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Juin 2007
Victoria Bedos : "Les choses essentielles continuent d'être tues"
Journaliste, auteur de pièces de théâtre et de nouvelles… L'écriture est au cœur de vos passions. Avez-vous toujours eu envie d'écrire ? Est-ce une passion dévorante ?
Victoria Bedos : Non, j'ai fait un déni d'écriture jusqu'à mes 21 ans à peu près. Mais maintenant, c'est devenu une passion dévorante à laquelle je dois des comptes quotidiens. Quel est, selon vous, le rôle de l'écrivain ? C'est de digérer le monde et de le recracher subjectivement. Je dis n'importe quoi ! En fait, je ne sais pas. C'est pour ça que je continue ! Quel est le personnage que vous trouvez le plus attachant ou qui vous intéresse le plus dans votre livre ? Cécile, cette jeune fille qui a force de vouloir protéger ses parents, se détruit le plus discrètement possible. C'est dur de grandir.
Vos personnages vivent des expériences assez extraordinaires. Les trouvez-vous proches ou éloignées de la réalité ? Bien sûr, ce sont des cas extrêmes. Mais malheureusement, m'étant appuyée sur des études scientifiques ou psychologiques, ils existent en chair et en os. Est-ce au travers de vos expériences que vous avez eu l'envie d'écrire "Le déni" ? Oui, j'ai été transsexuelle de 2 ans à 8 ans. Non, je blague ! Le premier bébé que j'ai tenu dans mes bras, a fait un déni de grossesse, 15 ans plus tard. J'ai trouvé cela surréaliste et me suis interrogée sur le système du déni. Le reste des nouvelles est bien entendu inspiré de choses personnelles mais le rôle de l'écrivain est de rester discret ! Anorexie, transsexualité... Vous abordez des sujets graves et difficiles d'une manière tout à fait originale. Qu'est-ce qui vous touche dans ses problèmes ? Le principe même du déni c'est à dire de se voiler la face jusqu'à se détruire. Ce qui est le plus étonnant, c'est le rapport entre le corps et l'esprit. L'esprit dicte sa loi au corps qui exécute. Ils sont solidaires pour mettre en scène le mensonge. C'est étonnant ! Les femmes semblent plus touchées par le problème du déni dans vos nouvelles. Est-ce volontaire de votre part ? Déjà, je suis une femme jusqu'à preuve du contraire. Je m'identifie donc par excellence plus à des personnages féminins. La femme a un rapport à son corps et à l'apparence sociale beaucoup plus trouble et compliqué que l'homme, il me semble.
Sommes-nous tous des victimes potentielles du déni et donc de nous-mêmes ? Tout le monde peut à un moment donné, être confronté à une situation si dérangeante que le déni soit la seule solution, inconsciente bien sûr. Selon vous, l'adolescence est-elle une période particulièrement propice au déni ? Oui, l'adolescence est une période de changements physiques et psychologiques si forts que le déni s'y installe avec joie. C'est dur d'accepter de changer ! Le déni n'est-il pas aussi une force pour ne pas parfois affronter une situation impossible à vivre ? Oui, parfois c'est un instinct de survie, notamment dans le déni de deuil. Mais je reste néanmoins persuadée qu'affronter et parler sont des solutions beaucoup plus saines. L'autodérision est-elle une bonne forme de protection contre le déni ? En effet, l'autodérision peut être un des moyens de mettre en place le déni. C'est pour ça que j'ai utilisé cette forme d'humour grinçant dans mes nouvelles pour que le ton rejoigne le fond. Cet humour grinçant vous vient-il de votre père ? Oui, des canards ne font pas des grenouilles ! J'ai baigné dans cet humour noir et heureusement, il m'en est resté quelques souvenirs. J'ai beaucoup rigolé en lisant votre nouvelle intitulée"L'isoloir" pendant les élections. D'où vous est venue l'idée ?
