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Chat
Juillet 2007
Michaël Prazan : "L'histoire m'intéresse autant que la littérature."
Il est à part d'abord par son uvre, il faut bien
le dire. Ensuite par son style, et par son univers dont je me sens très proche.
Paris n'aurait pas la même couleur, la même saveur sans Baudelaire. Il a imprimé
quelque chose dans ma perception du monde et de la littérature. Il n'est pas
le seul, bien sûr, mais il a vraiment compté dans ma vision de la littérature. Aimez-vous "Les Fleurs du mal" ? Si oui, quel est votre poème préféré ? J'aime énormément de poèmes des "Fleurs du mal".
Je ne sais trop lequel choisir. Peut-être "Harmonie du soir". Mais je préfère
en, fait les "Petits poèmes en prose", le "Spleen de Paris",
en bon parisien que je suis. Et que vous inspire "Les Fleurs du mal" ? D'abord l'amour de la langue et une intimité particulière avec elle. Est-ce que c'est vous qui avez acheté l'exemplaire des" Fleurs du mal" dédié à Delacroix ? Hélas, non. Pourquoi Baudelaire ? Comment dire... J'ai été professeur de français pendant
10 ans au collège et au lycée. Baudelaire a toujours été l'un de mes écrivains
favoris et le XIXe siècle m'a toujours fasciné. J'avais également envie de
permettre aux lecteurs d'avoir une autre approche de la littérature, plus
intime, moins glacée, plus humaine, proche de nous. C'est vrai qu'au cours
de mes années d'enseignement, j'ai constaté que l'approche académique n'était
pas la meilleure. Et puis, avec Baudelaire, il y avait la question de Jeanne
Duval qui m'intriguait depuis longtemps.
Qui était Jeanne Duval ? Elle était très certainement Haïtienne. On ne sait trop quand et dans quelles conditions elle est arrivée à Paris. Elle portait au moins trois noms (Prosper, Lemer, Duval). Elle a été danseuse puis comédienne, et aurait certainement voulu avoir la carrière de Lola Montes, la danseuse "mulâtresse", star du XXe siècle. La maladie et sa relation avec Baudelaire l'en ont très certainement empêchée. Le talent aussi peut-être... il n'est pas certain qu'elle fut bonne comédienne !
Pourquoi Jeanne Duval n'était-elle pas pour Baudelaire qu'une "maîtresse" parmi les autres ? Je crois qu'il l'aimait. Leur relation a duré peu ou prou vingt ans. Par ailleurs, sa relation avec les parents et la maladie les ont en quelque sorte enchaînés l'un à l'autre. Enfin, je crois qu'elle faisait rêver "poétiquement" Baudelaire. Sans cesse à la recherche d'exotisme et d'évasion, Jeanne, du fait de la couleur de sa peau, si incongrue dans le Paris du XIXe, de ses origines lointaines, était un ailleurs personnel et intime. Jeanne Duval a-t-elle pu être à l'origine de la syphilis de Baudelaire ? Là-dessus, personne n'a de certitude et c'est effectivement la thèse la plus courante. Je me suis forgé une opinion inverse au fil de mes lectures, de ma compréhension de l'uvre et de leur histoire commune. Il m'apparaît désormais très clair que c'est lui qui la contamine après avoir attrapé la maladie. C'est en tout cas cette version que j'ai adoptée dans mon livre. Parlez-vous de la fascination de Baudelaire pour les chats dans votre livre ? Je parle de cet épisode vrai ou, parce qu'elle était jalouse de l'amour de Baudelaire pour son chat, elle l'a flanqué par la fenêtre. Du coup, Baudelaire l'a assommée avec une statue ! D'après vous, pourquoi Baudelaire s'est-il construit dans cette souffrance ? C'est la part de légende, celle du poète maudit. Je ne suis pas certain qu'il l'ait recherchée ou voulue. Cette souffrance faisait partie de son quotidien, et c'est dans cette mesure qu'elle participe à son œuvre.
