L'Internaute > Week−end
> Vos Livres > Chat avec Stéphane Fière
 CHAT 
Avril 2006

"Par certains côtés je me sens plus chinois que français"

Stéphane Fière vit depuis plus de 20 ans en Chine. Il est l'auteur de "La Promesse de Shanghai", le roman de la vie d'un "mingong". En Chat, il nous parle de son livre et de son expérience de la Chine.
Envoyer à un ami | Imprimer cet article

Pourquoi avoir choisi l'histoire d'un mingong ?
Stéphane Fière Bonne question, en fait je me sens plus proche de ce genre de personnes, c'est à dire tous les exclus, ceux qui sont mis à l'écart et qui restent sur le quai les bras ballants en regardant partir sans eux le train de la prospérité.

Chat

Pouvez-vous faire votre portrait chinois ?
Désolé je ne sais pas ce qu'est un portrait chinois... mais en restant très général par exemple dans l'astrologie chinoise je suis rat (né en 1960). Mais franchement je ne saurais dire quel type de fleurs.... mais sinon pour essayer de vous donner des faits précis je suis marié, père de famille, j'aime ma femme, ma fille et mon travail (guide interprète à Shanghai).

Pouvez-vous décrire "votre" Chine en quelques mots ?
C'est LA question à un milliard d'euros ! En fait à cause de mon destin et de mon parcours personnel (cela fait plus de 20 ans que je suis immergé, que je baigne dans le monde chinois) par certains côtés je me sens plus chinois que français, et ce sans que je n'en tire aucune gloire ni prétention, il n'y a jamais MA Chine, mais LA Chine, et cette Chine n'est pas tellement différente de celle que vous connaissez sans doute, c'est une Chine multiple, avec des réalités différentes, le poids de son passé (ce que j'admire le plus), c'est aussi une Chine qui essaie de passer d'une civilisation multi millénaire à la modernité et ça c'est passionnant.

Pourquoi un roman, avez-vous déjà écrit avant, aviez-vous envisagé d'autres formes de témoignage de cet aspect social de la Chine ?
Non je n'ai jamais rien écrit auparavant. D'autres formes de témoignage ? Non, aucune, je ne suis ni journaliste, ni sociologue, ni sinologue, je ne suis qu'un "romancier" je décris un univers, je me mets à la place de mes personnages, j'essaie de pénétrer leurs âmes et je laisse aller à partir de là...


"Je suis parfaitement intégré."

Comment vous considèrent les Chinois ?
Encore une bonne question... s'il s'agit de ma belle-famille (ma femme est chinoise) je suis parfaitement intégré, et d'ailleurs mais c'est anecdotique quand je voyage avec eux, aux USA par exemple, on parle ensemble des étrangers (les Américains) et moi aussi je parle des étrangers en désignant les Américains ! En fait mon intégration vient surtout du fait que je parle chinois, et donc que j'ai fait les efforts nécessaires pour apprendre la langue, me faire comprendre et comprendre ce qu'on me dit... ensuite tout dépend de la puissance de votre volonté et de votre désir de vous intégrer, ou non, ou pas complètement, moi mon choix était clair depuis le début : (essayer de) m'intégrer le plus possible.

Comment dit-on en mandarin, langue que vous parlez couramment, "La Promesse de Shanghai" ?
"Shanghai you wang", mais je ne suis pas sûr de la véracité ! Ce sera aux traducteurs chinois, si mon livre est traduit là bas, de trouver un titre exactement similaire ou tout autre...

Quelles sont vos expressions chinoises favorites ?
"Sui bian" : ce qui signifie à peu près, il n'y a pas d'équivalent en français : laisse aller, tout va bien se passer, comme tu veux, comme tu le souhaites...

En quoi la vie d'un paysan Chinois diffère-t-elle de nos paysans Français des années 1900 ?
Peu de différences: en fait je pense que la paysannerie chinoise, et par conséquent les "mingong" qui fuient les campagnes (exode rural, baisse des revenus et du niveau de vie, essor de l'industrie d'où appel de main d'oeuvre...) ressemblent plutôt aux paysans des années 1850 au début de la Révolution Industrielle, qu'à ceux de 1900 puisqu'ils fuyaient eux aussi leurs campagnes pour devenir ouvriers et/ou manoeuvres dans l'industrie ; plus généralement l'histoire du développement économique d'un pays comme la Chine est très similaire à celles des pays européens au XIX.

Pensez-vous que le talent, ou le génie, existe ?
Le talent d'un romancier ? Oui bien sûr, quand il arrive à se mettre totalement dans la peau de ses personnages (hommes ou femmes) de culture ou de milieux sociaux différents; je pense ici, et bien entendu sans que je ne me compare en aucune manière avec eux, à Malraux ("La Condition Humaine") et Zola ("L'Assommoir").

Ecririez-vous l'histoire d'une personne chinoise expatriée en France ?
Non, car j'aurais peur de manquer d'inspiration et aussi par ce qu'il s'agit d'un milieu social (celui des chinois expatriés en France) que je ne connais pas.


"Ce qui me manque : la fureur de la vie shanghaienne."