Cette idée me vient d'une anecdote que l'on m'a racontée sur le fils de Léo Ferré. Léo Ferré, grand anarchiste devant l'éternel, a emmené son fils aux Galeries Lafayette et lui a dit :
Pourquoi avez-vous choisi le genre de la nouvelle pour faire vos premiers pas en tant qu'écrivain ? Je suis une inconditionnelle des nouvelles de Maupassant qui m'a prouvé à quel point l'intensité de la nouvelle était propice au drame. Venant du monde du cinéma, de la télé et du théâtre, je suis plus à l'aise avec l'écriture incisive. En quoi ce livre est-il pour vous représentatif de la société actuelle ? Le déni est-il un mal moderne ? Oui, il me semble que derrière cette soit disant liberté de parole, au sein de la famille surtout, les choses essentielles continuent d'être tues. Du coup, on a honte de briser cette soi-disant harmonie familiale et l'on préfère inconsciemment se taire et donc se détruire de l'intérieur. Quels livres pourriez-vous nous recommander de lire ? Le livre que je trouve le plus puissant est "Le Horla" de Maupassant. Il y parle d'état limite avec une simplicité et une force très modernes. Quels sont pour vous les pièges de la nouvelle ? Quelle est votre recette pour les éviter ? Ce qui me gêne, ce sont les nouvelles trop courtes de trois à quatre pages. A peine a-t-on adhéré à un personnage, que la fin nous tombe dessus. La nouvelle doit être écrite comme un petit scénario où l'action prime sur la description. Mais je ne suis encore qu'une débutante !
Quels conseils donneriez-vous à quelqu'un qui veut se lancer dans l'écriture ? Il ne faut surtout pas se regarder écrire et il faut privilégier l'histoire au style et surtout être sincère. Après, on peut y aller. Combien de temps avez-vous mis pour écrire ce recueil ? 3 mois, jour et nuit dans les restaurants chinois parce que c'est calme et ils oublient que tu es là. Avez-vous eu du mal à trouver un éditeur ? Comment l'aventure a-t-elle commencé ? J'ai démarché trois éditeurs et j'ai choisi celui qui aimait le plus ce que je faisais. J'ai adoré la nouvelle intitulée "la Beauté" ! D'où vous est venue l'idée de ce personnage ? J'ai rencontré un jeune homme d'une laideur époustouflante qui se sentait extrêmement bien dans sa peau, au point de me draguer comme si il était sûr d'arriver à ses fins. Je me suis donc demandée d'où cette image positive de lui même pouvait lui venir et la mère est apparue comme la meilleure solution. Comme quoi, le déni peut être positif (l'Alzheimer en moins). Parlez-nous de votre pièce qui sera mise en scène l'année prochaine. Elle sera jouée dans la saison 2008/2009 du théâtre du Rond-Point. Je ne sais pas précisément quand. Elle s'appellera "Une journée pour grandir" et traitera de la difficulté du passage à l'âge adulte. J'interpréterai le rôle principal et elle sera mise en scène par Muriel Robin. Pouvez-vous nous raconter un peu votre parcours ? Comment avez-vous démarré l'écriture de scénarios ?
Mon agent, que j'ai rencontré à la lecture de ma pièce, m'a mise en relation avec un producteur de télé qui cherchait des auteurs pour une série sur les tabous du sexe. Comme une comédienne, j'ai passé un casting d'auteur et j'ai été sélectionnée. La série est passée sur Canal + en mars dernier et depuis, je suis sollicitée par le cinéma et la télé. Pourvu que ça dure ! Pensez-vous que toute vérité est bonne à dire ? Il y a des mensonges pieux, comme on les appelle, qui sont là pour préserver l'autre. Le déni en est l'exemple le plus extrême. C'est une pathologie qu'il faut combattre. Aimez-vous des auteurs actuels, notamment parmi la nouvelle génération d'auteurs français ? J'aime particulièrement les livres de Thomas Bouvatier mais aussi ceux de Jean-François Dauven et de Claire Castillon, à qui on me compare souvent. Vous êtes jeune et pourtant vous avez déjà accompli beaucoup de choses. Comment l'expliquez-vous ? J'ai une telle trouille de l'ennui et de la réalité que je crée tout le temps. C'est original de dédier un recueil de nouvelles à un thème. Quels autres thèmes vous intéressent également ? Les thèmes de la folie et des relations parents/enfants. Avez-vous des projets pour l'avenir ? Souhaiteriez-vous écrire des romans ? Je suis en train d'en écrire un sous la pression féroce de mon éditeur. J'aimerais savoir ce qu'il faut faire pour être heureux. Ah bah moi aussi. Prendre des antidépresseurs, peut-être... et me lire !
Comment vous avez commencé à écrire ? C'était plus fort que moi, ma première pièce de théâtre est sortie comme du papier à musique. C'était donc ma vocation ! Le mot de la fin : Que le déni qui est en vous, puisse enfin exploser, pour révéler votre vraie nature. Amen !
En savoir plus : Victoria Bedos et l'art de se voiler la face
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