INTERVIEW
Juin 2006
Henri Sannier : "Je regarde le Tour de France avec des yeux d'enfant"
Depuis quand commentez-vous le Tour de France ? Henri Sannier : Je le commente depuis l'an dernier mais je le couvre officiellement depuis 1998. Avant, je présentais l'émission du matin et le journal du Tour à 20h10 sur la 3.
A votre avis, quel coureur va remporter le Tour de France cette année ? Je pense que ce sera Ivan Basso, devant Jan Ullrich et l'Espagnol Alessandro Valverde. Le maillot à pois sera pour le Français Christophe Moreau. Enfin... c'est plus un vu qu'un pronostic.
Que pensez-vous du choix du parcours 2006 ? Je trouve que c'est un choix judicieux avec une première semaine réservée aux rouleurs et aux sprinteurs. Puis une deuxième semaine essentiellement dans les Pyrénées pour les grimpeurs, et, en troisième semaine, l'épreuve des Alpes. C'est un tour très complet et harmonieux.
J'ai entendu dire que cette année, Laurent Jalabert retournait sur la moto pour suivre le Tour au plus près des coureurs. Est-ce parce que ça ne se passait pas bien entre vous ? Pas du tout, ça se passait très bien entre nous. D''ailleurs nous continuons de commenter ensemble les épreuves de cyclisme sur France Télévision (Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Dauphiné, Championnats de France et du Monde). Mais Laurent n'a cessé de répéter qu'il se sentait bien sur la moto auprès des coureurs. Nous lui offrons cette possibilité, l'espace du Tour de France.
Dites donc, vous avez l'air super speed ! Vous vivez comme un cycliste : à 100 à l'heure ? Moi je vis à 100 à l'heure tout le temps mais c'est ce qui fait le charme du métier ! J'ai la chance de pouvoir faire 100 à 200 bornes de vélo par semaine, ça déstresse !
Une question technique : quelle est le modèle du vélo avec lequel vous roulez actuellement ? Je roule sur un vélo Time, qui est le même que celui de Didier Rous, un coureur de Bouygues Télécom, qui a pour moi valeur d'exemple.
Quelles sont vos courses préférées ? Ma course préférée, c'est d'abord le Tour de France, parce que c'est une course de légende et aussi parce que c'est la grande fête du vélo.
Le vélo, est-ce une passion depuis toujours ? Toujours. C'est ma première passion. Je l'explique d'ailleurs dans mon bouquin intitulé "Les histoires secrètes du Tour de France... Histoire d'une passion". Le premier cadeau dont je me souvienne, c'était un vélo, le premier autographe c'était un coureur cycliste. Mes premières aventures, c'était à vélo et je suis devenu journaliste parce que j'avais envie de commenter le Tour de France. Aujourd'hui, j'ai l'impression que la boucle est bouclée !
Pourquoi écrire ce livre sur le Tour de France ? Vous aviez besoin de communiquer sur votre passion ? Il faut être modeste, ce n'est pas moi qui en ai eu l'idée mais les responsables des éditions du Rocher. Ils ont pensé que, comme j'étais passionné, je pouvais raconter quelques histoires savoureuses à travers ma passion du cyclisme. Je ne suis pas un historien du Tour mais je suis un aficionado du vélo. Je regarde le Tour avec des yeux d'enfant. Pour moi, le commenter, c'est un rêve de gosse, un cadeau que l'on me fait.
Comment avez-vous recueilli toutes ces confidences pour votre livre ? Tout simplement par téléphone ou à travers des rendez-vous. Je connais particulièrement bien tous les coureurs que j'ai interviewés et, sous couvert de l'amitié, ils m'ont fait quelques confidences.
Apparemment, vous évoquez Armstrong dans votre livre. En France, l'Américain n'a pas une très bonne image. Mais comment est-il "en vrai" ?
