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Avril 2007

"Le Centre Pompidou est contraint de parier, pas seulement de présenter ce qui est consacré"

A l'occasion du trentenaire du Centre Pompidou, Marianne Alphant, directrice des "Revues Parlées" au Centre Pompidou, organise l'"Histoire des Trente", un cycle de conférences sur l'histoire de cette institution culturelle. Elle a répondu à vos questions en direct le 10 avril.

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Comment a démarré pour vous l'aventure au Centre Pompidou ?
C'était en 1993. Je venais du journal "Libération" où j'avais travaillé neuf ans et je cherchais une autre aventure. Le Centre Pompidou était en pleine réorganisation et on m'a proposé de diriger un grand service de "parole".

 

Comment passe-t-on du journalisme à l'organisation d'expositions ?
C'est une longue histoire. On commence par regarder les autres faire avant de se lancer. Le département du centre dont je relève, le Département du développement culturel, a la possibilité de proposer des expositions et de les réaliser depuis la réouverture du centre, en 2000. J'ai pu participer, un peu en spectatrice, un peu en auxiliaire, à l'exposition "Le temps vite" qui a ouvert en 2000. Puis, il fallait quelqu'un pour l'exposition Roland Barthes et je me suis lancée avec une partenaire co-commissaire. Il faut tout apprendre, c'est très excitant.

En quoi consiste votre travail ?
Il s'agit avant tout de programmer des débats, des lectures, des colloques et des rencontres dans toutes les disciplines qui entrent dans le champ du centre : des arts plastiques à la philosophie, en passant par la littérature, l'architecture, l'histoire de l'art, la danse ou le graphisme. Il faut choisir les bons invités et mettre en place les événements.

Depuis quand dirigez-vous les "Revues Parlées" ?
Depuis juillet 1993.

"On m'a demandé de réunir toutes ces programmations en leur donnant une certaine cohérence"

En quoi consistent les "Revues Parlées" ?
C'est un grand service transversal qui réunit la plupart des programmations "orales". Quand je suis arrivée, je succédais à Blaise Gauthier qui venait de disparaître après avoir conçu et dirigé "La Revue parlée" depuis 77.
Il programmait surtout des rencontres littéraires et des lectures de poésie. Mais, peu à peu, il s'était développé toute sorte de programmations annexes dans le domaine de la parole. Quelqu'un s'occupait d'un séminaire de philosophie, un autre d'un cycle d'histoire, un autre d'une programmation d'architecture ; le tout dans un grand désordre et sans coordination. On m'a demandé de réunir toutes ces programmations, de les unifier et de les diriger en leur donnant une certaine cohérence.

Comment choisissez-vous les invités qui viennent aux "Revues Parlées" ?
C'est "la" question bien sûr ! Il y a des choix qui s'imposent. Quand on construit un cycle de conférences avec des philosophes qui viennent parler de leur "vocation philosophique", on cherche à inviter les plus grands. Même chose pour les architectes, par exemple, ou les historiens de l'art. Mais il y a aussi des choix personnels qu'il faut assumer, notamment dans le domaine de la littérature. Le Centre Pompidou a une mission de découverte et d'excellence. Il est contraint de parier, pas seulement de présenter ce qui est déjà consacré. Disons que, s'agissant d'écrivains, j'inviterais plutôt Pierre Michon, Jean Echenoz ou Annie Ernaux que Marc Lévy ou Jean d'Ormesson.

Vous semblez dire qu'en matière de littérature, vos choix sont plus critiqués. Pour quelle raison ? Pourquoi cet art en particulier ?
Je me souviens d'une grande discussion avec la directrice de la BPI. La Bibliothèque du centre a son autonomie et sa propre programmation. Il a été question, un moment, de les réunir et de créer au sein des "Revues Parlées" une sorte de section "littérature 2" dont la programmation serait confiée à la BPI. La directrice me trouvait élitiste et pensait que la mission de la BPI était d'assurer la diffusion de la lecture. Si les lecteurs s'intéressaient à un auteur, nous devions l'inviter sans discuter ce choix. Je pense au contraire que nous devons avoir les mêmes exigences que le musée. Le musée est très sélectif dans ses acquisitions et ses expositions. Il affirme des choix qui ne sont pas ceux, par exemple, des galeries de Montmartre. Nous devons avoir les mêmes exigences, s'agissant des écrivains et des poètes, qui incarnent une certaine idée de la littérature.

