Enchaînements de cols...
Jean-Louis Dalès
, Tarnos
le 09 octobre 2009
Décrivez-nous votre ascension : nombre de kilomètres, sensations, paysage...
Le malheur, c’est que cette reine-là est sans couronne. Mais elle a des dents et des pédales. Sa chaîne "hormonale" y est reliée par des pignons : devant, près des manivelles et derrière, vers le dérailleur... Et ces pignons-ci n’ont aucune opinion, puisque, si la force musculaire assise sur la selle ne pousse pas des pieds, la bicyclette en est réduite à demeurer contre le mur ou bien pendue. Aujourd’hui, il faut bien la décrocher... Bayonne-Luchon ! Le rêve du cyclotouriste commence... Je n’en ai d’ailleurs pas dormi. Samedi. "T’as voulu un vélo ?... Pédale, maintenant ! " : la boutade devient réalité. Queue à l’inscription, queue au petit "en-cas", queue au petit vin rouge, queue au café... Et queue leu-leu sur les premières bosses du Pays Basque. Plus tard, elle s’effilochera. Déjà, du côté de Maignon, un panneau me nargue : "attention, route déformée ! " Je le sais bien. Elle le sera pendant plus de trois cents kilomètres ! Bosses et plaies (un peu à la selle), vaux et monts ; nous nous suivons sans être des veaux. Notre seule dévotion, ce sont le vélo, le dérailleur, le guidon et la route. "Quand nous partions de bon matin... ", air connu et fredonné par les plus gaillards. Dans cent soixante kilomètres, il y aura l’Aubisque. Nous l’atteignons, ce rêve vu à la télévision. Il pleuvine. Tant pis puisque, à l’Aubisque nous sommes, n’en bisquons pas et sans rage, grimpons. Lacets lacés et relacés. Sans me lasser, au pas de l’homme à vélo, je suis parvenu à Gourette. Chouette, un peu de détente que certains disent musculaire. Je scrute la montagne : plus loin, beaucoup plus loin, et surtout plus haut, le cirque du Litor et le Soulor, soûlant du grand air qui nous manque ! Il semblait inaccessible, d’en-bas, et pourtant... La descente aussi est grisante : régal pour les cuisses et tension pour les mains qui ont délaissé les "cocottes" pour agripper les freins. Et puis, l’hôtel, le repas, le lit... Dimanche. Petit déjeuner : Tourmalet ! Tu parles d’un tour que nous joue la montagne ! C’est tout droit. Enfin, disons que l’on pédale d’un point, bas, à un autre point, haut, très haut... C’est surtout bossu et pentu ! Le "mur de Barrèges", il porte bien son nom, celui-là ! La "Gobie", je la gobe. Obligé. J’y suis, j’y reste sur la selle. Tourmalet, cinq cents mètres... Aïe, aïe, aïe, toutes les jambes sans exception me font mal ! Mais le sommet du col mythique est ensoleillé. J’ai à peine reconnu ce lieu, que j’ai aussi vu sur écran. J’ai entr’aperçu la Mongie sans neige ni... Remonte-pente ! Son paravalanche, sous le soleil, n’est qu’un tunnel rafraîchissant, tout du moins pour ceux qui, dans l’autre sens, escaladent. Ô, de Campan Sainte Marie ! Priez pour nous, pauvres cyclos ! Là finit le répit de dix sept "bornes" de descente. À peine ai-je rigolé, à Payolle des souffrances endurées et des indurations, qu’Aspin, entre les sapins, use mes avant-dernières forces et vide mes bidons. Les suiveuses s’en bidonnent mais me donnent un peu de leur eau. Sinueuse descente sans rappel (ah, ça non, je ne ferai pas demi-tour ! ) La Pierre Sourde sera le dessert de ce festin kilométrique. D’autres sapins se marrent de me voir m’emberlificoter dans les maillons de la chaîne et les pignons du dérailleur. Après des kilomètres de roue libre et de vitesse, on oublie vite les vitesses... "Peyresourde" trois et demi. C’est la borne qui me le dit. Le petit compteur, sur sa fourche me dit la même chose ! Quoi ? Encore une heure ? "N’y pense pas", me dit un voisin qui n’a aucun mal à me doubler. C’est sûrement un grimpeur grand. "Mal et patience", dit le proverbe : j’évalue à deux mètres l’intervalle entre deux supports verticaux de la glissière de sécurité horizontale... Tiens, l’horizontale justement, est une position qui m’irait à merveille en cet instant... Comme pour endormir la fatigue, je compte. Deux, quatre, six, huit, dix... Vive la progression arithmétique. Ce n’est en aucun cas la mienne sur un vélo ! Chaque piquet me rapproche du but, d’une nouvelle descente et du retour vers les Landes planes... "T’as voulu un vélo ? Pédale, maintenant ! ".
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