Quand vous avez écrit ce livre, est-ce que vous étiez un mingong ou est-ce que vous décriviez un mingong ?
Cela fait vingt ans que je baigne, d'une manière ou d'une autre, dans le monde, la culture chinoise...et inconsciemment j'ai du finir par acquérir un certain nombre de modes de pensées, façons d'agir, comportements, etc. Sinon proches du moins peu éloignés de ceux d'un chinois, c'est le terreau sur lequel j'ai bâti mon roman. Et pour répondre précisément à votre question, j'étais un mingong. Dans les années 80 à Lyon, pour payer mes études, je travaillais très fréquemment comme ouvrier sous manoeuvre dans les chantiers de rénovation du Vieux Lyon.

En ce moment, vous êtes en France, la Chine ne vous manque pas ?
Ce qui me manque, c'est 1/ ma femme qui est restée là bas et 2/ le bruit, les odeurs, la fureur de la vie shanghaienne, et aussi ce que j'aime le plus c'est à dire me promener dans les anciennes capitales impériales (Xian, Luoyang, Kaifeng, Nanjing, Hangzhou), que je connais bien et dans lesquelles je me replonge dans une sorte de bain en plein dans le passé...

Est-ce que c'était difficile d'apprendre le Chinois ?
Oui, surtout que je ne l'ai pas étudié systématiquement (première année, deuxième année, troisième année..) j'ai étudié deux ans et ensuite sur le tas ! Le problème le plus difficile c'est surtout celui des tons (4) qui font que l'on peut dire quelque chose apparemment juste mais en utilisant le mauvais ton votre interlocuteur comprend quelque chose de complètement différent ; le reste c'est juste une question d'apprentissage qui ne pose pas trop de difficultés (la grammaire chinoise est d'une simplicité extraordinaire).

Etes-vous bouddhiste ?
Hélas non.... Je ne crois pas en Dieu, quelqu'il soit... par contre je serai plutôt taoïste!

Quel regard portez-vous sur le régime politique chinois ? Vu de l'intérieur cela donne quoi ?
Je pense (sincèrement) que les dirigeants politiques actuels ont une vision assez bonne et complète des problèmes qui se posent à la Chine, ceux qu'on appelle la 4ème Génération (Hu Jintao, Wen Jiabao...) sont très compétents et désireux de faire réellement quelque chose pour résoudre les problèmes actuels, ce sont des gars honnêtes, sincères et travailleurs et souvent très intelligents et cultivés (je le sais d'expérience puisqu'il m'est arrivé d'être interprète pour des délégations chinoises de haut niveau) ; on peut ne pas être d'accord avec le régime communiste mais en toute objectivité je crois qu'ils essaient vraiment d'aider leurs compatriotes.


"Mon roman est le début d'une trilogie."

Quel ouvrage de la littérature chinoise nous conseilleriez-vous et pourquoi ?
D'abord les grands romans traditionnels (tous des chefs d'oeuvre de la littérature mondiale) : "Le rêve dans le pavillon rouge", "Au bord de l'eau", "Les trois royaumes", "Le jing ping mei", et aussi les contes extraordinaires du cabinet Liao de Pu Song lin. Pour le XXème siècle il faut lire Lao She et Lu Xun (indispensables) et plus près de nous les romanciers contemporains publiés aux Editions Bleu de Chine (Wang Chao, notamment).

Le contraste entre campagne et ville est il si étonnant que l'on dit ?
Oui, il est même phénoménal...

Pensez-vous écrire un autre livre ? Sur quel sujet ?
Oui. Mon roman est le début d'une trilogie : le tome 2 sera écrit du point de vue d'Ai Guo, la petite amie de Fu Zhanxin, qui racontera le Shanghai actuel vu à travers les yeux d'une prostituée, qui se loue aux "amis étrangers", donc une autre vision de la réalité chinoise...

Pensez-vous être un humaniste ?
Oui, dans la mesure où je suis passionné par les autres cultures, langues, hommes, et que j'aime me mettre dans leur peau (définition de l'humanisme) mais j'ai aussi vécu 10 ans aux USA et j'ai la même empathie pour les "ricains" !

Pourriez-vous revenir vivre en en France ?
Oui, mais pas définitivement.

"La promesse de Shanghai"
Auteurs : Stéphane Fière
Editeur : Bleu de Chine
Consulter les librairies

Pourquoi avoir écrit ce livre ? Il est vrai qu'aujourd'hui se développe une forte littérature sur le sujet et dont les Français sont très friands, non ? Surfez-vous sur cette vague ?
Non ; j'ai commencé à écrire mon livre à Shanghai en mars 2004 à l'époque où rien n'était encore écrit, en France, sur les problèmes sociaux chinois (mingong, paysans, ouvriers citadins...), je l'ai terminé en mars 2005 et remis à mon éditeur en juin 2005. La vague actuelle en France, d'essais sur l'autre réalité du miracle chinois, emboîte le pas, mais sans le dire, d'un livre paru en 2003 ou 2004 d'un universitaire américain Joe Studwell dont le livre "The China Dream" a eu une influence considérable... Mais moi encore une fois je ne suis ni sinologue, ni journaliste, juste un petit romancier qui raconte ses petites histoires dans son coin, sans chercher à se faire mousser, sur des personnages évidemment fictionnels mais crédibles...

Stéphane Fière Merci à tous pour vos questions et votre intérêt pour mon roman. J'ai été très heureux de partager avec vous cette expérience.

 
 Rédaction L'InternauteWeek End
 
Magazine Week−End
Envoyer | Imprimer
Haut de page