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 CHAT 
Avril 2006

"On a aucun moyen de vérifier la netteté du monde."

Le premier roman de Grégoire Bouillier, "Rapport sur moi", reçut le Prix de Flore en 2002. L'auteur publie deux ans plus tard "L'invité mystère", qui confirme son talent. Il s'est prêté avec curiosité à l'exercice du "chat".
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Êtes-vous maître de votre vie ?
Grégoire Bouillier Il ne s'agit surtout pas d'être maître de sa vie. Ce serait alors refuser de vivre ce qui échappe au programme. En fait, votre question me fait penser à cette pub pour une banque où on voit toute une vie se dérouler en 30 secondes, depuis le berceau jusqu'à l'achat de la maison, etc. Je ne veux pas vivre ma vie comme si c'était une publicité de 30 secondes.

Pourriez-vous résumer votre dernier roman en une seule phrase ?
Si j'en étais capable, cela voudrait dire que toutes les autres phrases que j'ai écrites pour ce livre auraient été inutiles. Ce serait moche.

Votre 1er paragraphe dans "Rapport sur moi" est à tomber ! Vous avez toujours su que vous commenceriez par celui-ci ?

Oui. Et c'est même ce paragraphe qui m'a mis sur les rails de tout ce qui suit.


"Il ne s'agit surtout pas d'être maître de sa vie."

Qu'est ce qui nourrit votre imagination ?
Tout ce qui m'arrive dans la réalité. J'aime bien cette phrase d' "Alice au pays des merveilles" : "Ah non, je ne veux pas faire partie du rêve de quelqu'un d'autre."

Vous allez plutôt vers une écriture épurée ou enrichie ?
Pourvu que l'épure soit riche.

J'ai lu quelque part que la sonde Ulysse pesait 370 kg, qu'en dites-vous ?
C'est vrai ! En fait, lorsque je suis tombé sur le poids de 57 kg, c'était un article en anglais et je n'avais pas fait attention qu'il s'agissait du poids des instruments embarqués dans la sonde. Merci de me donner l'occasion de faire cette précision qui, lorsque je m'en suis rendu compte, m'a consterné autant que fait rire.

Est-ce qu'avec votre deuxième roman, vous avez voulu casser le style du premier ?
Casser n'est pas exactement le mot. Mais je ne voulais pas écrire un "Rapport bis" ; et de toute manière, ce qui me plaît, c'est que chaque texte devienne une aventure vivante et non la répétition de ce que j'ai déjà fait. Je ne suis pas du genre laboureur qui creuse toujours le même sillon. A la fin, cela devient une tombe.

Que représente Michel Leiris pour vous ?
Il s'inscrit dans une histoire qui, par delà le mensonge qu'est la littérature, confronte la vérité de l'écriture à celle de l'existence. En ce sens, il a son importance pour moi. Et notamment sa préface à "L'Age d'Homme", que je pourrais contresigner des deux mains et dont je recommande la lecture. La différence avec Leiris, c'est que si lui envisageait la littérature comme une tauromachie, je l'envisage plutôt comme un match de rugby.


"J'envisage la littérature comme un match de rugby."

Je trouve que vous avez une vie hallucinante ! Est-ce votre talent d'écrivain qui donne cette impression ou bien votre vie qui a fait votre talent ?
Toutes les vies sont hallucinantes ! Ce n'est pas une formule ni un truc démagogique. Tout le monde a aimé, a été malade, a fait des trucs (ou fait encore...) pas clairs, etc. Et nous allons tous mourir, non ? La seule différence, c'est qu'il faut s'approprier sa propre vie, quelle qu'elle soit, parce que c'est la nôtre et que personne ne mourra à notre place.

Savez-vous si vous êtes en mesure d'écrire "en pleine fiction" ?
J'écris des fictions, sauf qu'il s'agit de fictions qui sont au cœur de la réalité. Maintenant, si vous voulez me demander si je peux écrire un livre avec des personnages, etc., inventés, je l'ai un peu fait pour moi, mais cela ne m'excite pas vraiment.

Vous avez écrit ce que vous avez pu ou ce que vous avez voulu ?
Disons que j'ai fait du mieux que j'ai voulu.

Quels sont les auteurs contemporains que vous appréciez ?
Les chanteurs de rock'n'roll. Je viens de lire l'autobiographie de Iggy Pop. En littérature française : quasiment aucun. Chez les étrangers : Bret Easton Ellis.

Est-ce que tout est vrai dans "Rapport sur moi" ?
Tout est vrai, oui, en se cens que tous les événements que je rapporte ont eu lieu. En ce sens, il ne s'agit pas du tout d'une autofiction. Si je l'ai appelé "Rapport sur moi", c'était avec une intention précise : rapport, cela veut dire "action de raconter ce qu'on a vu, ce qu'on entendu". Pour moi, c'est comme un genre littéraire à part entière, comme le roman, la biographie, l'essai, etc.

