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Pourquoi le prix Goncourt vous énerve-t-il ?
Iegor Gran Le prix Goncourt ne m'énerve pas spécialement. C'est le système des prix en général. On pourrait imaginer un monde où on donnerait le prix au livre le plus mauvais dans un but pédagogique. Le système des prix littéraires est issu des foires au jambon du XIXème. C'est un processus industriel, le livre est entré dans une phase de production intensive qui justifie ces labels, mais qui n'a aucune autre raison d'être. Le Goncourt n'est pas pire que le Renaudot, ou que le Booker Prize.
"Le système des prix littéraires est issu des foires au jambon du XIXème."
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Avez-vous vous même reçu des prix littéraires ?
Oui, hélas ! J'ai reçu le grand prix de l'humour noir et le prix Rive droite Rive gauche de Paris Première.
Avouez que cela est quand même gratifiant d'être récompensé par des gens de la profession ?
Oui, mais cela n'est pas plus fort qu'un bon article, ou qu'une remarque intelligente d'un lecteur... Financièrement, les prix que j'ai remportés ne m'ont rien donné. J'ai besoin de manger !
Iegor Gran c'est votre vrai prénom et nom ? Ou un pseudonyme ?
Iegor est mon vrai prénom. Gran est le nom de ma femme.
Est-ce que vous parlez russe ?
Oui. Je suis bilingue. Mais attention, il n y a rien de russe dans ma littérature. De ce point de vue, je suis autant Chinois que Russe. Ça m'amuse toujours quand on trouve des parallèles avec la littérature russe dans ce que je fais.
Vous chercher à choquer, ou êtes-vous naturellement en décalage ?
Non, je ne cherche pas à choquer. La provocation gratuite n'a aucun intérêt. Il y a des professionnels de la provocation qui se débrouillent mieux que moi. Ce qui m'intéresse, c'est de construire des univers parallèles crédibles.
Vous trouvez-vous des similarités avec Michel Houellebecq ?
Aucune. Michel Houellebecq est un représentant du réalisme matérialiste. Stylistiquement, il n'est pas meilleur qu'un bon SAS.
Quel est votre meilleur roman, à part le dernier ?
"Jeanne d'Arc fait tic tac."
Vous pensez quoi de Michael Moore ?
Je pense qu'on est pas prêt d'en voir un en France.
Pourquoi écrivez-vous ?
Parce que je ne peux pas faire autrement ! Je ne sais rien faire d'autre ! Enfin... professionnellement !
Aviez-vous faim quand vous avez écrit "Les trois vies de Lucie" ? Moi ce livre m'a donné faim.
J'ai toujours faim. C'est propre à mon métabolisme.
Vous ne vous êtes pas inspiré largement de Kafka pour votre premier livre ? C'est un sujet vu et revu, non ?
Non. D'abord, on ne sait pas lire Kafka. Pour moi, c'est avant tout un humour très particulier, alors qu'on le présente comme une sorte de cri désespéré contre l'absurdité de l'existence. J'adore Kafka, mais mes sources d'inspiration sont très variées. Cela va de Poe à Barjavel.
Moi seule la bible me donne faim et vous ?
Non, tout me donne faim !
Je ne suis pas le seul animal dans la nature. Il n y a aucune différence entre moi et un pissenlit. Il a faim, lui aussi ! Il ne sait pas lire !
"Il n y a aucune différence entre moi et un pissenlit."
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Pourquoi avoir choisit de parler du couple après tous les thèmes abordés dans vos livres ?
Difficile d'envisager la littérature sans le couple. Le couple se prêtait bien à un jeu littéraire. Je peux avoir envie de tuer ma femme sans passer à l'acte pour le moment, mais elle aussi peut avoir envie de m'égorger. La réunion des deux conduit à une sorte d'existence médiocre, mais pacifique. Pour prendre un autre exemple, quand on croise un chien de taille moyenne dans la rue, on ne peut absolument pas imaginer qu'il est le résultat d'un accouplement fantastique entre un berger allemand et un pékinois, ce qui est possible. La moyenne détruit les extrêmes. Elle les masque, elle les rend invisibles. Je voulais faire ressortir ces extrêmes.
C'est l' histoire d'un couple qui pourrait être le votre ?
Non, je ne suis pas un écrivant réaliste.
Dans "Les trois vies de Lucie", quelle partie avez-vous écrit en premier ?
L'ensemble. Mais je ne pouvais pas faire autrement que d'écrire les trois en même temps. Il suffisait de changer une phrase dans une des parties pour que l'ensemble change de sens.
Vous avez écrit "Les trois vies de Lucie" à l'ordinateur, non ?
Oui. Je ne sais plus écrire sur un bout de papier.
"J'aime les gens qui investissent leur temps dans l'inutile."
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Pourquoi avez vous choisi Lucie pour le titre de votre dernier roman, et pas André ?
Honneur aux dames !
Vous ne trouvez pas qu'il reste quelques incohérences dans votre dernier livre ?
Sûrement, mais je ne peux plus rien y faire !
Qu'avez-vous contre les gens qui ne collectionnent rien ?
J'aime les gens qui investissent leur temps dans l'inutile, comme collectionner les timbres ou les cartes postales, ou ce que vous voudrez. Ils résument l'absurdité de la vie tout en ne la prenant pas au sérieux. L'art aussi est inutile, on pourrait très bien s'en passer. L'art ne contribue en rien à mes fonctions reproductrices, et il est inutile à la transmission de mon ADN, ce qui n'est pas le cas d'une bonne côtelette d'agneau.
