Gilles Leroy

 

Votre avis sur "Alabama Song" comme prix Goncourt 2007

L'Internaute Magazine a reçu en chat Gilles Leroy le 5 octobre à 15h. L'auteur a répondu avec humour et émotion à vos questions.

Que pensez-vous de cette rentrée littéraire ?

Gilles Leroy : Ma foi, plutôt du bien. Je crois que c'est un bon cru, si j'écoute ce qu'on en dit. Je n'ai, hélas, pas eu le temps de lire les ouvrages des confrères.

Renaudot, Goncourt et Femina. Mes félicitations pour vos trois nominations. Ca vous fait quoi ?

C'est très émouvant, un peu stressant. Il faut juste garder son sang-froid. Il m'est déjà arrivé de figurer sur les 4 grandes listes. Je suis échaudé, même si cette fois, je sens un frisson un peu différent des autres fois. En tout cas, ce ne serait que du bonheur, si jamais...

Quel prix voudriez-vous recevoir ?

Pas un prix plutôt qu'un autre. En fait, vous savez, il y a quelque chose d'irréel à penser à ça. C'est pourquoi j'évite d'y réfléchir : la vie d'un écrivain se passe dans la solitude essentiellement, et là, j'ai le sentiment qu'on m'a arraché à ma maison dans les champs pour me téléporter sur une autre planète. Tous les prix sont les bienvenus.

10 € pour le Goncourt et 0 € pour le Renaudot vous allez vous enrichir si vous gagner ces prix ! Non, franchement, qu'en pensez-vous ?

Je ne savais pas que c'était si richement rémunéré. Je vais pouvoir offrir un os en plastique à ma chienne.

Racontez-nous une journée dans la peau d'un écrivain sélectionné pour plusieurs prix littéraires.

C'est carrément très physique ! Plus physique qu'intellectuel. Je rigole... Non, c'est un moment intense, je prends beaucoup de vitamines pour ne pas en perdre une miette, ne pas bouder mon plaisir.

 

 
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L'Internaute Magazine / Agathe Azzis
 

Pourquoi, aujourd'hui, ce tee-shirt "I lost myself" ?

Je ne sais pas pourquoi, je le trouve drôle et puis c'était le dernier truc propre dans la valise ce matin.

Vous êtes capable d'aller récupérer un des prix avec votre super T-shirt ?

Ah oui, alors ! J'aime l'idée de se perdre, parce que c'est en se perdant, en renonçant au contrôle, qu'on arrive à sortir de soi le meilleur. Pour tout vous avouer, "Lost Myself" a son petit frère de couleur prune "Under Control". Le choix risque d'être cornélien, non ?

Qui est Zelda ?

Zelda est une "Belle du Sud", ce qui signifie dans le Sud profond des Etats-Unis qu'elle est non seulement jolie mais aussi un beau parti. Le type même de la Belle du Sud, c'est Scarlett O'Hara. Zelda naît en 1900, et comme beaucoup de femmes de sa génération, elle veut s'émanciper. Elle a en plus de grands désirs artistiques. Elle fait à 17 ans la rencontre de sa vie en la personne de Scott Fitzgerald, son époux, qu'elle suivra à New York puis en Europe. Ils connaîtront la gloire à 20 ans, et la perdront très vite. C'est une destinée éclair, façon comète, et surtout tragique. On passe comme en un vertige du glamour au trash.

"Ce qui m'intéresse chez elle, c'est qu'elle a dû vivre dans l'ombre d'un grand écrivain, aurait voulu elle-même devenir écrivain mais son époux gardait jalousement le titre"

Pourquoi cette fascination pour Zelda Fitzgerald ?

Un aveu : d'avoir écrit ce roman ne m'a pas vraiment éclairé sur la question. Je crois que je suis fasciné en général par les personnalités précoces, et par ces destins contrariés, contrastés. Ce qui m'intéresse chez elle, c'est qu'elle a dû vivre dans l'ombre d'un grand écrivain, alors qu'elle aurait voulu elle-même devenir écrivain, mais que son époux gardait jalousement le titre. Il n'y aurait qu'un auteur dans la famille et ce serait lui. Un peu égoïste, voire beaucoup.

