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Assis côte à côte sur le banc, les piliers affinaient avec le talonneur quelques réglages techniques et ésotériques : modifier cet appui, baisser cette épaule, rentrer la tête. Il était calme, étrangement serein, presque détaché du match. C'était inhabituel et cela pouvait être dangereux. Mais son frère d'armes laissa le silence s'installer entre eux. Il y flottait une vibration qui les touchait intimement. Lors du retour sur la pelouse, il commença à voir défiler ses souvenirs de joueur, par flashs. Il tenta de les refouler pour rester concentré mais il était assailli. Et plus le chrono avançait, plus il devenait perméable. Le rugby lui avait tout donné. Il l'avait extirpé de la misère sociale, sauvé du travail à l'usine, ouvert les frontières et offert des valeurs. Ce sport, son sport, lui avait bien laissé quelques cicatrices à vie, récoltées sous les crampons adverses et les opérations, mais que pesaient-elles face à l'entaille, profonde et bénie, du rugby sur sa ligne de vie ?! Celle-ci avait fait dévier une existence toute ronde, promise à l'ennui, vers l'ovale et la lumière.

Tenir le cuir entre ses mains et s'enfuir. Le porter vers l'en-but. Ce plaisir rudimentaire ne s'offrait pas souvent aux piliers, éreintés par les travaux de labours. C'était pourtant ce qui lui arrivait à cet instant de la partie. Il avait hérité du ballon sur un contre et filait vers la Terre Promise, pourchassé par une meute. Le troisième ligne qui voulut l'attraper rebondit sur lui mais trois autres Anglais le prirent violemment en sandwich en commettant un plaquage haut. Étendu et sonné, il vit son frère de sang sauter par-dessus lui, à la manière d'un cheval de trait sur un obstacle, et châtier aussitôt les coupables. Il distribuait les marmites dans tous les sens et avançait comme sur un ring. Dépassé, l'arbitre vibrionnait avec son sifflet tandis que ses coéquipiers tentaient vainement de le retenir.

Le soigneur était arrivé à son chevet mais il le repoussa pour se relever précipitamment. Chacun était maintenant inquiet car le scénario de ce qui allait se passer était bien connu. Il allait rejoindre son frère et transformer une échauffourée en bataille rangée, au prix d'un carton jaune, voire rouge. Le capitaine essaya de le retenir en vain, il courait déjà vers la nuée. Comme prévu, il se jeta sur le mur anglais mais sans décocher le moindre coup de poing. Bras en l'air et paumes ouvertes, il se retourna de suite vers les siens. Ce geste d'apaisement était si stupéfiant de sa part qu'il produisit l'effet d'un arrêt sur image. La bagarre cessa immédiatement. L'air désemparé, la tête basse, son frère s'approcha de lui et marmonna : "T'as raison. Ça ferait désordre de finir ta carrière sur un carton rouge."
Il posa la main sur son épaule avant de lui répondre : "Pardon, je ne savais pas comment le dire… Oui, je raccroche ce soir. C'est fini."
Son frère leva ses yeux embués vers la pendule et lâcha, la mâchoire serrée : "Non ! Encore 11 minutes. Tu me dois une mêlée, notre dernière."

François, 44 ans, Nancy (54)


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