Pensez-vous avoir réussi à faire la part des choses entre le mythe "Duval" et la réalité? Très honnêtement, oui. Pourquoi ne pas avoir choisi le point de vue de Jeanne dans le récit ? J'ai essayé de le montrer, mais c'était plus difficile. Baudelaire a tellement écrit, et toujours à la première personne, qu'il m'était plus facile de cerner son point de vue, même si j'ai également tenté d'adopter celui de Jeanne, dans plusieurs passages, mais il est vrai dans une moindre mesure. Comment se sont passées vos recherches sur Baudelaire, comment avez-vous fait ? D'abord, j'ai relu tout Baudelaire. Dans cette perspective, je me suis rendu compte que l'uvre est une mine incomparable d'informations biographiques. Ensuite, il y a sa correspondance, extrêmement foisonnante. Et puis tous les témoignages écrits de ses amis Nadar, Prarond, etc. Tous parlent, de manière contradictoire il est vrai, de sa relation avec Jeanne. Enfin, j'ai découvert un livre tout à fait fascinant : un pavé qui s'intitule "Baudelaire, une micro histoire" et qui raconte la vie de Baudelaire, jour après jour. Ce bouquin m'a beaucoup aidé à ne pas commettre d'erreur chronologique. Est-ce que Baudelaire vivait à l'époque où l'on buvait de l'absinthe ? Oui, et il en buvait également. Mais chez lui, c'était surtout le hashish et l'opium. Quel a été votre parcours pour devenir écrivain ? J'ai un doctorat de Lettres. J'ai donc étudié les Lettres durant de nombreuses années avant de faire 10 ans d'enseignement. Et pourtant, ce n'est pas vraiment cela qui m'a donné envie d'écrire. Ce sont davantage des sujets que l'écriture en tant que telle. De ce point de vue, l'histoire m'intéresse autant que la littérature. Et de la même manière, longtemps, l'écriture a principalement été pour moi un moyen, un instrument, au même titre que l'image pour le documentaire. Ce sont les sujets que je traite qui m'intéressent avant tout.
Avez-vous écrit cette histoire car vous êtes un séducteur, un "amoureux" des femmes ? Ce n'est pas àmoi de le dire, mais vous m'avez percé à jour ! N'êtes-vous pas, comme Baudelaire, attiré par les femmes "exotiques" ? Le terme exotique est un peu anachronique. Mais si, sans doute
. Quels autres poètes appréciez-vous ? René Char, Supervielle, Rimbaud bien sûr, et beaucoup d'autres. Quel est l'auteur que vous préférez ? Il y en a trop. Mais, entre autres, Italo Svevo, Chandler, Primo Lévi, Italo Calvino, Zola, Yasushi Inoue, et tant d'autres.
Vous êtes plutôt Zola ou Harry Potter ? Ben, Zola. Je n'ai jamais lu Harry Potter. Vous êtes passé par la voix d'un intime de l'auteur. Cet exercice n'était pas trop difficile ? Au contraire, c'était la part la plus jouissive de l'écriture. Se projeter en témoin du siècle et ami des protagonistes de l'histoire qui recoupe celle avec un grand "h", adopter le vocabulaire et le style de l'époque, distiller des mots, les tournures, le rythme de certains vers baudelairiens étaient pour moi un vrai plaisir d'écriture.
