CHAT
 
Juillet 2007

"Il y a un complot contre le Tour de France"

Xavier Louy a été directeur du Tour de France dans les années 80. Il vient de publier "Sauvons le Tour !" Pour lui, la Grande Boucle est menacée par le dopage évidemment mais aussi par l'Union Cycliste Internationale. Il a répondu en toute franchise à vos questions lors d'un chat le 5 juillet.
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Xavier Louy Photo © Cécile Debise / L'Internaute Magazine
 

De quoi parle votre livre ?

Je parle des menaces qui pèsent sur le Tour de France. Moins pour les problèmes liés au dopage que pour la perte d'indépendance des dirigeants de l'épreuve, qui n'ont plus aujourd'hui la maîtrise de leur événement. Notamment dans la liberté d'inviter et de choisir les équipes participantes.

 

En lisant le résumé de votre livre, j'ai vu que vous mettiez en cause l'UCI. Qu'est ce qui cloche avec cette instance ?

Cette instance, qui gère les règles sportives du cyclisme international, a souhaité depuis quelques années s'impliquer dans l'organisation en mettant en place ce qu'on appelle le "Protour", qui garantit à toutes les équipes membres de ce "syndicat" la participation automatique aux grandes épreuves et notamment au Tour de France. Cela a donc dégradé l'image du Tour et menace aujourd'hui sa survie en imposant la participation de coureurs et de groupes "indésirables".

 

Faites-vous des "révélations" dans "Sauvons le tour" ?

Oui beaucoup ! Dans le début du livre, cela concerne les négociations qui avaient presque abouti pour franchir le mur lors du départ de Berlin en 1987 ! Je raconte également beaucoup de choses sur ce qu'on a appelé l'affaire "Delgado" en 1988, maillot jaune considéré dans un premier temps comme positif. Il y a aussi beaucoup d'anecdotes politiques, à l'exemple de la découverte du Tour de France en 1986 par un certain Nicolas Sarkozy, dans ma voiture pour une étape qui arrivait à l'Alpe d'Huez. Et puis il y a donc beaucoup de révélations sur les relations avec l'UCI, pour mieux expliquer la situation dans laquelle on se retrouve aujourd'hui.

 

Expliquez nous comment, sur le Tour 88, Pedro Delgado, futur vainqueur, a pu se faire blanchir après un contrôle positif ? Avez-vous subi des pressions ?

Non, il ne s'agit pas de pressions qui ont amené à l'innocenter, mais le fait que le produit incriminé ne figurait pas encore sur la liste des produits interdits par l'UCI, mais seulement dans celle du CIO. Les pressions n'ont concerné que le fait que nous ayons mis en cause une éventuelle tricherie de la part de son équipe, dans la mesure où ce produit était connu pour être un produit "masquant".

 

 
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Tour de France
 

Votre livre a un titre un peu alarmiste. Vous vous êtes donné pour mission de sauver le Tour ?

Je ne suis pas Zorro ! J'estime en revanche que mon passé et les responsabilités que j'ai assumées me placent en première position pour expliquer les menaces qui pèsent sur le Tour. Et comme je considère qu'il s'agit à l'évidence d'un patrimoine national et même d'un patrimoine international, je réagis aussi en tant que citoyen qui prendrait de la même façon la défense du château de Versailles ou de la Tour Eiffel, s'il était attenté à leur intégrité.

 

Pourquoi cette épreuve mérite-t-elle selon vous d'être sauvée ?

Je viens d'une part de l'expliquer. Mais je veux ajouter qu'il s'agit d'abord de notre plus belle ambassade, ne serait-ce qu'à travers la promotion touristique qu'elle génère. Mais plus encore, il faut considérer que 4 Tours de France valent plus que des Jeux Olympiques, que l'on considère le nombre de spectateurs, le nombre de téléspectateurs ou la durée d'exposition. Et vous aurez observé que ce premier événement international, si l'on prend en compte les mêmes durées, a lieu chaque année en France, et n'attend pas le bon vouloir d'un comité international, sur lequel nous n'aurions pas prise.

 

De plus en plus d'affaire de dopage mais toujours autant de gens le long des routes… Bizarre non ?

Non. D'abord parce que il semblerait qu'une grande partie du public de ce que l'on appelle les aficionados, veuille d'abord du spectacle et ne veut pas savoir ce qu'il y a derrière. Par ailleurs, il faut rappeler que le Tour de France est un spectacle gratuit, qui vient à votre rencontre et qu'il est aujourd'hui ce que l'on peut produire de plus passionnant et de plus beau à la télévision.