C'est un personnage charmant. Mais très pro, il faut savoir le questionner au bon moment, en respectant les règles américaines. Bref, il ne faut pas l'apostropher. Ce n'est pas une machine à pédaler. Je le connais bien, c'est un personnage très humain, qui porte souvent un regard attentif sur ses supporters et sur les journalistes. Je raconte dans mon livre l'aide morale qu'il apporte à un petit garçon myopathe depuis 8 ans : il le rencontre systématiquement sur le Tour. Il lui fait des cadeaux, il lui explique que l'on peut vaincre la maladie à condition d'être fort et courageux. Les parents de ce petit garçon m'ont envoyé une lettre très très émouvante dans laquelle ils m'expliquent qu'à défaut de médicaments qui n'apportent plus rien à leur fils, Lance Armstrong lui apporte l'espoir au quotidien.
Quel est votre meilleur souvenir d'étape en tant que commentateur ? Mon meilleur souvenir, c'est dans une étape de montagne. C'est l'arrivée à Courchevel l'an dernier avec le duel entre Lance Armstrong et Alessandro Valverde. J'ai l'impression que Armstrong a laissé passer Valverde... Ça ressemblait bizarrement à une passation de pouvoirs... A suivre cette année !
Pensez-vous que Bouygues Telecom a des chances de gagner cette édition ? Je suis désolé mais je ne pense pas qu'un coureur de Bouygues puisse gagner le Tour. Mais je suis persuadé que des coureurs comme Thomas Vckler, Jérôme Pineau et Anthony Geslin sont capables d'animer des étapes et, pourquoi pas, d'en gagner.
Deux équipes ont déjà été exclues du Tour 2006 pour suspicion de dopage. Pensez-vous que le problème risque d'entacher la Grande Boucle comme en 1998 ? Je ne pense pas que le problème du dopage puisse ternir l'image du Tour 2006. Il faut tout faire pour éradiquer le dopage et dissuader les tricheurs. Et toutes les dispositions sont prises pour se débarrasser d'un fléau qui a parfois gangrené le cyclisme. Tout au long de l'année, en France, il existe un suivi longitudinal qui permet de surveiller les coureurs. Il existe également des contrôles inopinés et des contrôles quotidiens sur toutes les étapes. Bref, il est difficile de tricher.
Pensez-vous qu'on pourra un jour éradiquer complètement le dopage dans le cyclisme ? Je l'espère. Mais il y aura toujours malheureusement quelques ripoux dans le vélo, comme dans d'autres disciplines. Je constate simplement que l'arsenal des contrôles dans le vélo est beaucoup plus sophistiqué que dans d'autres sports.
Quelle est votre anecdote préférée sur le Tour ? Il y en a une qui me fait rire plus que les autres, même si je ne l'ai pas vécu, c'est celle de la "chasse à la cannette". C'était dans les années 50. Il faisait très très chaud, avec un soleil écrasant dans la région de Béziers. Louison Bobet, le leader de l'équipe de France, envoie ses coéquipiers faire la "chasse à la cannette", c'est à dire aller chercher des boissons pour se désaltérer. Ils trouvent un joli petit bistrot sur le bord de la route. Ils s'emparent de quelques bouteilles, et l'un des coureurs, Paul Giguet, a l'idée de descendre à la cave pour prendre de l'eau fraîche comme l'aime Louison Bobet. Au même moment, le peloton passe devant le bistrot. Le patron du bar referme la trappe de la cave sans savoir que le coureur était à l'intérieur. C'est alors que des journalistes qui étaient dehors sont pris d'une faim subite. La patronne pose une table sur la porte de la cave. Le coureur frappe mais personne ne l'entend. Il ne ressortira qu'un quart d'heure plus tard, sous les applaudissements du public. La morale est sauve car il rattrapera le peloton et apportera de l'eau à son leader !
Quel est le champion que vous admirez le plus ? Et pourquoi ? Sans hésitation, c'est Jacques Anquetil car c'est le champion de mon enfance et celui auquel j'essaie modestement de ressembler quand je fais du vélo. Je l'aime beaucoup parce que c'était un gagneur. J'étais un peu seul dans ce cas-là : les gens s'identifiaient davantage à Poulidor.
