CHAT
 
Octobre 2007

"Avec ce livre, j'ai voulu rétablir le décalage entre l'éthique de Parker et la réalité !"

Ancienne collaboratrice de Robert Parker, le critique de vins le plus influent de la planète, Hanna Agostini vient de publier "Robert Parker, anatomie d'un mythe", un portrait non autorisé de ce dernier. Elle a répondu à vos questions lors d'un chat.
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Photo © Cécile Genest / L'Internaute Magazine
 
"Travailler avec Robert Parker fut une expérience passionnante"

Qu'est ce qui vous a poussé à écrire cette biographie non officielle ?

Hanna Agostini : Quand on a travaillé pendant 8 ans avec quelqu'un qui se présente comme un chevalier blanc, comme le défenseur du consommateur, qu'on a soi-même adhéré à cette démarche et qu'on y a cru, et que l'on s'aperçoit qu'il y a un décalage entre son éthique affichée et la réalité, on se dit qu'il faut rétablir les choses. D'où ce livre, qui est le fruit d'une réflexion mûrie par plusieurs années d'expérience au cœur du monde viticole.

 

Comment avez-vous rencontré Robert Parker ?

J'ai rencontré Robert Parker en 1994-1995, quand il a demandé à mon époux qui est avocat de le défendre dans l'affaire Faiveley.

 

Avez-vous apprécié de travailler avec cet homme ?

Ce fût une expérience passionnante. Dire le contraire serait faux et injuste. Cela étant, pendant notre collaboration, j'ai été celle sur laquelle de nombreuses personnes n'osant s'attaquer au grand homme ont jugé bon de se défouler. Mais c'est la règle du jeu, je suppose.

 

Qu'avez-vous appris en travaillant avec Robert Parker ?

Paradoxalement, j'ai appris l'importance de l'information vraie qui est due au consommateur, et surtout qu'il fallait se montrer toujours plus exigeant dans ce domaine.

 

J'ai lu que vous étiez juriste, êtes-vous également œnologue ?

Non pas du tout, mais j'ai appris le vin "sur le tas". En fait, j'ai la passion du vin.

 

Quel est votre métier aujourd'hui ? Ecrivain, juriste ?

Les deux - et je traduis aussi des ouvrages.

 

 
Photo © Cécile Genest / L'Internaute Magazine
 
"Pour certaines personnes, Parker est un tabou et il ne faut pas en parler"

Qu'attendez-vous comme réaction à la sortie de votre livre ?

J'ai déjà eu des réactions, entre autres un procès - que j'ai gagné. J'ai également eu la (bonne surprise) de recevoir des encouragements de nombreuses personnes qui pensent qu'il était temps que certaines choses - aussi bien positives que négatives, fussent dites. Et bien sûr, il y a ceux qui dénigrent l'ouvrage sans même l'avoir lu.

 

Ne craignez-vous pas d'être "grillée" dans le métier ?

Quand on prend le parti de dire les choses, on s'expose forcément. Après c'est une question de rigueur intellectuelle : est-ce mieux de se taire, ce qui est une forme de lâcheté, ou de dire ce qui doit l'être, au risque de déranger. J'espère seulement qu'il y aura des gens qui prendront ce livre pour ce qu'il est : c'est-à-dire un exposé documenté et étayé, qui ne fait que mettre l'accent sur ce qui se sait déjà.

 

Avez-vous eu des doutes avant la publication ?

Bien sûr. Pendant que j'écrivais cet ouvrage, j'ai côtoyé deux catégories de personnes : les unes pour lesquelles Parker était un tabou - il ne fallait donc pas en parler, pas y toucher. D'autres qui pensaient qu'il fallait que soit publié un tel témoignage. Juste avant la parution du livre, je me suis longuement interrogée sur la portée de mon engagement.

 

Savez-vous comment votre livre est reçu dans le monde du vin ?

C'est toujours la même chose : il y a de nombreuses personnes dans le monde du vin qui m'ont dit qu'elles étaient ravies de voir paraître ce livre, mais elles sont aussi très soucieuses de leur anonymat... J'ai aussi lu et l'on m'a rapporté que certains avaient clairement dénigré l'ouvrage - bien que ne l'ayant pas lu.

