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(Novembre  2004)

Gaston Kelman : "Il faut former les gens à savoir que "noir" ne veut pas dire éboueur ou vigile !"

Le 27 octobre, Gaston Kelman, l'auteur de "Je suis noir et je n'aime pas le manioc" était en chat sur L'Internaute. Le racisme ordinaire, la discimination positive, le communautarisme... Il a répondu sans langue de bois aux questions des lecteurs.
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Craignez-vous une communautarisation des noirs en France ?

Gaston Kelman Il y a toujours un risque de communautarisme de la part des groupes qui se sentent lésés, exclus. On ne peut pas dire aujourd'hui que les Noirs soient sur une position privilégiée en France, peu importent les responsabilités des uns et des autres. La solution se trouve dans la nécessité d'édicter des lois claires, de considérer tout le monde sur le même pied d'égalité dans l'espace public. Il ne faut pas confondre communauté (tout groupe ayant des caractéristiques similaires, comme les Noirs, les chrétiens, les musulmans ou les Chinois) et le communautarisme qui est un repli identitaire, avec des revendications qui frustrent l'autre, le privent de ses droits. Souvent, les pouvoirs publics sont à la base des communautarismes qu'ils prétendent combattre. C'est bien eux qui ont créé les foyers maliens et algériens ! Ce sont encore eux qui parlent d'un préfet musulman. Alors, nous devons tous combattre les replis identitaires.

J'aurais souhaité avoir une explication du titre de l'ouvrage. En quoi vous n'appréciez pas le manioc ?
Gaston Kelman Je rigole. C'est permis non ! En fait, le manioc, c'est l'image des préjugés comme le Noir danseur, rigolard et bouffeur de manioc. Alors, je dis, on peut être Noir et ne pas aimer le manioc ou le djembé.

Que pensez-vous du principe de la discrimination positive ?
Gaston Kelman Le terme est archi-nul. Il est évident que l'on doit faire quelque chose contre la discrimination. Alors, je ne vois pas comment une discrimination peut être positive. Il faut donc une action volontariste qui se fait à travers la pédagogie. Il faut former les gens à savoir que "noir" ne veut pas dire éboueur ou vigile. Qu'à diplôme égal, tout le monde doit aspirer à une même prise en compte de sa demande de travail.

Comment votre livre a-t-il été perçu au Cameroun ?
Gaston Kelman Très fort, à ce qu'il paraît, comme dans beaucoup d'autres pays d'Afrique. Cela ne veut pas dire que tout le monde est d'accord sur tout. Mais les gens sont fiers de ce "frère" qui passe à la télé, pas seulement comme musicien, footballeur ou même comme intello coincé et dit des choses fortes. J'ai des invitations dans quelques pays et bientôt je vais faire une tournée en Afrique.

Que pensez-vous de Dieudonné, qui prétend défendre la cause des noirs ?
Gaston Kelman Couci-couça. Je l'ai rencontré. On ne fait pas son bonheur dans une approche comparative du malheur.

Quel homme connu a eu une réflexion particulièrement raciste qui vous a choqué récemment ?
Gaston Kelman Je me vexe difficilement, surtout contre la bêtise. Bush m'agace particulièrement avec sa manie de se faire le porte-parole de Dieu. Pour moi, c'est plus grave que le racisme basique. Je suis aussi agacé par les postures des hommes politiques qui jouent avec les racismes et les anti-sémitismes. C'est ce qui est dangereux.

Allez, trois mesures simples et concrètes pour favoriser l'intégration ?
Gaston Kelman Tu me prends pour un magicien qui sort les lapins de son sac ? Allez, on dira :
1. Amélioration des leçons d'histoire et de géographie qui présentent eux les origines des enfants de France, loin de toute approche misérabiliste.
2. Formation des professeurs et des acteurs sociaux pour qu'ils arrêtent de voir les enfants issus de l'immigration comme des étrangers.
3. Amélioration de la visibilité des minorités, dans une exemplarité positive et non comme casseurs ou comme marieurs de gamines. Donc tout tourne autour de la pédagogie et pas autour de la coercition ou du cirque médiatique ami des Noirs.

Vous avez dit : ''Je suis noir mais j'en ais une petite'' que voulez-vous dire ?
Gaston Kelman C'est le seul mensonge de mon livre. Il faut bien rire un peu, non ! Bon cela veut dire, avis aux filles, tous les "négros" ne vont pas vous faire monter au plafond.

Pourquoi la communauté noire est-elle moins visible que la communauté musulmane ou la communauté juive par exemple ?
Gaston Kelman Parce que le Noir n'a pas encore trouvé sa place. Parce qu'il n'a pas encore su la conquérir, parce qu'il croit qu'on va la lui servir. Parce que, pour les personnes qui ont encore des mentalités coloniales, le Noir est un grand enfant et l'on n'en parle pas. Aujourd'hui, la jeunesse noire est la plus dynamique de France, en football, ils sont les meilleurs, dans la musique, dans la mode (Dia collection, Koné) ils font mieux que tous les autres. Dans le journalisme, ils animent des tonnes de magazines et de sites internet. Même dans les études universitaires, ils sont au top. Et nous les adultes, nous les présentons comme des ratés. Quand on leur a ouvert des espaces (musique, sport) : ils ont été les meilleurs, quand on leur a fermé les portes (journalisme) : ils ont créé. A nous, les adultes, de les rassurer et nous les traitons comme des casseurs quand c'est une infime minorité qui casse. Et nous, les parents africains, nous leur disons qu'ils ne sont pas chez eux. Comment voulez-vous qu'ils y comprennent quelque chose ! Alors, je leur dis, les enfants, vous êtes bons et je suis avec vous pour vous aider à sortir des angoisses négroportées.

