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Mars 2007

"Je suis très fière d'avoir été choisie par les lycéens et de figurer au palmarès de ce prix"

Auteure d'origine camerounaise, Léonora Miano nous parle d'une Afrique sombre dans un style à la fois acerbe et poétique. Le 23 mars, elle est venue nous parler de son deuxième roman, "Contours du jour qui vient", prix Goncourt des lycéens 2006.

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Votre roman "Contours du jour qui vient" est-il inspiré d'un fait réel ?

Pour composer ce roman, je me suis inspirée de la situation des enfants dits "sorciers", très connue notamment au Congo RDC. En lisant des rapports d'ONG comme Amnesty International, je me suis aperçue qu'il y avait des milliers d'enfants chassés de chez eux dans certaines villes de ce pays. Or, tous les documents faisant état de leur situation restaient extrêmement factuels. Leurs conditions de vie étaient évoquées, mais pas ce qu'ils ressentaient.
On peut se douter que cela doit faire quelque chose, d'être chassé de chez soi par ceux qui devaient vous protéger et vous guider dans la vie. On imagine que cela doit bouleverser ces enfants, qui savent qu'ils n'ont aucun pouvoir surnaturel, et qui sont tout de même chassés comme des monstres.

Qu'est-ce qui vous a interpelée dans ce problème ?

La question m'est venue de savoir ce que cela pouvait signifier, pour une société donnée, d'effacer ainsi son futur, les enfants étant la figure même de l'avenir. Puisque je suis intéressée par la fiction et pas tellement par l'essai, il a fallu incarner les données du problème dans des personnages. Cette société qui chasse ses petits, est donc devenue une mère maltraitante, souffrante, tellement dévalorisée à ses propres yeux qu'elle ne peut pas aimer ce qu'elle a engendré.


Pourquoi avoir choisi une petite fille comme personnage principal ?

Le personnage de Musango représente cette génération d'enfants africains livrés à eux-mêmes, et devant néanmoins se construire sur cette terre qui leur est aujourd'hui si dure. Cette petite fille, comme on peut le lire, ne parle pas comme une enfant. Je l'ai investie de l'expérience et des questionnements d'une jeunesse trop tôt écartée de l'enfance. Je me suis dit que si on pouvait réunir des milliers d'enfants comme ceux-là dans un seul corps et leur donner une voix, on aurait alors un propos mature.


"Mes textes ne sont pas des documentaires ou des témoignages, mais des romans. "

Pourquoi avez-vous choisi de situer votre roman dans un pays imaginaire ?

"Contours du jour qui vient" poursuit un cycle romanesque entamé avec "L'intérieur de la nuit". Dans ce précédent roman, il y avait une scène assez violente. Si je l'avais située dans un pays existant, j'aurais stigmatisé sa population. Cela n'aurait pas été juste, dans la mesure où de tels faits ont été observés dans des pays divers. Et puis, l'Afrique de mes romans est une Afrique fictionnelle, une construction d'auteur. Mes textes ne sont pas des documentaires. Ce ne sont pas des témoignages sur un continent où je ne vis plus depuis quinze ans, mais des romans.


Situer votre livre à Mboasu, est-ce que cela vous a permis de vous sentir plus libre dans l'écriture ?

Oui, en effet. Ainsi, je pouvais laisser libre cours à mon imagination et dire les choses sans que personne ne soit directement visé. Il faut quand même préciser que, si le Mboasu n'existe pas dans les Atlas, il existe d'une certaine manière, dans la réalité. C'est l'Afrique centrale et équatoriale. Une sorte de nation Bantoue. Les Camerounais, les Congolais, les Gabonais, les Centrafricains qui lisent mes romans reconnaissent leur pays. Dans cette partie de l'Afrique, très différente du Sahel ou de la corne de l'Afrique, les pays sont culturellement très proches. La tribu camerounaise dont je suis issue, vient du Congo. Nous formons finalement un seul et même peuple, même si les frontières coloniales nous ont placés dans des pays différents.


Est-ce que vous vivez en Afrique ou en Europe ? Pour quelles raisons ?

Je vis en France. J'y suis venue au départ pour faire mes études. C'est ici que j'ai achevé de me construire et que j'ai mes attaches les plus intimes : un enfant et un homme. Ce sont de bonnes raisons, pour vivre quelque part !


"La fonction de l'art c'est d'interroger, de représenter, de gratter, d'aider à vivre"

Est-ce que le Cameroun vous manque ? Quels souvenirs en avez-vous ?

Je ne dirais pas que le Cameroun me manque. Si je n'y habite plus, il m'habite constamment et avec force. Où que j'aille, il ne me manquera pas, parce que je ne l'ai jamais perdu. J'en garde surtout des souvenirs de jeunesse. Ceux d'une enfance un peu sauvage et solitaire, où la passion de lire est venue très tôt, et aussi des souvenirs d'une adolescence tumultueuse. L'écriture me ramène facilement les couleurs et les parfums de mon pays d'origine. Rien ne s'est effacé.