Que collectionnez-vous ?
Je collectionne les timbres, les livres pour enfants, les soldats de plomb, etc.
Je comprends que vous êtes différent des autres écrivains, parce que si vous arrivez à être l'égal d'un pissenlit, je vous dis oulala !
Vous êtes aussi l'égal d'un pissenlit, si je peux me permettre ! Son existence est aussi utile à l'univers que la vôtre ou la mienne.
"J'ai une dent contre la bêtise et l'arrogance."
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Comment êtes-vous venu à l'écriture ?
En lisant Robinson Crusoe quand j'avais 8 ans.
J'étais vraiment estomaqué par le fait que l'on puisse raconter une histoire à la première personne tout en n'étant pas Robinson Crusoe. C'est la victoire de l'imagination sur le monde triste et matérialiste qui nous entoure.
Qu'est ce qui vous inspire ?
Je ne sais pas ce qui m'inspire, il n y a pas de formule magique !
Contre qui avez-vous une dent ?
Contre la bêtise et l'arrogance.
Pourriez-vous vivre dans un monde sans femmes ?
Non.
Et au fait, les hommes ils s'en sortent comment sans les femmes ?
Il faut acheter le livre "Spécimen mâle" et le lire sans s'endormir jusqu'à la page 325 !
Comment a réagi le monde littéraire à vos livres et notamment "Le Truoc-nog" ?
On m'a ignoré. Il y a eu des remarques un peu désagréables... Je pense notamment à plusieurs lauréats du prix Goncourt. Mais globalement, personne n'a compris que ce n'était pas spécifiquement un livre contre le Goncourt, mais un moyen de dire ou de faire réfléchir sur un certain nombre de codes qui animent notre société, dont le Goncourt fait partie. On pourrait vivre dans un monde avec des codes inversés (le prix au roman le plus mauvais par exemple, ou le baccalauréat plus important que la vie) tout en étant persuadé que ce monde est parfaitement logique, voire qu'il est le résultat d'une évolution rationnelle ou scientifique vers le progrès.
Mais vous en profitez de tout cela (de la bêtise et de l'ignorance) ?
Profiter, non. Je survis. Je pense que Tf1 profite beaucoup plus !
J'imagine qu'ils vous trouvent trop barré et pas assez intellectuel dans vos scénarios...
La littérature en France doit être sérieuse avant tout. C'est une illusion du déterminisme à la française. Du coup, quand on travaille dans des genres littéraires un peu en marge du roman classique, comme la science-fiction, le roman érotique ou la satire, on passe pour des microbes. Ce n'est pas le cas dans d'autres pays. Je pense à l'Angleterre, ou à la Russie. Mais en France, il n'est de bon écrivain que de sérieux écrivain à la narration posée, rassurante, subjonctive... Si un roman fait rire, c'est de la mauvaise littérature.
Pas seulement, je pense que la lecture doit développer l'imaginaire, et d'après les échanges que je peux lire, je trouve que vous êtes créatif et ça donne envie de vous lire...
Tant mieux ! Pour moi, l'imagination est la seule manière qu'a l'homme de battre la vitesse de la lumière. On aurait tort de s'en priver !
Vous ne trouvez pas cela un peu abusé de s'en prendre aux ONG, qui essaient quand même de faire un travail difficile et plus estimable que beaucoup d'autres ?
Certes... Mais le meilleur chemin vers l'enfer est pavé de bonnes intentions. Quand je reçois un mailing d'Action contre la Faim avec une béquille miniature en bambou jointe à l'envoi, je me pose pas mal de questions sur l'honnêteté intellectuelle derrière cette démarche. Les meilleures ONG ne sont pas celles qui occupent les médias. Les ONG d'aujourd'hui sont l'équivalent des monastères du Moyen Age. Les moines qui les habitent rachètent la mauvaise conscience de tous les autres. Est-ce pour autant qu'on doit s'abstenir de les critiquer ?
Quels auteurs contemporains français appréciez-vous ?
J'ai cité Barjavel. On peut ajouter Patrick Lapeyre...
Je n'ai pas lu votre livre, ni aucun d'ailleurs, mais l'histoire de Lucie m'interpelle. Que pourriez-vous me dire pour me donner envie de me plonger dans son histoire ?
1 + 1 = 0
"1 + 1 = 0"
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Être mis au ban de la société à cause d'un diplôme perdu, c'est un peu exagéré, non, et pas très réaliste ?
Je n'ai jamais cherché à être réaliste d'une part, et d'autre part, il arrive parfois que la société obéisse à des normes culturelles ou autres, qui ne paraissent pas très réalistes, mais qui existent pourtant. La lapidation des femmes, par exemple... Ou, pour prendre un exemple plus proche de chez nous, la valeur que peut atteindre un Van Gogh est absurde, voire mystique par certains côtés.
Vous pensez quoi du couple ?
Il est rare dans la mesure où il faut une connivence physique et intellectuelle pour que ça fonctionne. Souvent, on a l'un, mais pas l'autre, ou l'illusion de l'un sans avoir la réalité de l'autre. Ensuite, c'est une question d'habitude.
Dans les trois vies de Lucie, Lucie est-il uniquement un personnage de fiction ?
Oui et non. Bien entendu, elle n'existe pas pour de vrai, encore que l'on pourrait la reconnaître dans beaucoup de femmes que je croise.
C'est pas courant de prendre le nom de sa femme. Pourquoi ?
C'est amusant. Et c'est joli.
Iegor Gran Merci à tous, et bonne lecture !
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