L'Internaute Magazine a reçu
en chat Minh Tran Huy le 12 octobre à 14h. L'auteur a répondu avec beaucoup
d'émotion à vos questions.Bonjour, j'ai
beaucoup aimé votre livre. Pourriez-vous me dire qu'elle est la part d'autobiographie
dans cette histoire ?
Minh Tran Huy : D'abord, merci
d'avoir aimé le livre... Il y a une part d'autobiographie évidente dans la mesure
où je suis, comme la narratrice du livre, née en France de parents vietnamiens,
qui ont émigré dans les années 60 pour finir leurs études. Et j'ai bien eu à quinze
ans un ami qui avait les mêmes origines que moi, mais qui était ce qu'on appelle
un "boat people". Je tenais aussi à ce que les itinéraires familiaux décrits dans
le livre soient vrais. Mon grand-père et mon arrière grand-père ont bien été assassinés.
En revanche, aucune des scènes du livre n'a vraiment eu lieu, à part la plus improbable,
celle de la rencontre avec l'écrivain qu'idolâtre la narratrice, Haruki Murakami.
Décrivez-nous
votre héroine. Est-ce qu'elle vous ressemble ?
Le livre
commence comme un flash-back. La narratrice devenue adulte revient sur l'adolescente
qu'elle a été, et sur une rencontre qui, peut-être, lui a permis de quitter cette
adolescence. Elle a donc 15 ans, est d'origine vietnamienne, mais née en France.
Elle est issue d'une émigration plutôt bourgeoise et intellectuelle (à la différence
du garçon qu'elle rencontre, dont la vie a été nettement moins facile). Elle est
très timide, secrète, complexée, et plutôt que de vivre, préfère se noyer dans
toutes les formes de fiction : films, livres, etc. Elle passe son temps à rêver
plutôt qu'à vivre. Elle a peur du monde, et il lui faudra cette rencontre pour
prendre courage. Elle ressemble bien sûr à l'adolescente que j'ai été, mais j'ai
eu moins de mal à vivre ma double culture, je pense, et je n'étais pas si isolée,
tant vis-à-vis de mes parents que de mes camarades de classe. Et puis, la narratrice
est fille unique, ce qui est important dans le livre, alors que j'ai un frère
et une soeur qui comptent beaucoup pour moi.
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© L'Internaute Magazine/ Cécile Genest | |
C'est votre premier roman. Qu'est-ce qui vous a motivé
à l'écrire ?
J'ai toujours voulu être écrivain, depuis que
j'ai douze ans. Au départ, c'était une sorte de chimère que je caressais pour
me dire que je pouvais avoir une sorte de destin. J'adorais les histoires, en
lire, en voir sur petit ou grand écran. Très vite est venue l'idée d'en écrire.
Ensuite, j'ai commencé à m'intéresser au style, à une forme et à une construction
élaborées, j'ai eu envie de travailler les mots et la phrase comme un peintre
travaille ses couleurs ou un sculpteur, la pierre. J'aime l'idée de mettre au
jour une réalité qui soit "mise en forme", plus ordonnée, plus riche, que celle
que nous vivons tous les jours, ne serait-ce que pour mieux comprendre cette dernière.
Mais au fond, je serais bien en peine de décrire les raisons précises qui m'ont
poussée à écrire ce roman. C'était un besoin irrépressible, c'est tout ce que
je sais, et peut-être, dans ce cas précis, une envie de rendre hommage à quelqu'un
auquel je tenais et que j'ai perdu.
Le Vietnam est-il tel
que vous le racontez dans votre livre ?
Les descriptions
sont en tout cas tirées de la réalité : j'ai été plusieurs fois là-bas et j'ai
pioché dans mes souvenirs pour en parler. Hanoï, les plages de Nha Trang,
la Baie d'Along... Cela dit, d'une part, ils datent d'une période précise, alors
que je n'ai jamais vu un pays changer aussi vite (il y a beaucoup de constructions
en cours, des nouveaux hôtels, des routes, etc.). D'autre part, ma mémoire a certainement
recomposé certains paysages. Mais l'ensemble vient de mon expérience personnelle,
de l'appréhension que j'ai eue de ce pays. D'autres pourraient trouver la ville
de Da Lat plus charmante que celle que je décris dans le roman, mais c'est la
vision que j'en ai eu à cette époque-là.
| "J'ai donné quelques repères historiques pour
que quelqu'un qui ne connaisse rien au Vietnam puisse s'y retrouver." |
Vous avez fait des recherches documentées pour retrouver
l'esprit Vietnam du communisme ?
