Plus que deux heures à attendre,
un frisson dans l'éternité des sueurs froides, une ligne d'inquiétude dans l'anthologie
de la trouille, si tu es romantique ou légèrement désespéré.
J'ai entendu
le soupir du système pneumatique de la porte du bus et les premiers cris des supporters
massés autour du stade. À ce moment précis, je buvais de la sangria, et les paroles
d'une gazelle qui voulait que je lui donne mon foulard rouge. J'allais esquiver
d'un sourire quand Gégé a lancé "Paco Ojeda". J'ai pensé à Mont-de-Marsan, ou
à Séville, enfin aux arènes, quand le taureau déboule, et qu'alors le même son
jaillit de toutes les gorges, forte puis decrescendo, jusqu'à se confondre avec
celui des pattes de la bête qui foulent le sable. Ce n'est pas un cri, ou alors
un cri sourd, dans lequel se mélangeraient le salut, la crainte et l'admiration.
Mais
personne ne va mourir embroché. Ces types-là sont définitivement immangeables.
Il fallait bien y venir tôt ou tard, tant pis pour les idéaux des puristes.
L'Ovalie compte désormais des ambassadeurs médiatiques du savoir-faire national
en termes de yaourt, de lessive, et même de shampoing. On ne va tout de même pas
reprocher à leurs père et mère de les avoir conçus sportifs, propres et définitivement
chevelus. Et ce qui s'apparente aujourd'hui à un frémissement mercantile va se
transformer, en cas de victoire, en déferlante. Une armée de créatifs a déjà dû
plancher sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à un ballon de rugby, aux
poteaux, à une touche ou une mêlée. Qui veut une quinzaine d'œufs rangés dans
une barquette en forme de H ?
"Hé ! Tu joues ou tu prends le train ?"
Je sursaute et j'embouche, alors que Gégé attaque "El Cali". En cas de défaite,
même si aucune agence ne les a sans doute contactés sur ce point, il leur restera
tout de même l'évocation nostalgique d'un glorieux passé ainsi que l'exhibition
de leur future surcharge pondérale (qui les exclura au passage du calendrier qui
fait glousser les filles et rend jaloux les arbalètes de mon espèce) dans les
tribunes officielles de l'honneur relatif...
Laurent,
43 ans, Chevanceaux (17)