L'Internaute Magazine a reçu
en chat Christophe Ono-dit-Biot le 5 octobre à 16h. L'auteur a répondu
avec "énergie" à vos questions.
Ono-dit-Biot, c'est de quelle origine ce nom de famille ?
Christophe Ono-dit-Biot : C'est normand.
Comment avez-vous trouvé le titre de votre roman, "Birmane" ?
Très vite. C'est un pays qui me fascinait, la Birmanie. Je parle d'une femme tellement amoureuse de ce pays qu'elle est prête à se damner pour lui. Donc Birmane.
Décrivez-nous votre héros, César.
Il est naïf, mais dans le bon sens, candide, c'est à dire plein de candeur, sans aucun préjugé sur rien. Le héros est prêt à recommencer sa vie, à ne plus se mentir, à retrouver ses rêves d'adolescents pour les vivre enfin, comme beaucoup d'entre nous, je crois. Au fil du livre, de plus en plus courageux et de plus en plus profond, il descend, au plus profond de son être, au fur et à mesure de sa progression dans ce pays qui fait voler en éclats tous ses repères.
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L'Internaute Magazine / Cécile Genest
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Ressemblez-vous beaucoup au personnage de votre livre ?
Chaque romancier met de lui dans tous les personnages. C'est pourquoi je ne crois pas au terme "autofiction". Tout roman est une autofiction, et une réinvention de soi. Je suis aussi beaucoup Julie, j'aime beaucoup Timothée, cet européen mordu à mort par l'Asie, qui se sait damné, et sait que plus jamais il ne pourra revenir. Mais il reste très digne dans sa folie.
Comment voyez-vous et vivez-vous l'amour ?
Comme un don de soi, une "correspondance" avec quelqu'un. De l'indépendance aussi, des deux côtés, et du respect pour ce qu'est l'autre. J'essaie de le vivre ainsi.
Auriez-vous aimé vivre l'aventure qu'a connue César ?
Je l'ai vécue en partie. Une grande partie.
| "C'était la seule solution d'en finir avec le silence qui pesait comme une chape de plomb sur ce pays." |
César aurait-il pu faire un reportage sur ces moines en marche contre le régime birman ?
Tout à fait, mais lors de mes derniers séjours en Birmanie, j'ai rencontré des étudiants, des opposants comme il y en a beaucoup, même si on ne les entend pas, qui étaient en train d'envisager une autre forme d'opposition que l'opposition non-violente. D'où le rôle que joue Julie dans le roman, qui veut être plus birmane que les Birmans, et qui est décidée à se battre pour le pays. Pour moi, c'était la seule solution d'en finir avec le silence qui pesait comme une chape de plomb sur ce pays.
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Pourquoi avoir choisi la Birmanie comme centre de l'intrigue ? Est-ce cette ambigüité entre la beauté du pays et sa violence qui vous a attiré ?
Vous avez répondu et bien répondu. Ce pays m'a happé parce qu'il semblait rayé des cartes et du temps et que ses habitants, ses paysages, m'ont bouleversé. Et ils m'ont bouleversé parce que leur beauté vertigineuse parvenait à ne pas être écrasée par la botte de la junte militaire qui les opprime. J'ai eu l'occasion de dire que ce pays était "violemment beau".
Vos voyages en Birmanie ont-ils transformé votre perception des choses ?
Oui. J'ai l'impression d'être, comme César, descendu en moi. J'étais aveugle et ce pays m'a ouvert les yeux.
| "La sensation d'être espionné sans arrêt (...). La Birmanie est le premier pays "orwellien"" |
En arrivant en Birmanie, peut-on ressentir la pression du contexte politique ? Comment vivent les gens que vous avez pu rencontrer?