 

Pourquoi on ne parle toujours que du dopage dans le cyclisme ? A croire que les autres sports ne sont pas concernés !

"L'UCI impose des équipes indésirables sur le Tour"

Si vous lisez mon livre, vous allez comprendre que le dopage existe partout. Qu'il est même aujourd'hui probablement beaucoup plus développé dans des sports comme le football, le tennis ou l'athlétisme que dans le cyclisme. Mais cela arrange beaucoup de monde que le cyclisme serve de bouc-émissaire. J'explique dans mon livre la curieuse coïncidence de dates dans les grandes affaires qui ont fait du mal au cyclisme (affaire Festina et affaire Puerto), avec le démarrage du Mondial de football. Si le football faisait le même effort que le cyclisme en matière de contrôle anti-dopage, en proportion du nombre de licenciés et du chiffre d'affaires, la médiatisation ne serait pas la même.

 

Vous pensez qu'il y a un "complot" contre le Tour ?

Oui. C'est la théorie que je développe dans le livre et je démasque ceux qui ont une approche essentiellement mercantile du sport en général et du cyclisme en particulier et qui veulent "importer" dans cette discipline les règles que l'on connaît dans la Formule 1. Leur objectif est donc d'abord d'affaiblir le Tour de France en détruisant son image et sa crédibilité, soit pour s'en emparer à peu de frais, soit pour installer à sa place une épreuve concurrente, qu'ils contrôleraient.

 

J'ai commencé à lire Sauvons le tour. Vous avez un peu mis le bazar pendant ces 10 ans dans l'organisation, non ? Vous étiez celui qui amenait les sujets qui fâchent, non ?

Je ne comprends pas bien votre question. De quels 10 ans s'agit-il ? S'il s'agit de la période récente, je n'avais aucune responsabilité. S'il s'agit de la période où je faisais partie de la direction, je suis prêt à expliquer que j'ai plutôt contribué à un développement harmonieux du Tour de France et du cyclisme, en ayant joué un rôle très actif d'une part en matière de mondialisation et d'autre part en matière de rationalisation, en étant l'inventeur du classement mondial des coureurs en 1983.

 

Si on regarde sur plusieurs décennies, l'espérance de vie du coureur cycliste est inférieure de 25 % à la moyenne des pays auxquels ils appartiennent. C'est bien que le dopage a toujours existé, en tout cas au moins depuis l'après-guerre. Peut-on vraiment changer ça un jour ? Honnêtement ?

Il y a des divergences sur l'interprétation de ce type de statistiques, dans la mesure où il faut les ramener à l'ensemble des sportifs de haut niveau et pas aux seuls cyclistes. Les médecins se posent par ailleurs la question des conséquences néfastes du passage d'une activité extra-normale, qui est celle de sportif de haut niveau, à une activité sédentaire, qui peut tout autant expliquer cette discrimination, que les conséquences du dopage.

 

J'ai beaucoup de lacunes dans mon éducation sur le cyclisme. Je vous pose donc cette question : pourquoi le Tour ne reste-t-il pas en France. S'il devient européen, pourquoi ne pas changer de nom ?

 
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Sauvons le Tour
 

L'appellation officielle du Tour de France à l'origine est "Tour de France et d'Europe". Par ailleurs, j'ai eu l'occasion de dire que nous possédions là notre plus belle ambassade de France. Il est bon qu'il y ait donc quelques incursions à l'étranger, ce qui conforte la dimension "olympique" de l'épreuve. Je vous invite à lire les premières pages du livre qui répondent plus longuement à votre préoccupation et qui relatent le formidable retentissement qu'a eu le départ de Berlin en 1987.

 

Pensez-vous, en sortant votre livre à quelques jours du Tour de France, que vous participez vous-même à la réhabilitation et à l'image de ce sport populaire ?

Oui, tout au long des 200 pages de l'ouvrage et dans chacune de mes interventions.

 

Vous avez été directeur du tour de France donc vous avez forcément un avis sur la question. Certains préconisent "d'autoriser le dopage" puisqu'il est trop répandu. Qu'en dites vous ?

J'y suis catégoriquement opposé. En revanche, je précise que l'on doit accompagner médicalement l'effort, mais en respectant l'arsenal des produits autorisés et qui suffisent pour cet accompagnement et pour soigner les athlètes. J'insiste pour dire que la quasi-totalité des coureurs français et des équipes

"Le Tour de France est l'une de nos plus belles ambassades"

françaises, respecte aujourd'hui scrupuleusement les interdictions en la matière. C'est la preuve que quand les sponsors s'impliquent dans cette problématique, on peut parfaitement sinon éradiquer le dopage, à tout le moins le ramener à sa plus simple expression.