 

Est-ce difficile pour une femme de s'imposer dans le monde du vin, est-ce un milieu "macho" ?

Oui, plutôt. En plus, je ne suis pas du Bordelais, donc j'avais un obstacle de plus à surmonter. L'ouvrage d'Elin McCoy m'a permis de comprendre que j'avais dérangé, notamment ses nombreuses allusions à "l'outsider à la peau noire" venue de l'île Maurice s'incruster dans un Bordeaux conservateur...

 

Quelle relation entretient Robert Parker avec Michel Rolland ?

"Robert Parker est un génie en matière de dégustation !"

Michel Rolland confiait il y a quelque temps à Vincent Noce de Libération que Parker était "un ami". C'est clair, net et précis et l'on ne voit pas pourquoi il n'en serait pas ainsi alors que les deux hommes se connaissent depuis des années. En revanche, Robert Parker est beaucoup moins direct et semble nier cette amitié. Il répète souvent qu'il n'a pas d'amis dans le monde du vin et déclarait à Laure Gasparotto qui l'interrogeait sur son amitié avec Michel Rolland qu'il n'avait en vingt deux ans déjeuné ou dîné que six ou sept fois avec celui-ci. Si l'on se fie à ces déclarations, il s'agirait d'une amitié unilatérale...

 

Quelles sont les relations de Robert Parker avec les vignerons en général ?

Robert Parker a fait de l'indépendance du critique son cheval de bataille. Il ne perd jamais une occasion de marteler l'absolue nécessité pour un critique de garder ses distances avec le négoce et la production. Il disait même récemment, en parlant des gens du monde du vin, qu'il "n'avait pas besoin de leur amitié". Cela dit, il a dédié son Bordeaux 1999 à des gens qualifiés "d'experts en amitié" et son Parker illustré "aux amis dont les noms suivent". Et suit effectivement une liste de personnalités impliquées à des titres et degrés divers dans le monde du vin.

Les relations de Robert Parker avec ces personnes sont, pour le moins, difficiles à appréhender.

 

Paye t-il les bouteilles qu'il critique ?

Il dit acheter la plupart des vins qu'il déguste. Cela étant, il ne paye pas les échantillons qu'on lui envoie, ce qui est normal, et pas les vins qu'il déguste en cours d'élevage - ce qui est encore normal.

 

Robert Parker a-t-il conscience de l'effet que produit son guide sur la cote et le prix des vins ?

Si l'on se fie à ce qu'il déclare à certains journalistes, on peut penser que oui. Il déclarait, lui-même (à Vincent Noce, je crois, mais je n'en suis pas sûre), que personne d'autre que lui n'avait eu autant d'influence dans le domaine de la critique. Il confiait encore à Charlie Rose qu'il pouvait faire ou défaire la réputation d'un vin dans plusieurs endroits du monde. Je n'ai pas les références exactes, mais elles sont dans le livre. Donc, je pense qu'il a parfaitement conscience de son pouvoir et de son influence.

 

 
Photo © Cécile Genest / L'Internaute Magazine
 
"Ce qui m'a marqué dans ses pratiques ? Sa (mauvaise) maîtrise du copier-coller !"

Que pensez-vous des critiques qui disent que Robert Parker n'aime qu'une sorte de vin et que certains vignerons manipulent les dosages pour correspondre à ses goûts ? Va t-on vers une uniformisation du vin ?

On ne saurait nier que Robert Parker a un goût. Or il se trouve que ce goût correspond à celui de nombreux consommateurs. Il est tout à fait normal que, pour obéir à la loi du marché, certains producteurs aient pris le parti de produire les vins qui plaisent. Cela étant, d'aucuns pensent que nous allons vers une uniformisation du goût. Dans la mesure où le monde actuel s'uniformise dans tous les domaines, on ne voit pas pourquoi le vin échapperait à ce phénomène. Cela dit, il y a des poches de résistance et il ne tient qu'à ceux qui dénoncent ces tendances de s'organiser pour les contrer efficacement.