Qui est le coureur du peloton le plus sympathique ? Et le plus caractériel ? Le plus sympathique, c'est Carlos Da Cruz. Il a toujours le sourire, il s'échappe souvent et il aime discuter avec le public et les journalistes. Il sert tellement de mains avant et après les étapes qu'on l'appelle le président du 9-3. Et moi, je l'aime beaucoup car il vient faire la cyclosportive que j'organise à Eaucourt sur Somme. Il reste 200 bornes à mes côtés, il me protège du vent et il répare parfois mes roues quand il m'arrive de crever. Des coureurs caractériels honnêtement j'en ai rarement vus dans le peloton. Quand on roule 200 km par jour, on n'a pas le temps d'avoir des états d'âme et de se disperser. Un coureur qui râle et qui s'en prend à ses collègues perd beaucoup d'énergie.
Chaque année, il y a des millions de gens (comme moi !), qui vont voir les étapes du Tour sur le bord des routes. Est-ce que vous aussi avez assisté au Tour de cette manière avant de le commenter ? J'ai longtemps été un spectateur sur le bord de la route, d'abord avec mes parents ensuite avec mes enfants. Ce spectacle là est aussi impressionnant qu'une arrivée au sprint. Le passage du peloton est certes rapide, mais avant cela il y a la caravane, les casquettes, les sponsors, le show quoi. Puis, derrière le peloton, il y a bien sûr toutes les voitures des directeurs sportifs. Je n'ai pas toujours été un spectateur passif. A plusieurs reprises, dans les Alpes, j'ai grimpé un col avec mon frère une heure avant le passage des coureurs, histoire d'avoir des sensation fortes.
Dans quel état d'esprit êtes-vous 5 jours avant le départ du Tour ? Stressé, content ?
Heureux d'abord et un peu stressé comme toujours. Et heureusement d'ailleurs ! Toutes mes fiches ne sont pas encore au point mais quand on est dans le grand bain, on ne se pose plus de questions. On est porté par l'événement.
Etes-vous vous-même un bon grimpeur ? J'adore la montagne. Je roule près de 500 à 600 km tous les ans, au mois d'août dans les Alpes. J'ai déjà fait tous les grands cols (l'Iseran, l'Alpe d'Huez, le Galibier, les Saisies, la Colombière, et les Aravis) mais franchement je ne suis pas un grimpeur ! (Petite surcharge pondérale !) Je prends beaucoup de plaisir à ne pas mettre pied à terre dans les cols, je souffre peu car je le lis toutes les inscriptions au sol qui datent du Tour, ça évite de gamberger et le temps d'ascension paraît toujours plus court ! Mais, je suis plutôt un rouleur-sprinteur !
Avec quelle gamme de braquets courez-vous ? Sur le plat il m'arrive de tirer de très gros braquets du type 53-13. En montagne, c'est plutôt 39-26, parfois même du 39-30. Mais pour l'instant, je ne suis toujours pas passé au triple plateau.
En 30 ans de journalisme, vous avez dû interviewer plus d'un coureur. Quelle interview vous a le plus marqué ? C'est ma première interview, celle de Raymond Poulidor dans années 70. J'avais à peine 20 ans, j'étais pigiste à l'ORTF Picardie et il faisait le Tour de France une journée avant les coureurs pour RTL. Maintenant on est devenus copains. Il m'arrive de rouler avec lui. Et il m'a fort gentiment dédicacé la photo de cette première interview.
Vous arrive-t-il de penser qu'il y a trop de sport à la télévision ? Notamment dans les journaux de 20h ? Non, ça jamais ! Je ne pense jamais qu'il a trop de sport mais plutôt qu'il n'y en a pas assez. Personnellement, j'ai fait le 20 h pendant 4 ou 5 ans sur Antenne 2 et France 2, et je mettais un point d'honneur à sortir chaque soir une information sportive car pour moi c'est une info comme les autres. Et entre nous, c'est plutôt sympathique de faire fantasmer les gens sur des perf' plutôt que d'aligner toutes les catastrophes...