 

Pour lutter contre le dopage, ne vaudrait-il pas mieux changer le tracé et revenir à des épreuves plus "humaines" ?

Je voudrais seulement vous faire remarquer qu'il y a autant de dopage chez les coureurs de 100 m que chez les marathoniens et donc ce n'est malheureusement pas lié à la difficulté ou à la longueur des épreuves. C'est seulement inhérent à la compétition et à la volonté des hommes, non seulement de battre les autres, mais de toujours chercher à se dépasser.

 

Pensez-vous que c'est une bonne chose d'obliger les coureurs à signer cette charte de l'UCI avant le départ cette année ?

J'approuve cette initiative, qui arrive en revanche beaucoup trop tard et n'a donc pas eu le temps d'être "nettoyée" de quelques imperfections juridiques. Mais elle démontre enfin un début de prise de conscience par l'UCI de l'ampleur du problème et des dangers qui menacent le devenir du sport cycliste.

 

Comme jugez-vous le fait que les coureurs ont de plus en plus tendance à se spécialiser (courses à étapes ou classiques) alors que les Merckx, Hinault, Anquetil pouvaient tout gagner ? Le fait de ne pas voir les meilleurs s'affronter sur différents terrains ne fait-il pas perdre de son charme au cyclisme ?

Il y a plusieurs réponses. La première et l'essentielle, c'est que vous parlez d'un temps où les coureurs étaient fort peu nombreux et où les courses étaient donc disputées de manière plus calme, car il y avait un accord entre les coureurs pour "neutraliser" les premières heures de course. En revanche, il est vrai que lors des dernières années, le ciblage de quelques épreuves majeures par certains était clairement lié à des pratiques dopantes les obligeant à disparaître une bonne partie de la saison.

 

Vous envisagez dans votre livre que le Tour de France soit retransmis par TF1, mais ne pensez-vous pas que cette épreuve fait partie de notre "patrimoine" français et qu'il doit donc rester sur le service public ?

"Le dopage existe partout mais ça en arrange plus d'un que le cyclisme soit le seul bouc-émissaire"

Je voudrais d'abord rappeler que j'ai connu une époque où le Tour de France était retransmis par les deux chaînes et même certaines années en alternance ! Par ailleurs, je pense que le service public, c'est le fait que l'on puisse avoir accès gratuitement aux images, ce qui est le cas avec les chaînes hertziennes. Je révèle dans ce livre que nous avions envisagé dans cet esprit que le Tour puisse être retransmis sur la 5 et j'avais rencontré dans cette perspective, son directeur de l'époque, Patrice Duhamel. Le hasard veut qu'il soit aujourd'hui directeur de France Télévision. Il ne s'agit pas dans mon esprit de mettre en cause la qualité de ce qui est fait par le service public, qui mérite d'être salué, tant pour ce qui concerne la production, que pour les retransmissions et les commentaires. Mais comme dans d'autres secteurs de notre vie nationale, et compte tenu de la situation actuelle du Tour de France, j'évoque seulement le fait qu'une "rupture" pourrait s'avérer salutaire, en relançant l'intérêt médiatique autour de l'épreuve.

 

Le Tour, c'est un business qui génère combien d'argent ?

Je profite de cette question pour révéler que jusqu'au milieu des années 80, le Tour perdait de l'argent. Et il faut rendre hommage au groupe Amaury d'avoir toujours soutenu la pérennité de son épreuve. Aujourd'hui, on sait que le Tour de France gagne de l'argent, mais ses bénéfices sont en quelque sorte noyés dans ceux de la société ASO, qui gère de nombreuses autres épreuves sportives, mais aussi cyclistes, dont certaines peuvent s'avérer déficitaires, mais servir globalement par leur existence le Tour de France. Je pense tout particulièrement au Tour de l'Avenir, qui a été l'outil qui a permis la mondialisation du cyclisme et du Tour de France, permettant entre autres choses, une nouvelle rentabilité pour l'épreuve phare.

 

Est-ce que vous étiez un passionné du Tour de France avant même d'en être directeur ?

Oui, c'est très ancien et il est difficile de rester 12 années à la direction du Tour si l'on n'est pas "vacciné avec un rayon de bicyclette". C'est à Luchon en 1953 que j'ai découvert le Tour de France, un 14 juillet, et de ce jour, j'avais un rêve : suivre une étape du Tour dans la voiture du directeur de la course !

