La nuit s'assombrissait, des chants
de victoires emplirent les rues. Ils avaient dignement fêté leur succès. Sa seule
histoire d'amour avait été comme ce match. Ca avait commencé par une touche, et
ça s'était terminé par un placage. C'est ce à quoi songeait Lucien Garamond en
traversant la France en première classe du train Paris-Bordeaux, en chemin pour
la gare de St Jean où il devait rejoindre son fils, Jeremy. Il ne l'avait pas
vu depuis seize ans, il en avait à présent vingt et un. Il n'avait plus aucun
contact. Pas de coup de téléphone, ni même de carte postale. La dernière fois
qu'il avait vu son fils, c'était ce soir là, après la troisième mi temps, où avec
les collègues, ils avaient rejoué le match à coup de chips, de bières, de chants,
et de rires. Elle avait toujours méprisé ces moments de célébration. Elle avait
toujours détesté le monde amateur de l'ovalie. Comme d'habitude, elle lui avait
fait une de ces innombrables séances de cirque où elle vociférait qu'il n'était
bon à rien, que les avants avaient leur QI inscrit dans le dos et qu'il fallait
être totalement con pour pratiquer le seul sport où il n'y avait pas d'argent
à gagner. Elle s'était mise à hurler devant le petit qu'elle n'avait jamais vu
un mec si con, tout juste bon à se filer sur la tronche, et à picoler. Il savait
que son truc à elle, son sport préféré était les après-midis Carte Bleue dans
les magasins chics. Qu'y avait-il à répondre ? C'était chaque fois la même chose.
Ses insultes empoisonnées de haine arrivaient en plein cœur. Il avait beau faire
des efforts, se montrer compréhensif, limiter les troisièmes mi-temps, rien ne
changeait jamais, elle vouait une haine sans faille à l'ovalie parce l'amateurisme
limitait les achats possibles sous peine de carton rouge bancaire...
Stéphane,
41 ans, Courbevoie (92)