Non, j'ai puisé dans les
récits qu'on m'en avait fait au sein de ma famille. Je m'intéressais à des individus,
à la façon dont ils avaient vécu le communisme, mais pas au communisme en lui-même.
Bien sûr, j'ai donné quelques repères historiques pour que quelqu'un qui ne connaisse
rien au Vietnam puisse s'y retrouver -par exemple la voie "Doi Moi" (changer pour
faire du neuf) ouverte par le régime à la toute fin des années 1980, qui s'est
développée sur le modèle chinois (on conserve le dogme communiste, mais on libéralise
l'économie, pour faire vite). Je voulais donner un visage à des événements qui
sont bien abstraits lorsqu'ils figurent sous la forme d'une date et d'une ligne
dans les livres d'histoire... J'ai essayé d'incarner les faits. Dans le même temps,
j'ai fait relire le texte par mon mari, qui est historien et spécialiste du communisme
(mais du communisme soviétique).
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© L'Internaute Magazine/ Cécile Genest | |
Que représente pour vous le Vietnam ? Si vous deviez-nous
donner envie de découvrir le Vietnam que diriez-vous ?
J'entretiens des rapports ambigus avec ce pays. J'ai le visage d'une Vietnamienne,
je parle vietnamien, mes parents sont nés là-bas, et une bonne partie de ma famille
y vit encore. Mais dans le même temps, je me tiens comme une Française, je raisonne
comme une Française, et j'ai été à l'école en France... Quand je vais là-bas,
je ne m'y sens ni chez moi, ni à l'étranger, et cela se retrouve dans la façon
dont on me parle. Je ne suis ni une touriste lambda (je parle la langue), ni quelqu'un
qui appartient véritablement à ce pays. Il existe un terme d'ailleurs qui désigne
les Vietnamiens de la diaspora, qui sont partis à l'étranger et généralement y
ont plus ou moins fait fortune : les Viet Kieus. Quant à aller au Vietnam, je
vous y encourage vivement : certains paysages sont sublimes (la baie d'Along bien
sûr, mais aussi certaines plages), la nourriture est fabuleuse (vive les mangoustans
!), on peut passer trois semaines là-bas en découvrant chaque jour de nouveaux
lieux, qui ont chacun leur histoire... Le seul ennui, c'est qu'on aura tendance
à vous considérer comme une poule aux ufs d'or, et que le service n'est
pas encore à la hauteur de la beauté et de la richesse (culturelle et géographique)
du pays.
| "Le
livre se joue sur trois étages : l'histoire individuelle (celle des deux adolescents),
l'Histoire (présente à travers les itinéraires des parents, de la grand-mère,
des drames qu'ils ont traversés avant d'arriver en France) et l'histoire comme
fiction." |
Vous qui êtes critique littéraire,
pouvez-vous faire la critique de votre propre livre ?
Certainement,
mais je ne suis pas sûre d'être la mieux placée pour le faire... Surtout, j'imagine
que certains y verront des choses que je n'y ai pas vues. Le thème : une amitié
amoureuse sur fond de mémoire du Vietnam. Je dirais qu'il s'agit d'une éducation
à la fois sentimentale (Lan, la narratrice, rencontre son premier amour, Nam)
et mémorielle (Nam va sans le savoir éveiller la jeune fille à la mémoire de sa
famille et de ses origines). Le malentendu entre eux sera amoureux (il l'aime
comme une soeur, pas elle), culturel (elle est née en France, pas lui) et social
(elle est issue de la bourgoisie vietnamienne, il est un "boat people").
L'amour manqué et le pays perdu renvoient sans cesse l'un à l'autre ("Nam"/Vietnam).
Le livre se joue sur trois étages : l'histoire individuelle (celle des deux adolescents),
l'Histoire (présente à travers les itinéraires des parents, de la grand-mère,
des drames qu'ils ont traversés avant d'arriver en France) et l'histoire comme
fiction. Celle-ci est représentée par les différents contes vietnamiens traditionnels
qui ponctuent le roman et qui font écho à différentes situations qui se déroulent
dans l'intrigue principale. A la fin du livre on se rend compte, aussi, qu'il
s'agit également d'un récit sur les origines de l'écriture, que le roman met en
scène sa propre genèse (symbolisée par un carnet noir que Nam laisse à Lan, et
qu'elle va poursuivre à sa manière). Bon, il y aura bien d'autres choses à dire,
mais je risquerais de monopoliser tout le chat pendant cinq heures, donc je vais
m'arrêter là !