 

Xavier LouyQuel est votre meilleur souvenir perso en tant que directeur ?

Il y en a deux qui se détachent. En tant que directeur, le départ de Berlin. En tant que membre de la direction, le passage au sommet du Tourmalet en 1983 d'un coureur colombien, ce qui a symbolisé l'émergence d'un nouveau cyclisme.

 

Votre anecdote préférée sur le Tour ?

Il y en a beaucoup ! Et j'ai cherché à les rassembler dans ce livre, comme dans mes ouvrages précédents. Vous pouvez d'ailleurs en découvrir quelques-unes sur le site www.sauvonsletour.fr

 

Est-ce que vous êtes toujours dans le milieu du cyclisme aujourd'hui ?

Non. Je n'en vis pas et je n'y ai pas de responsabilités. C'est ce qui me permet d'être extrêmement libre dans mes propos.

 

Votre favori pour le Tour 2007 ? Notre champion national a-t-il une chance ?

Dans le contexte actuel, j'ai du mal à désigner un favori car je crains qu'il y ait encore quelques tricheurs, peu nombreux au demeurant, mais qui pourraient fausser encore une fois le jeu, avant que l'on ne parvienne enfin à régler le problème et à ne plus avoir "à rougir du maillot jaune" !

 

"J'ai du mal à désigner un favori pour 2007 car je crains qu'il y ait encore quelques tricheurs"

C'est compliqué d'organiser un Tour ?

Oui, bien évidemment. Mais il faut penser que cela fait plus d'un siècle que des gens plus compétents et passionnés les uns que les autres ont perfectionné année après année, une organisation qui, à juste titre, fait l'admiration du monde entier.

 

Combien de temps à l'avance le parcours est-il défini ?

Là encore, je vous reporte pour le détail à tout un chapitre de mon livre que je consacre aux coulisses et à l'organisation, mais sachez que la ville départ est en général fixée près de deux ans à l'avance et le parcours est finalisé une année auparavant et toujours dévoilé définitivement au mois d'octobre.

 

Ne pensez-vous pas que les étapes de plat ont perdues de leur intérêt avec ces échappées rattrapées à 10 km de l'arrivée ?

Oui, d'une certaine manière, mais en même temps, les derniers kilomètres sont passionnants quand on observe le travail de préparation du final par les équipes de sprinters, ce que la télévision décortique remarquablement.

 

Que pensez-vous de Christian Prudhomme ?

Beaucoup de bien. Il a d'abord la connaissance du Tour de France et des médias depuis de nombreuses années, mais je retiens surtout que c'est un passionné hors pair du cyclisme, qui aime le vélo et les coureurs.

 

Pourquoi avez-vous arrêté d'être directeur du Tour ? Dégoûté par le cyclisme ? Viré ? Envie de faire autre chose ?

Là encore, pardon de vous renvoyer à mon livre où j'explique dans le détail les raisons de mon départ, très liées à la situation actuelle de conflit avec l'UCI. Pour résumer, le groupe qui m'employait souhaitait que le Tour reste "légitimiste", dans le même temps où je défendais moi-même une attitude plus conflictuelle.

 

Xavier LouyVous avez toujours des amis dans l'organisation du Tour de France ?

Je crois pouvoir dire que oui. Depuis mon départ, je suis allé chaque année sur le Tour de France où j'ai toujours été formidablement reçu et je conserve beaucoup d'amis dans l'environnement du cyclisme.

 

Quel homme politique était le plus passionné de cyclisme ?

A l'évidence, Jacques Delors. C'est le meilleur connaisseur en la matière. On peut également rappeler que François Mitterrand, Jacques Chaban-Delmas et, plus près de nous, Nicolas Sarkozy, figurent parmi les passionnés du Tour de France et du cyclisme.

 

 
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Tour de France
 

Aimeriez-vous faire partie de l'organisation d'un autre événement comme le Tour de France ?

On ne peut pas être et avoir été. Il faut laisser la place aux jeunes. Je peux seulement intervenir comme consultant à l'exemple de mes activités professionnelles actuelles dans le domaine du développement local et du lobbying.

 

Xavier Louy : Je voudrais d'abord vous rappeler que vous pouvez en savoir plus, non seulement en lisant le livre, mais aussi en allant visiter le site www.sauvonsletour.fr. J'ai fait en sorte que vous puissiez poursuivre le débat à travers ce site, mais je voulais avant tout remercier L'Internaute Magazine, puisque ce chat était ma première expérience du genre.


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