L'Internaute Magazine a reçu
en chat Marie Billetdoux le 11 octobre à 15h. L'auteure a répondu
avec la plus grande franchise à vos questions.Pourquoi
avez-vous changé de prénom ?
Marie Billetdoux : Ca
correspond à une fracture de vie, autrement dit à la perte de l'homme qui m'accompagnait
depuis l'âge de 19 ans. Je n'arrivais plus à écrire et je cherchais comment lui
survivre. On dit que dans ces cas-là, il est bien de faire des actes concrets.
Le regard de l'autre nous enferme. Pour tout mon entourage, c'était Paul et Raphaëlle
ou Raphaëlle et Paul. Pour moi, Raphaëlle était morte avec lui. Ma mère m'avait
dit que le désir de mon père était que je m'appelle Marie. Ma mère, elle, voulait
Raphaëlle. Et un jour, elle m'a dit "c'est "Raphaëlle" qui a triomphé." Je me
suis dit : "qu'est devenue Marie ?". Elle n'a jamais vécu. J'ai voulu donner une
chance au désir de mon père et lorsque mon éditeur, Albin Michel, a accepté de
publier mon livre "Un peu de désir sinon je meurs" sous ce nouveau nom, je me
suis sentie renaître.
"Billetdoux", c'est vraiment
votre nom ?
Il semble que notre ancêtre écrivait des lettres
d'amour sur les marchés au Moyen Age... Oui, c'est un nom d'origine.
Il
y a un passage dans votre livre qui m'a bouleversé. C'est à la page 17. "Tout
j'aime tout de toi, même ce que tu n'aimes pas chez toi, je l'aime... Je désespérais
de rencontrer une femme comme toi, avant toi j'étais mort, j'étais en train de
mourir, c'est une femme comme toi que je veux...". Franchement, c'est ce que toute
femme rêve un jour d'entendre. Croyez-vous encore au prince charmant ?
C'est
sûrement parce qu'on entend pareille déclaration qu'on se donne en toute confiance
à l'homme qui la prononce en oubliant peut-être que ce sont parfois des mots qui
sont prononcés dans le but au moins de durer toute une nuit. Des mots pour se
griser soi-même de l'état amoureux. Cela vous a bouleversé mais vous oubliez que
cet homme les a dits tandis qu'il trompait sa femme et que l'existence de cette
femme, il n'en avait pas parlé avant l'acte d'amour. Or, il semble que la femme
s'est donnée à lui, espérant un avenir affectif. Le "c'est toi que j'attendais"
est, je crois, une phrase extrêmement inquiétante et dangereuse. Elle sous-entend
que votre image préexistait dans l'imaginaire de l'autre. D'où, souvent, les désillusions
qui s'ensuivent...
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J'ai lu votre roman. Et j'avoue qu'il m'a interpellé.
Mais je me suis demandé comment vous aviez réussi à écrire 80 pages sur une seule
et même nuit d'amour. Vous n'aviez pas peur de lasser le lecteur ?
Je
vais vous décevoir. Quand on écrit, en tout cas, quand moi j'écris, je n'écris
pas pour le lecteur. Un peu comme une femme qui se maquille devant la glace, pour
se plaire à elle-même, je cherche d'abord à me plaire là où je suis avec mes personnages.
Avouez qu'il était tentant pour moi de rester dans cette pièce avec eux, d'être
tantôt l'homme, tantôt la femme, mais plus souvent l'homme, à titre d'hypothèse
d'entreprise romanesque. Dehors, c'était l'hiver, il pleuvait, il faisait nuit.
Ils se réveillaient tous deux après avoir fait l'amour en pleine après-midi. Je
n'ai pas eu envie de les faire sortir, de les lancer à nouveau dans Paris, courir
à leur travail, etc. C'est là qu'est venue l'idée : il n'a qu'à la reprendre.
C'est précisément dans un roman qu'un amant peut être idéal jusqu'à ce que, comme
dans la vie, arrive par toutes sortes de petits signes, de petites observations
cruelles, le phénomène de la dessillation (les yeux se dessillent).
Vous
croyez vraiment que "C'est fou, une fille..."?
Je vous rappelle
que c'est l'homme qui s'exprime ainsi. Il me semble que dans cette exclamation
spontanée est contenue toute la notion d'objet qu'elle suppose. "C'est fou" au
sens de "c'est fou tout ce qu'on peut faire avec", cela témoigne à la fois de
l'impression qu'elle est magique, que c'est un objet inouï, étonnant, extraordinaire,
etc. Mais cela oublie la notion de personne, de la personne qui est là.
| "C'est le mystère des couples que je cherche
à pénétrer, à comprendre, à savoir" |
Considérez-vous
avoir lancé un nouveau mode de littérature érotique ?