Le complexe d'œdipe vous inspire-t-il ?
Non.


"J'ai fait du mieux que j'ai voulu."

C'était votre destin de rencontrer Sophie Calle ?
Le destin, ce fut de me retrouver l'invité mystère de son anniversaire dans les circonstances que j'ai racontées. Mais il est vrai qu'il faut aussi que certaines personnes tentent d'enchanter l'existence pour que surviennent des événements enchanteurs. Sophie Calle fait partie de ces gens.

Vous dites dans votre livre "L'invité mystère" que vous avez consulté une voyante, est-ce que vous êtes superstitieux ?
Plutôt, comme tous les gens très rationnels, mais c'est un aspect que je combats chez moi.

Si vous n'aviez pas été invité à ce dîner d'anniversaire, auriez-vous trouvé un autre prétexte pour écrire un deuxième roman ?
Il faut voir les choses à l'inverse : je ne cherche pas des prétextes pour écrire, c'est ce qui passe dans ma vie qui devient prétexte à écriture.

Jamais deux sans trois ?
Comme il vient encore de m'arriver certaines choses...

Que reprochez-vous aux auteurs contemporains ?
De croire en la littérature.

Pourquoi écrivez-vous ?
Essentiellement parce que j'aime ça, et parce que je n'ai pas renoncé à la possibilité d'exercer ma liberté d'expression.

Est-il facile de parler de soi ?
Pardon, mais je ne crois pas parler tant que ça de moi. L'idée, c'est plutôt de montrer ce qui se passe dans l'existence, et le plus simple est de considérer la mienne car j'y ai (relativement) accès. Ce qui me plaît le plus, c'est lorsque les gens, après avoir lu mon livre, se rendent compte d'un aspect qu'ils n'avaient jusqu'ici pas vu dans leur propre vie. Petite anecdote : la première fois que j'ai été invité à un salon littéraire, personne n'avait lu mon livre et les gens passaient, prenaient le livre, lisaient le titre et on sentait qu'ils étaient un peu intéressés parce qu'en lisant "Rapport sur moi", ils se disaient plus ou moins qu'il allait s'agir d'eux, puisqu'ils lisaient "Rapport sur moi" ; ensuite ils levaient la tête et me voyaient et ils se rendaient compte que le "moi" dont il s'agissait, ce n'était pas eux ; ils reposaient donc le livre. Je trouve cela très sain.


"Tout rêve d'écrivain devrait être celui de la fin de la littérature."

Où en est la sonde Ulysse en ce moment ?
Je suppose qu'elle est en route vers le soleil. Ce que je sais, c'est que la Nasa redoute qu'elle puisse mourir de froid. A force d'errer dans le vide.

Quel est votre rêve d'écrivain ?
Il me semble que tout rêve d'écrivain devrait être celui de la fin de la littérature. Cela signifierait peut-être que la vie tient ses promesses et que nous sommes capables de le supporter.

La déprime, c'est dans la vraie vie ou seulement dans le livre ?
La déprime comme la joie, c'est dans la vraie vie. Heureusement.

Y êtes-vous pour quelque chose dans l'affaire du questionnaire de Sophie Calle ?
J'y suis pour moitié.

Savez-vous finalement qui est votre père ?
Ma seule réponse, c'est cette remarque que j'ai lu je ne sais où : "Mais tous ces gens qui cherchent leurs racines, on croirait des végétaux."

Vos écrits ont-ils été pour vous un moyen d'écrire des choses que vous n'auriez pas osé dire ?
Oui. Pas osé dire aux autres comme à moi-même.

Grégoire Bouillier En réponse à Nanou qui me demande : "tu es qui exactement ?", le mot "exactement" me fait songer qu'un jour j'ai eu un problème de vue, je voyais trouble dans la rue. Bref, je panique un peu et je pousse la porte d'un opticien et j'explique au vendeur ce qui m'arrive. Le type me dit de consulter un ophtalmo et, tout à coup, une idée très angoissante m'a traversé et j'ai demandé au type s'il était sûr que ce n'était pas le monde qui était devenu flou tout à coup. Le type m'a regardé d'un sale air et il a cru que je me moquais de lui. En tout cas, c'est ce jour-là que j'ai réalisé qu'on a aucun moyen de vérifier la netteté du monde et toujours ce sont nos yeux qui trinquent. Est-ce une fatalité ?

Merci à tous.

 
 Florence Girardeau, L'InternauteWeek End
 
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