En fait, on la sent mais on ne la voit pas. Peu de militaires dans les rues, mais la sensation d'être espionné sans arrêt. Pour moi, la Birmanie, c'est le premier pays "orwellien". Vous avez lu "1984", de George Orwell ? La différence, c'est que "1984" est un roman. La Birmanie, elle, existe. Les gens vivent dans la peur, tout en essayant d'oublier cette peur. Aung San Suu Kyi a d'ailleurs écrit un beau texte qui s'intitule "se libérer de la peur". Pendant une quinzaine de jours, en manifestant, les Birmans se sont libérés de la peau. Mais depuis que nous n'avons plus d'images, depuis qu'une atroce répression s'est mise en place, de nuit, avec des haut-parleurs qui crient "nous avons vos photos, nous allons vous arrêter", les militaires sont en train de réinstaller cette peur.
Que pensez-vous des derniers événements birmans ?
J'ai été ému dès le départ, puis terrorisé. Quand on m'a parlé, au tout début, de 400 moines dans les rues de Rangoon, j'ai été stupéfié parce que dans ce pays on ne manifeste pas. La peur, dont je parlais tout à l'heure... Quand on a vu 100 000 moines, je me suis dit que ça allait mal tourner. J'avais en tête le souvenir de 1988, quand l'armée a tiré sur la foule et noyé des étudiants dans le lac de Rangoon. Je me suis tout de suite attendu au pire. Aujourd'hui, le pire est en train d'avoir lieu. Répression de nuit : "silence, on tue !" Je suis triste, mais je pense à eux de tout mon cœur. Il ne faut surtout plus les oublier, même si nous n'avons plus d'images et que comme vous le savez souvent, quand il n'y a plus d'images, il n'y a plus d'émotion. Il faut continuer à penser à eux. A leur souffrance, à leur courage.
Avez-vous rencontré Aung San Suu Kyi ?
Non car on ne pouvait pas. Je suis allé jusqu'au barrage établi à l'entrée de la rue de l'Université. Et là, des militaires m'ont stoppé.
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Quel rôle peut avoir la France dans ce conflit ?
La voix de la France compte. Il faut davantage la faire entendre. Politiquement, notamment. Faire pression sur la Chine. Se servir des J.O de Pékin. Comment participer à cette grande fête de l'olympisme, comment célébrer le courage sportif, l'abnégation dans l'effort, au cœur d'un pays qui soutient un régime où l'on torture des religieux ?
Avez-vous eu des échos sur votre livre de la part des lecteurs ?
Oui, de certains. Et j'aime beaucoup ça car la plupart du temps, vous ne pouvez jamais savoir ce que les gens ont pensé de votre livre.
Je verrais bien une adaptation de votre livre au cinéma. Qu'en pensez-vous ?
J'adorerais.
Selon vous, quel est le rôle de l'écrivain ?
Ouvrir les yeux pour les autres en attendant d'être aveugle.
Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire ?
Je ne me suis jamais posé la question. Je crois que ça s'est imposé. Comme une nécessité.
| "Il faut que j'arrive (...) à me projeter dans l'univers que je recrée" |
Où, quand et comment écrivez-vous ? Le processus d'écriture suit-il, vous concernant, une sorte de rituel ?
Oui, il y a un rituel. Il faut que j'arrive à me retirer en moi. A être dans une respiration particulière, à me projeter dans l'univers que je recrée. Pour écrire "Birmane", comme je n'étais pas en Birmanie, je me replongeais dans des photos (j'en ai des centaines) et j'essayais de retrouver l'état d'esprit, le ressenti dans lequel j'étais. Le pays me manquait, et le seul moyen d'y aller, c'était par l'écriture. Ces photos m'y aidaient.
Comment pourriez-vous définir votre style ?
Je ne le définis pas; c'est à vous de le faire. Je ne cherche pas à en avoir un. J'essaie juste d'être fidèle à un mot que j'adore : "énergie".
Quand on est journaliste comme vous, est-il impératif de mettre les "tics" du métier entre parenthèse au moment de se mettre dans la peau de l'écrivain ?