L'exposition "Histoire des Trente" propose une nouvelle lecture de l'actualité culturelle des 30 années d'existence de Beaubourg. En quoi consiste-t-elle ?
Il s'agit d'un cycle de rencontres, de "soirées-événements" avec des acteurs du monde des arts et de la culture. Pour illustrer chacune des 30 années du Centre Pompidou, nous faisons appel à des invités (écrivains, philosophes, artistes, réalisateurs, chorégraphes, architectes...) qui ont réalisé quelque chose cette année-là. Par exemple, 1977, date de l'ouverture du centre, c'était forcément Renzo Piano et Richard Rogers (cette fois-là, nous avions un couple), les architectes du centre. Pour 1989, date de la chute du mur de Berlin, j'ai cherché un écrivain allemand et ce sera Günter Grass qui viendra parler de cette année-là parce qu'elle a forcément changé quelque chose à son œuvre.


"Il semble que le projet ait semblé assez séduisant pour que tout le monde accepte d'y participer"

Les prestigieux invités ont-ils facilement répondu présents ?
A ma grande surprise, oui. Nous avons souvent des difficultés pour déplacer des personnalités aussi demandées et professionnellement actives que Philippe Starck ou Paul Auster. Mais, pour cette occasion, il semble que le projet ait semblé assez séduisant pour que tout le monde accepte d'y participer. C'est une façon de savoir si l'idée est bonne. Je me souviens d'avoir ramé pour organiser un colloque sur le rapport entre la dépression et la création. Personne n'était libre, tout le monde avait mieux à faire à cette date : signe que l'idée du colloque n'était sans doute pas très pertinente.

De tous les événements qui sont prévus cette année, lequel vous tient plus à cœur et pour quelles raisons ?
Il n'y en a pas un mais plusieurs. Je dirais Paul Auster, Claude Lanzmann ou Anne Teresa de Keersmaeker que je n'avais jamais réussi à inviter auparavant. Ou alors Olivier Cadiot et Jérôme Bel, parce qu'on y affirme des choix qui nous sont particuliers. Ou encore, Alain Cavalier parce que son travail de réalisateur me touche infiniment. Mais chaque soirée en fait une aventure à elle seule.

Que pensez-vous de Samuel Beckett (car vous êtes commissaire de l'exposition qui lui est consacrée) ?
C'est un écrivain immense, un créateur hors du commun. Tout est grand chez lui, son écriture comme son ascétisme et sa générosité.

Les arts numériques et notamment le net art mériteraient davantage de manifestations ou d'expositions. A quand aussi une exposition digne de ce nom ?
Vous avez entièrement raison. Nous réfléchissons aux moyens de faire entrer ce type de création dans la programmation du centre.

"C'est une institution étonnante"

Est-ce sympa de travailler à Beaubourg ?
Très. C'est une institution étonnante, avec des blocages inévitables dus à son histoire mouvementée, mais une institution qui a aussi une faculté impressionnante à briser ses propres habitudes et à innover. Il y a partout, à tous les niveaux, des gens animés par une vraie passion.

Comment voyez-vous l'avenir de Beaubourg ? Et celui des "Revues Parlées" ?
L'avenir de Beaubourg ? On parle beaucoup en ce moment de sa diffusion en province et à l'étranger via des "Centres Pompidou bis", à Metz ou à Shanghaï. Mais pour que notre modèle s'exporte, il faut qu'il ne cesse de travailler sur lui-même, qu'il s'enrichisse et sache rester à l'écoute de la création contemporaine. Après l'"Histoire des Trente", nous réfléchissons à une programmation sous forme de cartes blanches de deux ou trois mois à différents acteurs de la création.

Que pensez-vous de la politique culturelle menée en France ?
C'est terrifiant comme question ! Je ne peux pas vous dire qu'il faudrait privatiser la culture, ni la rentabiliser. Je travaille dans un lieu qui s'est constitué autour d'une utopie de partage, d'accès de tous à la culture la plus exigeante. J'en suis toujours là. Pour le service public et la gratuité, les "Revues Parlées" sont la seule enclave de gratuité au Centre.

Exercez-vous encore le métier de journaliste ? Ca ne vous manque pas trop ?
Ce qui m'a le plus intéressé dans le journalisme, c'était les rencontres et les entretiens : faire un entretien avec Claude Simon, avec Italo Calvino, avec Marguerite Duras, par exemple. Ce genre d'activité, j'ai tout à fait pu la conserver et la mettre en pratique dans les soirées publiques. Seule différence, en somme, je n'écris plus ces entretiens. Ils ont un caractère plus éphémère sauf lorsque nous les filmons pour les mettre en ligne.

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