Vous êtes journaliste, pourquoi vous êtes-vous lancé dans l'écriture ? Quand j'écris des enquêtes, souvent longues et denses sur des sujets compliqués, il ne me semble pas faire autre chose qu'écrire. Je n'ai pas nécessairement eu le sentiment de faire autre chose que ce que je fais d'habitude. J'ai seulement pris un peu plus de liberté. Quelle est la différence entre rédiger un essai et écrire un roman? A vrai dire, j'ai procédé un peu de la même manière : lire tout ce qui concerne mon sujet, faire une enquête préalable dans les sources, à la bibliothèque. C'est en fait l'enquête de terrain, nécessaire pour un essai ou une bio documentée, où il faut afficher les sources, faire des notes de bas de page, qui a constitué pour moi la vraie différence entre les deux types d'exercices. Quel accueil a reçu votre livre ? Pour l'instant, l'accueil est assez bon, même si je pense très sincèrement que les ventes ne sont pas faramineuses. Parlez-nous de Pierre Goldman ! C'est Goldman qui m'a conduit à Baudelaire. Je sortais d'une affaire un peu difficile avec la famille et j'avais besoin de me réfugier quelque part pour tourner la page. Le XIXe siècle fut mon île déserte. Ensuite, je n'ai pas manqué de lire les superbes phrases que Goldman écrit sur Baudelaire dans Souvenirs obscurs. Enfin, les parallèles biographiques m'ont sauté aux yeux. Christiane, la femme de Goldman était guadeloupéenne. Tous deux ont été à la recherche d'action et d'engagement. La révolution de 48 fut pour Baudelaire la guérilla vénézuélienne de Goldman. Enfin, leurs caractères me semblent très proches, et je me suis inspiré du premier pour peindre le second. Comment peut-on s'intéresser à la fois à Baudelaire et à Roger Garaudy ? C'est que je m'intéresse à beaucoup de choses. Je suis même capable de vous répondre en téléphonant en même temps !
Quelles sont vos passions dans la vie ? La vie est passionnante. Quel est votre prochain projet littéraire ? Pour l'instant, il n'y a réellement que des projets de films documentaires, et ils vont m'occuper un bon bout de temps. J'ai plusieurs idées, et j'aimerais que ce soit des romans, mais cela reste à voir. Cela dit, un livre que j'ai écrit sur le massacre de Nankin sortira en octobre chez Denoël.
Quel est le prochain documentaire que vous allez réaliser ? Pour l'instant, c'est un documentaire sur Ariel Sharon. Cela va m'occuper en gros jusqu'à Noël. J'enchaînerai ensuite sur un énorme film mais je ne peux pas encore en parler. Si vous deviez choisir une autre personnalité à "traiter", qui prendriez-vous ? Il y en aura certainement d'autres. Je ne sais pas encore. Pour l'instant, c'est Ariel Sharon (au sujet duquel je fais actuellement un film documentaire de 90 minutes pour Arte). Je m'intéresse aux personnages troubles et complexes. La part d'ombre est plus ou moins présente d'un personnage l'autre, mais je n'aime ni les caricatures, ni le simplisme. J'essaie de restituer une certaine complexité de ces personnages à chaque fois que je m'intéresse à eux, tant par l'écriture que par l'image. Il n'y a que l'écriture qui vous intéresse, pas la radio ou la télé ? J'ai fait de la radio. Je passe (rarement) à la télé, quand on m'y invite. Tout m'intéresse ! Votre livre est-il une ode au métissage ?
J'aime les parcours individuels. J'essaie en général de ne pas faire de cela une idéologie ou une théorisation. Je ne sais pas si c'est une ode au métissage, dans le sens où je n'ai pas cherché à délivrer un "message" ou un discours sur le monde. Ma vie, et nos vies d'urbains occidentaux dans un pays qui est un grand carrefour du monde ne peut sans doute pas être autre chose mais àchacun son point de vue là-dessus et ses choix de vie. Vu le contexte, êtes-vous engagé politiquement ? Oui, mais de moins en moins. J'ai été longtemps engagé à gauche. Je suis d'une génération qui a participé aux combats de l'antiracisme et j'y ai participé activement au cours des décennies 80 et 90. Aujourd'hui, c'est un peu différent. Je participe à une revue qui s'appelle "Le Meilleur des mondes" que j'aurais du mal à définir en deux mots. Mais disons que je suis lassé des idéologies. Je préfère un regard en quelque sorte désorienté mais qui prend en compte les réalités du monde, non un packaging idéologique inutile et qui a tant de mal à agir sur le réel. Baudelaire est-il encore d'actualité ? Toujours, bien sûr. Le monde est encore ce cloaque ou ce
gouffre duquel émerge parfois quelques fleurs.
En savoir plus : Quand l'inspiration de Baudelaire nous est contée...
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