 

Vous dites qu'il a conscience de son pouvoir ? En use t-il et en abuse t-il ?

C'est une question à laquelle il est difficile de répondre.

 

Vous qui avez travaillé avec Robert Parker, a-t-il un nez aussi développé qu'on le dit ?

Mille fois oui. Ce type est un génie en matière de dégustation.

 

Qu'est ce qui vous a le plus marqué dans les pratiques de Robert Parker ?

Sa (mauvaise) maîtrise du copier-coller ! Non, je plaisante. Il a un esprit de synthèse hors du commun. Vraiment.

 

Comment se déroulait les dégustations que vous avez organisées pour Robert Parker ?

Je récoltais généralement les échantillons dont personne ne voulait et il les dégustait dans nos bureaux. Et je l'accompagnais dans certaines dégustations (ex : Union des grands crus, syndicats de Pomerol et Saint-Emilion). Je ne dégustais pas avec lui, mais je lui servais les vins, l'eau, j'évacuais les bouteilles, bref je m'occupais de lui faciliter la tâche. Il est mal aisé de se servir, de prendre des notes, de bouger les bouteilles, bref de tout faire soi-même. Voilà. Mais il ne dégustait pas à l'aveugle, si c'est ce que vous vouliez savoir.

 

Pourquoi Monsieur Parker est sortie de l'ombre un beau jour ? Quelle a été sa formation et quel élément déclencheur l'a porté aux yeux du grand public ?

Robert Parker s'est révélé à la faveur du millésime 1982, qu'il a porté aux nues contre un bouclier d'avis autorisés, même s'il n'était pas le premier (CT Michel Bettane) à avoir dit qu'il s'agissait d'un grand millésime. En fait, les Américains ont suivi ses conseils alors que de nombreux autres critiques avaient dénigré le millésime et ont acheté de grandes quantités de ces vins en primeur. Au moment de la mise sur le marché desdits 1982, la plupart des gens s'étaient rendus compte de la très grande qualité du millésime, mais les prix s'étaient envolés. Ceux qui avaient acheté en temps voulu avaient donc, en suivant les conseils de Parker, fait de très bonnes affaires. C'est vraiment ce qui a propulsé Robert Parker à l'avant plan. Il n'est pas œnologue, mais autodidacte en matière de vin.

 

Savez-vous si Robert Parker a lu votre livre ?

Je ne sais pas.

 

 
Photo © Cécile Genest / L'Internaute Magazine
 

Pourquoi Monsieur Parker n'est-il pas forcément le bienvenue en Bourgogne ?

L'affaire Faiveley qui date de 1994-1995 a quand même fait pas mal de bruit, et si certains producteurs n'ont pas tourné le dos à Robert Parker, d'autres lui ont carrément fermé leurs portes. Pour apaiser les tensions, il a préféré confier la couverture de cette région à son assistant Rovani. Depuis il n'est pas, à ma connaissance, revenu déguster en Bourgogne (du moins pour commenter les vins dans son bimestriel).

 

Pouvez-vous préciser ce qu'est "l'affaire Faiveley" ?

Tout a commencé lorsque Robert Parker a écrit dans un de ses guides en substance que les vins de Faiveley (célèbre producteur de Bourgogne) qu'il dégustait aux Etats-Unis lui semblaient moins riches que ceux qu'il dégustait dans les caves de Faiveley en Bourgogne. De nombreux distributeurs de Faiveley aux Etats-Unis et dans le monde auraient alors demandé à Faiveley s'il leur fournissait les mêmes vins que ceux qu'il présentait dans ses caves. Ce qui fait désordre. Faiveley a donc intenté une action en justice contre Parker, lui reprochant d'avoir eu à son égard des propos diffamatoires. L'affaire s'est soldée par une transaction.

 

Pensez-vous qu'un néophyte peut lire votre livre ou est-il trop "calé", y-a t-il des termes très pro ?

Je pense que ce livre est accessible à tous - à l'exception peut-être de quelques passages qui demandent de bien connaître les vins du Bordelais. Cela dit, il est émaillé d'anecdotes accessibles aussi bien aux néophytes qu'aux initiés.

