La nuit s'assombrissait, des chants
de victoire soudain emplirent les rues... Six furies pleuraient de rire après
le châtiment infligé au petit coq en herbe de leur classe.
Tout a commencé
il y a presque trente ans. C'est un poncif, on ne se remet jamais de son année
de sixième. Il a bien fallu faire comme tout le monde, s'y laisser glisser langoureusement
et y abandonner quelques plumes, deux ou trois illusions, et bien pire. Avec mes
cinq amies pour la vie, j'ai donc décidé, la veille de Noël de cette année-là,
de ne plus rien faire comme tout le monde. Et au collège d'Aigremont, à la place
du petit Jésus, est née notre congrégation secrète : le Rassemblement unitaire
des garçonnes blasphématoires des Yvelines (R.U.G.B.Y.).
Je crois que Géraldine
était la pire. La plus rondelette, la plus effrénée. La plus cruelle, aussi. Florent
Brisset l'avait traitée de boule puante. Depuis la semaine de la rentrée, elle
ne nous laissait aucun répit : "On va les bouffer tout cru, les grenouilles" -
elle n'appelait jamais les garçons autrement. On n'avait pas le droit d'aller
en récré, pas même à la cantine, encore moins en gym : il fallait seulement parler,
parce qu'il fallait agir. Elle n'avait que ce mot à la bouche, Géraldine.
La
première étape, bien entendu, consistait à ne pas adresser un mot aux garçons.
Céline avait bien failli être radiée pour avoir osé emprunter une gomme à Arnaud
Fimet, le plus lourdaud, mais aussi le plus inoffensif des créatures maudites
du sexe faiblard, dixit Adèle, de notre 6e B...
Juliette,
31 ans, Paris (75)