En 2025, le continent Africain comptera 1,5 milliards d´habitants. Tout indique que les élites vont continuer à émigrer, l´essentiel du continent restera ravagé par les désordres politiques, la corruption et la violence. Quelles sont les pistes de réflexion que vous proposez pour relever ces défis d´aujourd´hui ?

Votre sagesse serait utile aux nombreuses Musango qui y habitent et qui ont bien besoin de vieux sages pour leur révéler des vérités précieuses !
Vous parlez du départ des élites (dont je ne suis pas, en tant qu'artiste) et je vous réponds que personne ne les y contraint. Si les gens pensent pouvoir faire quelque chose pour leur pays, en général, ils le font. Ceux qui s'en vont n'ont pas le souci de l'Afrique. Bien des gens restent et se battent. Ma vision de l'avenir est moins sombre que la vôtre. Ce qu'il faut, c'est avoir une conscience de soi-même plus édifiante et décider dans quel monde on veut vivre, sans que les autres vous le disent. Cela, les Africains en sont capables.


Quel est le rôle de l´écrivain et de l´artiste dans un tel contexte ?

La littérature est un art. La fonction de l'art, c'est d'interroger, de représenter, de gratter, d'aider à vivre. Ce n'est pas matériel, mais ce n'est pas si mal.


"Pour moi, les auteurs se classent par genre, pas en fonction de leur langue ou de leur nationalité"

Que pensez-vous de l'état actuel de la littérature francophone ? Votre roman a obtenu le Prix Goncourt des lycéens et le Prix Renaudot a été attribué à Alain Mabanckou. Que pensez-vous de cette mise en avant médiatique ?

Il faudrait que vous me précisiez ce qu'est pour vous la littérature francophone.
Personnellement, je considère qu'il y a seulement la littérature et des univers d'auteurs. Pour moi, les auteurs se classent par genre (projet esthétique), pas en fonction de leur langue ou de leur nationalité. J'écris en français, mais ma culture littéraire est essentiellement anglo-saxonne (j'ai étudié les lettres anglo-américaines). Les auteurs classiques français ne me parlent pas, en général. Cela ne m'empêche pas d'utiliser le français sans me poser de questions. Que des auteurs de langue française venus d'Afrique soient salués en France, cela signifie seulement qu'on a jugé que leur travail le méritait. Cela ne dit rien du tout de l'état de la littérature, quelle que soit l'étiquette qu'on lui colle.


Comment votre roman a-t-il été reçu en Afrique ?

"Contours du jour qui vient" a été très bien reçu, contrairement à "L'intérieur de la nuit" qui m'avait valu des débats houleux avec mes compatriotes et d'autres africains. La presse africaine m'a consacré de très beaux articles.


Comment voyez-vous le rapport entre Africains et Antillais ?

La réponse à cette question mérite bien un roman ! D'abord, on ne peut pas dire "les" Africains et "les" Antillais. On ne peut parler que de certains Africains qui ont tendance à ramener le monde noir à la seule Afrique, réclamant un peu l'allégeance des autres; ou de certains Antillais qui soit rêvent d'une Afrique mythique, soit éprouvent du ressentiment à l'égard des Africains, à cause de la traite négrière. Ce que l'on peut dire aux Africains dont je parle ici, c'est que les autres noirs ont maintenant leur culture et leur histoire. Ils ne sont pas obligés de se réclamer de l'Afrique. Et aux Antillais dont il est question ici, il faut dire : premièrement, que l'Afrique n'est pas un rêve, mais un continent à bâtir et deuxièmement, que les Africains qui ont participé à la traite n'ont pas vendu des Antillais (qui n'existaient pas à l'époque), mais d'autres Africains.

"Je suis très fière d'avoir été choisie par les lycéens et de figurer au palmarès déjà prestigieux de ce prix. "

Qu'avez-vous ressenti en remportant le Goncourt des Lycéens ?

Une sorte de stupéfaction. Je trouvais déjà ma présence sur la liste du Goncourt assez incongrue. Ce n'est que mon deuxième livre publié et je ne pensais pas être primée : je ne suis pas à ce point satisfaite de mon travail ! Cependant, le prix me ravit, parce que c'est un prix de lecteurs. Les jeunes jurés du Goncourt des Lycéens ne font pas attention au nom de l'éditeur. Ils ne lisent pas les critiques. Ils partent vierges dans la lecture, et votent avec leurs tripes. Je suis très fière d'avoir été choisie par eux et de figurer au palmarès déjà prestigieux de ce prix.


Comment appréhendez-vous la rencontre avec les lecteurs lors du Salon du Livre ?

Dans les salons, on a très peu l'occasion de parler avec les lecteurs. Le temps et la place manquent, mais je m'y rendrai avec joie, pour rencontrer tous ceux qui me feront l'honneur et l'amitié de se déplacer pour me voir.



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