L'image de l'Afrique n'est-elle pas détériorée par les Africains eux-mêmes (corruption, désordre, trafics...) ?
Gaston Kelman En majorité, oui. En effet, le problème est moins la colonisation que ce que l'Africain a fait après. Les intellectuels africains sont assourdissants de silence. Où sont-ils? Dans la quête d'un pouvoir inutile.

Comment voyez-vous l'avenir de l'Afrique ? Et celui des africains d'Afrique ?
Gaston Kelman Au boulot ou au cimetière. Si l'Africain continue à croire qu'il est plus facile d'accuser le Blanc que d'arrêter de lui prendre son argent, d'être complexé devant le Blanc, il y a sincèrement peu d'espoir. Au Cameroun, tout ce qui est beau est blanc et tout ce qui est nul est indigène. Il faut travailler les mentalités. L'Afrique est si riche.

Auriez-vous préféré être blanc ?
Gaston Kelman A votre avis. Vous, vous êtes quoi et qu'auriez-vous préféré être ? Je suis Noir, et je ne me pose pas ce genre de question. Car je ne m'intéresse jamais à l'impossible. Mais il est plus reposant aujourd'hui d'être blanc que d'être Noir, et ceci, PLUS EN AFRIQUE QUE PARTOUT AILLEURS. Il ne tient qu'au Noir d'être envié pour autre chose que son sexe, son rire et son coup de rein de bambouleur.

Votre livre offre un contre-discours dans lequel vous dites que les Noirs usent du statut de "victimes" du racisme. Comment cette déclaration a-t-elle été perçue ?
Gaston Kelman Mitigé. Certains sont pour, d'autres contre. Moi je le dis parce que je le pense, parce que le Noir, plus que le Vietnamien ou le Japonais (n'oublions pas les bombes atomiques), parle plus de son passé malheureux qu'aucun autre peuple sans que cela l'aide à dire, PLUS JAMAIS CA, puisque la France occupe la Côte d'Ivoire aujourd'hui, sans que l'Afrique ait le moindre geste de solidarité ou de révolte. Maintenant, si l'on pense qu'il ne faut pas dire la vérité (que l'on me prouve que j'ai tort), je ne suis pas de cet avis.

Allez une bonne adresse à Paris pour mieux connaître les cultures africaines (resto, centre culturel ou autre) ?
Gaston Kelman Il n'y a pas de culture africaine. Il s'agit quand même de 800 millions de Noirs ! Bon, il y a de supers restaurants camerounais, comme "la Tontine d'or" ou "le Lion indomptable". Il faut voir avec les ambassades. Mais il y a aussi la librairie "Présence africaine", rue des écoles qui renferme des trésors de littérature et où vous aurez des renseignements sur les évènements communautaires (à ne pas confondre avec communautaristes).

L'un de vos chapitres, c'est " Je n'aime pas les blacks ". Qu'est-ce que vous entendez par black ?
Gaston Kelman C'est cette image négative que l'on dresse des enfants noirs de banlieue. Mais aussi, pourquoi non ne dit pas "White" ? On dit blacks comme si nous avions honte d'être noirs. Evidemment que j'aime la jeunesse noire dont j'ai vanté le dynamisme plus haut. Alors, mes enfants, je refuse que l'on les enferme dans des clichés.

Pour revenir sur les Noirs victimes, vous dénoncez aussi l'abus que certains font de ce statut. Est-ce que des amis noirs vous en ont voulu d'avoir dit ça ?
Gaston Kelman Hélas, oui. Mais comme disait Césaire : "Puisque j'ai décidé de ne rien celer de notre histoire" je me dois de dire la vérité. Est-ce que cela vous a fait du bien que je puisse dire des choses que nul n'osait dire ? Si c'est le cas, oublions ceux qui se sont offusqués et évoluons. Nous avons tant de possibilités dans ce pays et les choses sont en bonne voie.

Il y a plein de blagues sur les Noirs dans votre livre : elles vous font rire ou elles vous choquent ?
Gaston Kelman C'est archi nul. J'ai voulu que les gens voient ce que les cons sont capables de dire. Cependant, la blague et l'humour peuvent être thérapeutiques. Ainsi celles qui sont en tête de chapitre sont bonnes et celles du florilège sont nulles. Mais ce qui compte : c'est que le Noir puisse dire des blagues comme le Juif ou le Belge. Sans que l'on dise qu'il ne peut pas les supporter parce qu'il a beaucoup souffert ! Quelle connerie !

Votre combat contre le racisme ne peut malheureusement s'arrêter à un seul livre. Comment comptez-vous continuer à livrer votre message ? D'autres livres ?
Gaston Kelman Je continue à écrire en espérant que je serais aussi inspiré que pour ce premier livre. J'offre mes services à tous ceux qui ont besoin de moi, c'est ce que je fais là, maintenant. Et depuis la sortie de ce livre, j'ai déjà fait plusieurs fois le tour de France jusqu'en Outre-mer. Je ne ménage pas mes efforts. J'aimerais atteindre le plus de personnes poussible. Et je compte investir les domaines clés comme l'éducation, le patronat, les pouvoirs publics : car c'est eux qui nous guident et ils ont eux aussi besoin de notre expérience de terrain. De plus en plus de gens s'intéressent à ce que je dis, certains même écrivent, d'autres comme vous m'interpellent. Et je dis merci à tous et à tous mes frères français Noirs, Blancs, Jaunes ou Rouges.

Je suis noir
mais je n'aime pas
le manioc

De Kelman Gaston
Ed. Max Milo, 192 pages, 15 €

 

 
 [Rédaction, L'Internaute]
 
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