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Interview
 
Août 2007

Pierre Josse : "J'ai découvert que les photos permettaient de réaliser un vrai travail de mémoire."

© Sophie Goussopoulos Le photographe Pierre Josse, par ailleurs rédacteur en chef des "Guides du Routard", nous dévoile sa passion pour les voyages à l'occasion de la sortie de son dernier livre, "Artisans sans frontières".
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Vous êtes un personnage atypique. Pourriez-vous nous expliquer en quelques mots votre parcours ?

Artisans sans frontièresPierre Josse : Un personnage atypique ? Pas tant que ça pour les gens de ma génération ! J'ai reçu une éducation sévère de la part de mes parents et suivi une scolarité classique. Mais je me suit vite révolté par un militantisme actif contre un système sclérosé, poussé par le contexte révolutionnaire international des années 60 (guerre du Vietnam, crise de Cuba, luttes en Irlande et en Palestine, soutien aux dissidents des dictatures de l'Est, etc.).
Professionellement, j'ai été pendant trois ans instituteur en prison à Fleury-Mérogis, puis je suis rentré comme ouvrier rotativiste dans la plus grosse imprimerie du sud de Paris (Draeger, à Montrouge). J'ai ensuite été embauché comme correcteur aux célèbres Guides Bleus chez Hachette.
En 1978, Philippe Gloaguen, le fondateur des Guides du Routard, me propose de m'en occuper techniquement. Au bout de quelque temps, ayant marre de voyager par procuration, je lui ai demandé si je ne pouvais pas aller un peu sur le terrain ! C'est ainsi que j'ai commencé à voyager et à rédiger pour le Routard à partir de 1979, en mettant à profit mon expérience de l'écriture et des voyages (j'avais déjà une trentaine de pays à mon actif). J'ai donc commencé à militer pour le droit au plaisir du voyage et pour un tourisme différent. J'ai vraiment commencé à prendre mon pied quand j'ai réussi à partager mes coups de cœur avec les autres.

 

© Pierre Josse
"J'ai pris modèle sur tous les grands photographes humanistes."

Comment vous est venue l'idée de rassembler toutes ces photos d'artisans du monde entier ? Est-ce la même motivation que pour vos ouvrages précédents (les bistrots du monde, les tombes et nécropoles du monde) ?

J'ai découvert que les photos permettaient de réaliser un vrai travail de mémoire et de sauvegarde de mes voyages. J'ai donc commencé à les collecter de façon thématique sur les sujets qui me passionnaient : bistrots, vieux métiers, cimetières, architectures, vieux quartiers ou villes en mutation. J'ai pris modèle sur tous les grands photographes humanistes, et Atget en particulier.

Racontez nous votrerencontre avec l'auteur du livre, Bernard Pouchèle ? Vous avez déjà fait plusieurs livres ensemble. Sur quelles relations se base votre coopération ?

© Pierre Josse
" Le personnage de Bernard Pouchèle m'a fasciné."

J'ai rencontré Bernard Pouchèle au Salon du Livre de Limoges en 1988, où je présentais le Guide du Routard. C'était mon voisin et il était là pour son premier roman "L'Etoile et le Vagabond", le récit de ses dix années d'errance comme SDF sur toutes les routes de France et de Navarre. Le personnage m'a fasciné par sa grande culture, sa sensibilité, son regard critique plein d'humour sur le monde et sa merveilleuse écriture.
Nous avons rapidement sympathisé et découvert de nombreux points communs : révolte contre l'injustice, la bourgeoisie et ses idées, rejet du racisme anti-immigrés, anti-jeunes, anti-pauvres, anti-vagabonds, etc. Comme il a aimé mes photos et mon regard sur le monde, l'idée d'un livre commun s'est construite peu à peu pour aboutir en 1996 à cette anthologie mondiale des bistrots, "La Nostalgie est derrière le Comptoir" (Pouchèle était par ailleurs né dans un bistrot). Puis, a suivi "Deux Vagabonds en Irland ", "Deux Vagabonds en Bretagne", "Autres Tombes" et "Mémoires".
L'écriture à quatre mains n'est pas toujours facile : nous nous engueulons gentiment sur la forme et le contenu, les idées s'échangent parfois un peu rudement, il fume et pas moi, mais ça avance toujours de façon positive. La tendresse et l'humour sont véritablement les moteurs de notre relation.

