Andrei Zviaguintsev © L'Internaute Magazine / Julien Abadie
 
"Qu'est-ce donc un père si ce n'est un protecteur ?"

Dans Izgnanie comme dans Le Retour, votre précédent film, la figure du père de famille est centrale. Son rôle vous obsède ?

Pas spécialement... En tout cas, ce n'est pas réfléchi. C'est arrivé comme ça, simplement parce que ces deux histoires me touchaient. Je suppose que ces sujets me hantent profondément... Le personnage principal d'Izgnanie, le père, se prénomme Alexandre. En grec, Alexandre signifie " celui qui protège "... Qu'est-ce donc un père si ce n'est un protecteur ? Dans le film, il doit répondre de cette charge vis à vis de ses enfants, mais aussi de sa femme. Surtout de sa femme... Vous savez, elles nécessitent beaucoup de soins. Il faut les préserver. Les femmes sont connectées à des choses qui nous sont étrangères, entretiennent un lien métaphysique avec le monde qui nous entoure...

La dimension religieuse est très présente dans Izgnanie. Le temps aussi, les cycles, les grands espaces... Votre film acquiert une dimension quasi mythologique.

Bizarrement, je ne suis pas un spécialiste de la mythologie... Je ne suis pas quelqu'un de très cultivé d'ailleurs. Vous savez ce que disait Dostoievski à ce sujet ? "On est toujours qu'à moitié cultivé."

 

 
Le Bannissement © Pyramide Distribution
 
"Je ne suis pas quelqu'un de très cultivé d'ailleurs".

Il y a un plan-séquence incroyable qui, je crois, résume bien le propos de votre film : celui du ruisseau. Naissance et mort, début et fin semblent s'y mêler, comme si un cycle s'accomplissait...

Je pense constamment aux cycles. Ils sont partout, tout autour de nous. Notre monde fonctionne ainsi, c'est une évidence.Quoi qu'on fasse, quelque soit le chemin, tout revient à sa source pour se refonder. Pour en revenir aux mythes, la plupart ne raconte que cela...


Comment avez-vous conçu ce plan très complexe ?

Ce fut incoyablement difficile ! Nous avons tourné une journée entière et effectué huit prises pour le réussir. Contrairement au reste du film, ce plan-séquence a été tourné dans un décor. Tout ce que vous voyez à l'écran est factice, recréé, disposé pour que la caméra puisse descendre le lit du ruisseau jusqu'à la mare. Même la fin du plan, lorsque la maison se reflète dans la mare, n'est que trucage : c'est une photo de la bâtisse qui se reflète, et non la bâtisse elle-même. Mon décorateur est un génie !


Les premiers plans du film sont phénoménaux ! A mi-chemin entre Tarkovski et Need for Speed, ils dégagent une rare puissance. Vous êtes passé par un story-board ?

Non. Je ne travaille pas avec de story-board. En tout cas, pas au sens où on l'entend d'ordinaire. Je me contente d'une vue verticale de la scène, dans laquelle je dispose mes caméras. C'est tout. Une manière de travailler qui semble me réussir.

 

 
Maria Bonnevi © L'Internaute Magazine / Julien Abadie
 
Andrei Zviaguintsev : "Je pars du principe que le personnage est moins important que l'acteur".

Vos acteurs ont peu de texte. Pourtant, ils incarnent leurs personnages avec beaucoup de force et de conviction. Comment travaillez-vous avec eux ?

Je pars du principe que le personnage est moins important que l'acteur. Il faut une compréhension totale d'un rôle pour bien l'appréhender. L'acteur, par son être intime, remplace finalement le personnage. L'existence définit tout, y compris un rôle. A partir de ce moment-là, quand l'implication de l'acteur est totale, la parole n'a plus guère d'importance. Vous savez, les grands acteurs sont des gens très sensibles, et quand ils ne disent rien, ils écoutent, ils voient, ils sentent. J'ai la chance de travailler avec ce genre d'acteurs. Prenons le monologue final de Vera par exemple. Elle qui ne parle pas un mot de russe, devait se livrer face à la caméra 5 minutes durant ! Une éternité quand les sons que vous prononcez n'ont aucun sens pour vous. Bien sûr, elle avait une traduction du texte, mais rien qui remplace la compréhension d'une langue... Eh bien, tous ceux qui ont assisté à la scène sont restés bouches bées. Bouleversés. Elle est incroyable dans cette séquence ! Je crois que les acteurs portent le monde entier en eux...

 

Votre premier film, Le Retour, a gagné le Lion d'Or à Venise. Le second est en sélection à Cannes. Belle histoire non ?

Je vais vous dire quelque chose. Ne le notez pas... Les prix n'ont absolument aucune importance. Gagner la Palme ou pas, qu'importe ! Les réalisateurs obnubilés par les récompenses devraient changer de métier. Il faut se consacrer entièrement à son art, honorer un seul Dieu : le cinéma. Le poète Pouchkine écrivait : "Nous sommes peu nombreux, les heureux élus qui ne s'intéressent pas aux profits, nous qui devons notre sacrifice au Dieu unique." A la réflexion, allez-y : vous pouvez notez...


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