Je suis romancier et journaliste. Je ne renoncerai pour rien au monde à l'une de ces deux vocations. En fait, c'est comme deux parties du cerveau. Je bascule sans cesse de l'une à l'autre. Je n'ai pas de tics de journaliste, car pour moi rien n'est mécanique. Dans le roman, simplement, je donne plus de place à mes fantasmes: j'adapte la réalité aux dimensions de mes fantasmes. Voilà aussi pourquoi je disais que j'étais aussi un peu Julie. "Madame Bovary, c'est moi", disait Flaubert. Citation connue, mais essentielle. Pas de tics, on met son âme.
Comment faites-vous pour tout mener de front : journaliste, romancier … ?
La discipline. Le monde me passionne alors il n'y a que ça, la discipline, pour tenter de tout mener de front.
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Quelle facette de votre vie préférez-vous ? L'écrivain ou le journaliste ?
Ce sont deux parties de mon cerveau. Indissociables. C'est une question de rapport au temps. Immédiateté et exposition maximale dans le cas de l'écriture d'un article; dilatation du temps et retrait dans le cadre de l'écriture d'un roman, qui est un long processus qui me fascine toujours moi-même.
Dans vos romans, vous dénoncez beaucoup la société actuelle, avez-vous une âme de pamphlétaire ?
Je ne crois pas dénoncer la société, parce qu'en tant que romancier, je n'ai pas envie de donner des leçons, mais de vous donner à voir ce que j'ai vu, à ressentir ce que j'ai ressenti. Le pamphlet ne m'intéresse pas même si je respecte cette forme. Je préfère emporter les lecteurs dans un autre univers.
| "L'exotisme, un mot que j'aime beaucoup (...) : c'est quand on sort de soi" |
Lorsqu'on écrit un roman d'amour qui s'avère plus initiatique qu'exotique comme "Birmane", pense-t-on à des écrivains comme Conrad ou Kessel ?
Vous tombez pile. Je suis un fou de Kessel, sur les traces duquel je suis parti il y a deux ans pour faire un reportage sur les mines de rubis de Mogok que j'évoque dans "Birmane". Rien n'avait changé. Quand à Conrad et à "Au cœur des ténèbres", son souvenir ne m'a jamais quitté. Idem pour le film qu'en a tiré Coppola, "Apocalypse Now". Pour ajouter un mot sur l'exotisme, c'est un mot que j'aime beaucoup quand on le prend dans son sens étymologique : l'exotisme, c'est quand on sort de soi.
Quels sont vos auteurs préférés ?
Kessel, Perez-Reverte, Camus, et un Anglais que j'adore qui est comme moi reporter et romancier. Il s'appelle Giles Foden, et on lui doit ce livre sur l'Ouganda récemment adapté au cinéma : "Le dernier roi d'Ecosse".
Quel auteur peu connu aimeriez-vous faire découvrir à vos lecteurs ?
Celui dont j'ai parlé. Giles Foden, "Le dernier roi d'écosse", ou "Les tortues de Zanzibar", aux éditions de l'Olivier. Ils existent aussi en poche.
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Que pensez-vous de cette rentrée littéraire ?
Je la trouve foisonnante. On y découvre beaucoup de choses, beaucoup de choses différentes, signe que la littérature française se porte bien.
Qu'avez-vous ressenti en sachant que vous étiez sélectionné pour le Renaudot ?
De la fierté.
Soyez franc : qu'est-ce qui fait le plus plaisir, recevoir un prix ou les félicitations des lecteurs ?
J'aime beaucoup penser aux lecteurs. J'en suis un, passionné. Et j'ai l'impression que, quand je lis, j'entre dans la tête de l'auteur. Alors imaginer qu'on fasse pareil avec moi me paraît très stimulant.
Le
mot de la fin de Christophe Ono-dit-Biot : Merci à vous de m'avoir invité et de m'avoir posé toutes ces questions. N'oubliez pas les Birmans. Même quand le rideau du silence sera tombé sur Rangoon.