Je
n'ai pas le sentiment d'avoir écrit un livre érotique. Un livre érotique a pour
ambition d'exciter le lecteur et ce n'est pas, je crois, ce qui arrive au lecteur
en lisant mon livre. En revanche, il n'en sort pas intact, d'après ce que l'on
me dit. C'est un livre sexuel au sens où le sexe est intrinsèquement lié au romanesque
et où le lecteur doit avoir l'impression qu'il est lui-même, selon qu'il est féminin
ou masculin, dans les bras de l'un ou de l'autre. Essayer de dire la jouissance
par la littérature est voué à un échec absolu mais il est intéressant d'essayer
de s'en approcher comme essayer de s'approcher du soleil. C'est LE sujet pour
tous les artistes : peintres, écrivains, cinéastes depuis toujours. Céline disait
"c'est ce moment où la matière devient vie". Hemingway, lui, parlait de "l'autre
contrée". Pour moi, c'est depuis toujours le mystère des couples que je cherche
à pénétrer, à comprendre, à savoir depuis que j'écris. Parce que cela restera
toujours de l'ordre du secret, du secret de chacun.
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J'ai lu "C'est fou une fille" et je reste assez dubitative
de votre vision des rapports hommes-femmes. Etes-vous vraiment aussi pessimiste
?
Quand j'écris, ce n'est pas moi qui suis en question.
Je ne suis pas là, je n'ai rien à défendre, pas de message à faire passer. Je
veux juste donner à voir, montrer, faire sentir, animer des personnages. Il n'y
a que des cas particuliers, des combinaisons particulières d'hommes et de femmes
qui peuvent se décliner à l'infini. Dans chacun des 12 livres que j'ai écrit,
il y a toujours comme une étude assez approfondie d'un homme et d'une femme en
particulier. Dans "Mes nuits sont plus belles que vos jours", j'avais décrit une
sorte de jaloux pathologique, bien qu'extrêmement séduisant, etc. Dans "C'est
fou, une fille...", j'approche le cas d'un dépendant affectif, un narcisse, très
singulier puisqu'il répète d'une part "je ne m'aime pas" et d'autre part, "c'est
ton plaisir qui me fait plaisir". Et je montre comment ces aveux touchants peuvent
devenir les professions de foi d'un grand manipulateur, même si il faut croire
absolument à la sincérité de ses paroles.
Votre livre
ne figure pas dans les sélections des prix littéraires. Est-ce que cela vous ennuie
? Est-ce que cela a une incidence sur la vente de vos livres ?
Il se trouve que j'ai eu déjà deux grands prix littéraires (L'Interallié en 1976
pour "Prends garde à la douceur des choses". J'avais 25 ans et ça m'a fait très
peur. L'autre en 1985, pour "Mes nuits sont plus belles que vos jours"). Je n'ai
jamais vu qu'un écrivain en ait reçu trois... Mais, oui, ça a bien sûr une incidence
sur les ventes de ne faire partie d'aucune liste, ces listes représentant, j'imagine,
pour les lecteurs potentiels à la recherche d'un bon livre, déjà une sélection
des meilleurs.
| "J'ai
essayé d'entrer dans la vision d'un homme quand il tient une femme dans ses bras,
et quand il a le souci que cela dure, sexuellement parlant, le plus longtemps
possible. " |
Décrivez-nous votre héroïne.
L'héroïne après coup m'apparaît ici plutôt comme une sorte de faire-valoir de
l'homme. J'ai essayé d'entrer dans la vision d'un homme quand il tient une femme
dans ses bras, et quand il a le souci que cela dure, sexuellement parlant, le
plus longtemps possible. C'était un moyen pour moi d'illustrer cette confusion
qui existe particulièrement pour l'esprit masculin, entre désir et amour. On croit
qu'on aime parce qu'on désire et quand on ne désire plus, on signifie à l'autre
qu'on ne l'aime plus. C'est une chose que les femmes, et notamment les femmes
entre guillemets "vieillissantes" découvrent avec stupeur, le sentiment qui les
a accompagnées toute leur vie s'étant souvent accordé avec le sacré et avec l'éternité.
Quel
est le roman dont vous êtes la plus fière ?
Parmi tous
les livres écrits, deux sont autobiographiques. De ces deux-là, je ne peux pas
dire que je suis fière : ils étaient des livres nécessaires ("Chère madame ma
fille cadette" écrit quelques années après la mort de mon père et l'autre "Un
peu de désir sinon je meurs" dont j'ai déjà parlé, écrit en état second). Mais
fière, je le suis plus particulièrement de : "Lettre d'excuse", paru en 1981 et
réédité par les éditions du Seuil en septembre dernier parce qu'il est devenu
à travers les années une sorte de livre culte pour certains lecteurs et que, l'ayant
relu, je me suis demandée comment j'avais pu écrire un si beau livre. Il a eu
sur le moment une sortie difficile car je m'étais "absentée" de l'univers littéraire
depuis 5 ans pour écrire et réaliser mon unique long-métrage "La femme-enfant"
avec Klaus Kinski (sorti en DVD ce mois-ci, LCJ éditions).
Le
mot de la fin de Marie Billetdoux :
Comme il est demandé dans le questionnaire
de Marcel Proust : "Etat présent de votre esprit ?" Je répondrais "Inquiet, tendu,
un peu égaré, car je n'ai pas l'habitude de faire des chats. Il me manque de voir
vos visages à tous. Merci beaucoup pour l'intérêt que vous me portez."