 

Auriez-vous aimé une femme comme Zelda ?

Bigre ! J'ai connu au moins deux Zelda dans ma vie. Pour l'une d'elles, la vie s'est bien arrangée, pour la seconde non. Je crois que c'est un personnage extrême, que sa volonté de vivre et de créer est aussi puissante que la tentation de se détruire chez Scott. Avoir une amie comme Zelda, oui, mais une maîtresse ou une épouse comme elle, ce doit être assez... athlétique.


 
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Je trouve votre regard sur Zelda plutôt féministe et j'apprécie ! Pensez-vous qu'une destinée comme la sienne pourrait se reproduire de nos jours ?

J'espère que non. Des amies proches, notamment la romancière Chantal Thomas, me disent qu'elles ont parfois l'impression que les femmes à nouveau acceptent de rester dans l'ombre, de sacrifier, par exemple, leur carrière à celle de leur mari. Zelda, il faut comprendre que pour s'émanciper de sa famille et du Sud puritain, ségrégationniste, raciste, etc..., elle devait d'abord trouver un époux. C'est le paradoxe : pour être libre, à son époque, il fallait se marier. Elle est donc allée vers le jeune homme le plus hors norme qu'elle pouvait rencontrer, ce jeune lieutenant nordiste et ambitieux, Scott.

Avez-vous lu le livre de Kendall Taylor " Zelda, l'épouse sacrifiée" ? Si oui, qu'en pensez-vous ?

J'ai lu en partie, le livre de Kendall Taylor : "Zelda et Scott, les années 20 jusqu'à la folie". Mais pas ce titre dont vous parlez. J'ai aimé son approche, qui remet les choses en place et tend à réhabiliter Zelda comme être et comme artiste. En même temps, elle est d'une grande objectivité. Il y a une autre biographie que j'aime beaucoup, "Zelda", de Nancy Milford, que j'avais lu dans les années 80.

Quels sont vos romans préférés de Scott Fitzgerald ? Pourquoi les aimez-vous tant ?

Mon préféré parmi les romans, c'est "L'Envers du paradis", celui par lequel il connut un succès foudroyant à 24 ans. Mais mon livre préféré de lui n'est pas un roman, c'est un récit, "La Fêlure", qui raconte sa lente plongée dans la dépression. Je crois que c'est la meilleure chose jamais écrite sur ce sujet. C'est terrible, mais Scott a une élégance qui fait passer le plus douloureux.

 

"Le couple me "hantait" depuis mes 20 ans pour des raisons conscientes et d'autres sans doute inconscientes"

Votre dernier livre repose sur un procédé très habile, avec lequel Zelda raconterait un peu son Scott Fitzgerald, l'idée est venue comment?

En fait, le couple me "hantait" depuis mes 20 ans pour des raisons conscientes et d'autres sans doute inconscientes. J'avais envie de faire entendre la voix de Zelda, de rétablir un équilibre, et surtout de corriger le traitement désinvolte que certains biographes lui infligeaient : en gros, à les en croire, Zelda aurait été un boulet pour Scott et l'aurait empêché, par ses frasques et sa maladie mentale, de travailler à son œuvre. Or, Scott était lui-même un grand névrosé, alcoolique dès l'adolescence, et s'est détruit lui-même. Ecrire à la troisième personne ne m'aurait pas permis d'entrer dans cette fusion avec Zelda, de lui donner cette voix qu'on lui a volée. Le "je" s'est imposé très vite.

Quel travail préparatoire avez-vous effectué avant d'écrire "Alabama Song" ? Combien de temps cette phase a-t-elle duré ?