 

Pensez-vous que votre livre aura des répercussions sur la façon dont est perçu Robert Parker dans le monde du vin ?

Dans ce livre, j'expose des faits et des éléments, et je donne les clefs. A chacun de faire son interprétation après avoir lu le livre. Mais j'ai volontairement choisi sur ce point de poser les questions et pas d'apporter des réponses, en gros de ne pas penser à la place des gens.

 

Combien de temps vous a pris l'écriture du livre ?

L'écriture proprement dite du 5 août 2006 à fin décembre 2006, mais j'avais compilé des informations depuis 18-24 mois ou un peu plus.

 

Quand vous est venu l'idée du livre ? Vous collaboriez encore avec Robert Parker ?

Non. C'est quand j'ai terminé la traduction de son Bordeaux 2005, qui nous a demandé un énorme travail de vérification et de correction. Nous devions lui poser des questions sur tout ce qui nous semblait incohérent dans l'ouvrage. Ses réponses m'ont permis dans un premier temps de me constituer un sympathique bêtiser que je partageais avec mes amis.

 

Allez-vous continuer à travailler dans le monde du vin ?

Je pense à un autre ouvrage consacré aux vins. A moins que je ne finisse dans la Garonne avant...

 

 
Photo © Cécile Genest / L'Internaute Magazine
 
"Robert Parker a de nombreux collègues, mais personne ne lui arrive à la cheville en termes d'influence et de pouvoir !"

Vous êtes courageuse pour oser vous attaquer au « mythe Parker ». Avez-vous subi des pressions ?

Non, mais j'ai déjà eu un procès qui avait manifestement pour but de faire interdire le livre ou, à tout le moins, d'en retarder la publication. Cela étant, ce procès a été gagné. Par moi, j'entends.

 

Pensez-vous que cela pourrait faire le sujet d'un film ?

Je ne pense pas que le livre s'y prête, mais je ne suis pas spécialiste en la matière.

 

Pouvez-vous nous conseiller de bonnes bouteilles ? Quels sont les crus que l'on doit absolument avoir dans sa cave ?

Je suis très mal placée pour conseiller dans ce domaine où je fonctionne totalement à l'affectif. Dans ma cave personnelle, je privilégie les vins de Jean-Hubert Delon et de Marcel Guigal, qui sont des amis. J'ai l'impression en dégustant leurs vins de retrouver un peu de leur personnalité et j'ai pour ces vins là, qui me procurent d'infinies émotions, toutes les indulgences du monde (et Dieu sait s'ils n'en ont pas besoin...). Cela dit, j`adore aussi les vins de Bruno Borie, qui est aussi un ami. Je préfère le dire, mais sans ouvrir un Ducru Beaucaillou, j'avoue avoir du plaisir à siroter un Lalande Borie, toujours chaleureux. Ayez donc dans votre cave des vins qui vous plaisent. C'est le plus important. Un Côtes du Rhône de Marcel Guigal est souvent génial...

 

Quels sont les concurrents de Robert Parker ?

Il a de nombreux collègues, mais personne ne lui arrive à la cheville en termes d'influence et de pouvoir. Actuellement, il n'a pas vraiment de concurrent.

 

Que pense Monsieur Parker des vins des pays du "Nouveau Monde" ?

Monsieur Parker s'est beaucoup intéressé aux vins du Nouveau Monde. Récemment il a beaucoup délégué à ses assistants, mais il s'est conservé la couverture des Bordeaux et des vins de la vallée du Rhône, ainsi que ceux de Californie. Ce qui montre l'intérêt qu'il y porte. Il est par ailleurs copropriétaire d'un vignoble dans l'Oregon.

 

Merci de vos questions, de votre présence et de votre soutien. Continuez d'aimer le vin, n'hésitez pas à vous tromper. C'est encore le meilleur moyen d'apprendre. Bien cordialement à tous.

 

En savoir plus Lire l'article sur la sortie du livre

 

"Robert Parker, anatomie d'un mythe"

Par Hanna Agostini
378 pages, Editions Scali

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