Et le football alors, on va gagner ce soir ? (8ème de finale du Mondial France-Espagne le 27 juin, ndlr) Je suis très optimiste. D'abord parce qu'on les a presque toujours battus dans des matchs officiels et ensuite parce que je pense que nos joueurs ont plus d'expérience que les joueurs espagnols. Il ne faut pas oublier que les Espagnols sont favoris et que ce sont eux qui auront la pression et pas nous. Donc allez les Bleus, et puis pour Zizou, rien que pour lui, il faut gagner. C'est le plus beau cadeau que l'on puisse lui faire.
Souhaitiez-vous être cycliste pro lorsque vous étiez petit ? Dès mon plus jeune âge, je voulais être cycliste professionnel. C'était une obsession et je suis devenu journaliste pour suivre le Tour de France. Mais honnêtement, si on me laissait une nouvelle chance, une nouvelle vie, je crois que j'essaierai d'abord d'être pro avant de commenter le Tour !
Est-ce que votre famille vous suit pendant le Tour de France ? Mon fils me suit puisque c'est mon chauffeur sur le Tour. Non seulement il fait du vélo sur le Tour, mais il vient d'obtenir son diplôme de journaliste. Ma femme me rejoint à deux reprises sur le parcours : en Normandie qui est sa région natale, et dans les Alpes, où nous avons un petit chalet devant lequel passe le Tour !
Mon fils de 20 ans trouve que le Tour de France est ringard. Aidez-moi à le convaincre que le cyclisme est un beau sport et la Grande Boucle une superbe épreuve ! Je suis à court d'arguments... Pour le convaincre, c'est simple : il faut qu'il fasse du vélo. Et qu'il éprouve à son niveau, même s'il est modeste, les sensations des coureurs. L'effort et la joie qu'il peut procurer rend zen tous ceux qui ont quelques a prioris défavorables à l'égard du vélo.
Quel est le rythme de vie d'un journaliste pendant le Tour de France ? Pas beaucoup de sommeil je suppose ? J'ai un rythme de vie très organisé : conférence de rédaction à 10h30 le matin, ensuite direct à partir de 14h15 (sauf pour les étapes en continu), interviews, rencontres avec la presse et dédicace de mon livre autour de 18h. Ensuite, on prend la route direction l'arrivée du lendemain. Des fois, c'est 50 km de route, des fois 200 km ! Puis petit repas et, pour moi, minimum 8 h de sommeil ! Il faut être en forme pour le lendemain !
Comment se répartissent les interventions entre Jalabert (ou maintenant Fignon) et vous quand vous commentez ? Personnellement, j'assure le commentaire de la course (des faits), et le consultant explique des choses plus techniques : braquets, tactique... Il met son expérience au service du direct.
Quelle est l'étape la plus insolite que vous ayez vu ? C'est une étape entre Val d'Isère et Sestrières en 1996. Ce jour-là, le Tour a été perturbé par des chutes de neige au mois de juillet ! Et le départ n'a été donné qu'au pied du dernier col, le soir à 46 km de l'arrivée !
Je vous aime beaucoup mais je vous rate souvent. A quelle heure peut-on vous voir ? Tous les soirs à 20h10, sur France 3, pendant une dizaine de minutes, juste avant le feuilleton qu'il ne faut absolument pas manquer : "Plus belle la vie".
Quel présentateur sportif appréciez-vous ? J'aime bien Gérard Holtz, notamment parce qu'il fait du vélo. J'aime beaucoup Philippe Bruet de Canal +, que j'ai eu comme stagiaire en station régionale et sur la 3 à Paris.
Gérard Holtz doit bien monter les cols avec son gabarit ? Effectivement Gérard est un bon grimpeur... mais je le double dans les descentes !
Henri Sannier : Merci de la fidélité que vous m'avez témoignée à travers ce chat. Je vous donne rendez-vous pour le Tour de France. Enfin si vous cherchez un livre de chevet pour vos vacances, faites-vous offrir les "Histoires secrètes du Tour de France," (éditions du Rocher). C'est sympa et se lit facilement !
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