Comme je ne prétendais pas à une vérité historique ni à un travail de biographe, je me suis peu documenté au sens technique du terme. J'étais très imprégné de l'œuvre de Scott et de celle de Zelda, très mince, mais puissante. Je me suis dit qu'il fallait, en tant que romancier, faire confiance aux romanciers qu'ils avaient été et chercher la vérité dans leurs écrits. J'ai lu 2 biographies américaines. J'ai surtout relu toute leur correspondance, essentielle pour comprendre leur drôle de couple. Enfin, le livre presque fini, je suis parti en Alabama, sur les traces de Zelda, et particulièrement à Montgomery où elle est née puis est revenue finir sa vie (très courte).

Les premières lignes de votre livre sont un peu énigmatiques. Vous expliquez que vous avez dû vous cacher pour écrire. Pourriez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ? Pourquoi avoir voulu commencer ce roman par ces mots ?

Les expliquer trop serait dévoiler en partie la fin du roman. Mais en clair, je pars de ce point commun que j'ai avec Zelda, qui elle aussi se cachait de son mari pour écrire, pour donner le "la" du livre, et dire qu'il s'agit bien aussi et surtout d'une histoire d'écrivains, donc d'un roman sur la création.

 

 
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L'Internaute Magazine / Agathe Azzis
 

Avez-vous déjà eu vent de réactions de lecteurs sur ce livre ?

Oui, je commence à tourner beaucoup en France, et à rencontrer des lecteurs. Il y a une chose qui me sidère avec ce livre-ci, plus que mes précédents : chacun s'approprie Zelda, chacun se construit "sa" Zelda. Et c'est vrai aussi des journalistes. C'est très troublant et excitant : ça veut dire que le roman atteint son but, je crois.

Quels sont pour vous les rapports entre la réalité et la fiction ? On a parfois l'impression que les deux se confondent dans vos romans.

Oui, je crois que les choses se confondent pour certains écrivains comme Scott, par exemple, qui n'a cessé de mettre en scène sa vie avec Zelda (toutes ses héroïnes sont des avatars de Zelda) ou comme une autre grande romancière américaine que j'admire, Carson McCullers. Carson revendiquait le droit pour l'écrivain de vivre sa vie comme un roman, ce qu'ont fait les Fitzgerald.

Pourriez-vous nous expliquer votre parcours ?

J'ai un parcours un peu sinueux, rien de tracé au préalable. Adolescent, je commençais à écrire, sans penser à devenir écrivain. J'ai commencé par faire un peu de théâtre à 17-18 ans, arrêté mes études de lettres à 20 ans, puis j'ai voyagé, j'ai vécu. Un jour, j'ai écrit une nouvelle que j'ai naïvement envoyée aux trois principaux éditeurs parisiens. Ils m'ont gentiment répondu qu'on ne publiait pas une seule nouvelle mais qu'il fallait que je continue, ce que j'ai fait. Peu à peu, je me suis éloigné du métier de journaliste que je faisais sans passion, disons plutôt sans vocation, et j'ai consacré tout mon temps au roman.

"Je ne veux rien lâcher de la beauté, ni de la richesse de la langue, de son incroyable potentiel"

Pour vous que représente la recherche du style ?

C'est une très lente maturation, en ce qui me concerne. Je ne veux rien lâcher de la beauté, ni de la richesse de la langue, de son incroyable potentiel, et je veux dans le même temps arriver à la simplicité, au sentiment d'une évidence. Mais je le répète, c'est un travail qui s'est fait sur 20 années.

Quels sont les auteurs que vous aimez lire ?

Faulkner, Carson Mc Cullers, Henri Michaux, Bret Easton Ellis, Duras, etc.

Des projets cinématographiques sont-ils prévus ?

Non, pas prévus, mais des discussions sont en cours, menées par une amie californienne. Mon éditrice a aussi envoyé le roman à trois actrices que j'adore. On va voir.

Le mot de la fin de Gilles Leroy : Merci à tous de vos visites et de vos questions sacrément pertinentes. Je ne regrette rien pour le T-shirt et je vous salue amicalement.

 


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