (alors que moi, dans les années 85, non) on se sera pas très avancés. Globalement, la vie est dure, pour des raisons différentes à chaque époque. Plus dure sans doute pour les femmes qui veulent tout faire, bosser, aimer, donner souffle à une famille. Platitude, certes mais c'est du vécu.

Croyez-vous que la "Chick lit", à laquelle votre œuvre se rattache, n'est pas un phénomène purement éphémère ? Croyez-vous que le lecteur des décennies à venir sera encore intéressé par les problèmes des jeunes trentenaires de 2006?

"Je n'écris pas pour la postérité. J'essaie de faire de tout mon cœur une histoire qui ne m'ennuie pas."

Aucune idée là-dessus. Je n'écris pas pour la postérité. J'essaie de faire de tout mon cœur une histoire qui ne m'ennuie pas, comme un sabotier fait des sabots. Si mes sabots peuvent plaire à ceux qui lisent, ici et maintenant, c'est la fête ! Quant à la "Chick lit", expression que j'ai découverte dans un magazine féminin il y a peu, je ne l'aime pas trop. C'est trop américain et trop teinté marketing à mon goût. Mais bon, les journalistes aiment bien mettre des étiquettes.

Comment vous définiriez-vous ?

Dur. Je crois être une fille courageuse, quelqu'un sur qui on peut compter. Je suis profondément pessimiste mais active et organisée. J'aime les gens. J'aime aimer. J'aime rire. J'aime écouter, regarder. Je ressens tout très fort. Je suis une bosseuse. Capable d'être gentille … et méchante langue, aussi !

Quels écrivains actuels appréciez-vous ? Pourquoi ?

"J'adore cette manière vache d'introspection sans concession propre aux écrivains anglo-saxons"

Il y en a beaucoup. J'aime par dessus tout Roald Dahl (en jeunesse) pour son fantastique humour et son talent d'écriture et Alison Lurie (en adulte) pour les mêmes raisons. J'aime Marcel Aymé aussi, énormément, un immense styliste avec un fabuleux sens des situations. Mes chouchous sont souvent des auteurs anglo-saxons, j'adore cette manière vache d'introspection sans concession. Ensuite, je cite en vrac : Franck Mc Court, Anita Brookner, David Lodge, Elisabeth Taylor. J'aime aussi Henri Calet, Emmanuel Bove et tous les classiques du XIXème siècle : Balzac, Flaubert, Maupassant à la folie, Zola. Le confort d'une bonne histoire bien racontée avec de l'humour, quel bonheur illimité !

De quoi parlera votre prochain livre ?

Je ne sais pas encore. J'aimerais écrire un livre de nouvelles mais l'éditeur m'a déjà demandé si je serais prête à écrire la suite de La vie comme Eva. A suivre...

 

Merci à tous ceux qui ont suivi ou suivront ce chat. C'était une grande première pour moi. Je me demandais bien à quelle sauce je serais mangée entre écrans et claviers. Hé bien, je me suis régalée !

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