Comment se passe la rencontre avec un artisan que vous voulez photographier ?

© Sophie Goussopoulos
"La plupart du temps, une relation s'établit avec l'artisan avant la photo."

Je rencontre les artisans surtout pendant les voyages d'enquête et d'écriture que j'effectue pour le Routard. Si je ne les rencontre pas naturellement en cours de route, je m'enquiers de savoir où ils se trouvent. La plupart du temps, une relation s'établit avec l'artisan avant la photo. Je les interroge sur leur métier, j'observe silencieusement les gestes. Par exemple, j'achète du pain au boulanger et je me fais expliquer les techniques. Avec les forgerons, je commande des objets : couteaux, ciseaux. C'est une belle façon de reconnaître leur travail et d'emporter un souvenir qui a du sens. Cette relation peut s'établir très rapidement ou prendre du temps, il n'y a pas une situation qui se ressemble.

Vous avez voyagé dans plus de cent pays. D'où vient cette boulimie de voyages ? Et qu'est-ce qui la motive ?

Je voyage parce que j'ai un besoin sans cesse renouvelé d'être étonné, pour me remettre toujours en cause et faire avancer ma compréhension du monde. C'est la seule façon à mes yeux de ne pas devenir un vieux con ! J'aime l'ouverture vers les autres cultures, surtout celles que j'ai du mal à comprendre. Dans une cérémonie religieuse, par exemple, je suis plus intéressé par les questions d'identité culturelle que les gens entretiennent avec le rite que par le rite lui-même.

© Pierre Josse
"J'aime l'ouverture vers les autres cultures, surtout celles que j'ai du mal à comprendre."

Si vous deviez vous reconvertir, lequel des métiers de votre livre voudriez-vous exercer ?

Les forgerons me fascinent. Ils travaillent dans un univers apocalyptique avec autour d'eux le feu, la lumière, les atmosphères âcres et les bruits assourdissants. On voit les objets s'élaborer entre leurs mains, prendre forme. Ca me rappelle lorsque j'étais imprimeur et que je travaillais sur des machines grandes comme des paquebots. On met du papier blanc au cul de la bécane, et ça ressort à l'autre bout. Imprimeur, c'est un métier génial, on peut suivre et dominer tout le processus de production. Mais j'avoue que je n'ai plus la force physique de faire ce métier !

 

Y a-t-il l'objectif d'une prise de conscience occidentale de la pauvreté de certains pays derrière les photos du livre ?

JIl n'y a pas intention d'éveiller les consciences sur la pauvreté de certains pays. Mais j'espère plutôt réussir à démontrer que l'on perd beaucoup à supprimer les métiers artisans, que l'on perd des atmosphères, de chaleureuses relations sociales et de la poésie. Au contraire, en montrant les rustiques cordonniers marocains ou les vieux artisans français avec leurs vénérables machines et leurs gestes millénaires, je redonne l'espoir aux lecteurs de toujours pouvoir respirer de bonnes odeurs de cuir, ou encore de pouvoir faire réparer les vieux objets auxquels on tient.

Quels sont vos futurs projets ?

© Pierre Josse
"Chaque pays vous touche pour une raison très particulière."

J'ai, le projet d'un tour de France de mes 100 coups de cœur (paysages, architectures, gens, modes de vie, cultures, etc.), toujours avec l'aide mon vieux complice Pouchèle !

Quels sont vos coins préférés dans le monde ?

Ils sont nombreux, car chaque pays possède ses qualités et vous touche pour une raison très particulière. Mais je peux affirmer que parmi les plus forts, on trouve la Birmanie (malgré la dictature, un peuple et une culture exceptionnels), le Yémen (la plus belle architecture urbaine au monde), le Tibet (pour l'héroïsme de ses habitants à lutter contre le rouleau compresseur chinois), la Patagonie argentine et ses grands glaciers, la Bolivie, les temples d'Angkor, le Mali et le pays Dogon, l'Irlande, Berlin pour sa vie nocturne, ses 60 musées, sa jeunesse, Riga, la capitale mondiale de l'art nouveau, le Vietnam, le Laos, le Rajasthan, le Brésil, le nord du Chili, les parcs animaliers de l'Afrique de l'Est (Tanzanie, Kenya) et tant d'autres.

 


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