Venise des bobos, des bidochons et des marcheurs

Est-il encore possible de retrouver la magie de Venise en pleine saison ? Pour les bobos, c'est "plié" : Trop de Bidochons, trop de "toc" ! Mais pour l'auteur, l'âme de Venise est toujours là... Il suffit d'un peu de curiosité et de... bons mollets !

"Quoiqu’il arrive, je n’irai jamais à Venise pendant l’été, même sous la menace d’un pistolet" écrivait Joseph Prodskij dans son opuscule célèbre :  "Fondamenta degli Incurabili". La magie de Venise, selon certains de mes amis parisiens, s’envolerait ainsi tel un oiseau migrateur qui aurait perdu la boule, peu avant le Carnaval pour ne revenir qu’aux premières brumes d’hiver lorsque la nebbia enveloppe de son air froid et humide les escaliers couverts d’algues, lorsque la lagune gonfle et l’Aqua Alta envahit la Place Saint Marc qui devient mare, étang ou même lac. Pendant le reste de l’année,  la Sérénissime ne serait plus, selon ces beaux esprits, qu’une vaste foire où se pressent des files compactes et pressées de moutons de toutes nations, suivant en bêlant une série de panneaux jaunes : Rialto, Piazza San Marco… Pour y être tondus en achetant des verroteries « made in China », des Tee Shirts à la con et en mangeant des « pâtes fraiches » surgelées baignant dans l’huile préparées par des Bengali moins chers et plus malléables que des Vénitiens qui ont déserté une cité qu’ils ne reconnaissent plus.  Comment donner tort à ces  esthètes, à ces « experts », habitués autant du Caffè Florian que du Café de Flore ? N’ai-je pas, moi aussi, le provincial de base, manqué de m’empoisonner en ingurgitant des  panzarotti « made in Venezzia », bouillonné d’impatience derrière un groupe d’américains obèses qui bouchonnait une « Calle », renoncé une nouvelle fois à visiter la Basilique devant une queue interminable de bidochons qui ne faisaient que passer. N’ai-je pas pesté contre l’indécence de l’Oréal qui avait osé  encadrer le « Pont des Soupirs » d’une hideuse réclame sous prétexte de sponsoring, tempêté contre ces monumentaux bateaux de croisières qui obscurcissaient l’horizon de la Riva degli Schiavoni ? Leur constat est cruel : la Venise de notre adolescence, celle des petits marchands, des libraires et des  Italiens, celle où l’on prenait le temps de déguster, avec une toute petite cuillère, un chocolat chaud  épais, n’existe plus. Elle a vendu son âme à des marchands qui en étaient dépourvus, pour une poignée d’Euros, de Dollars ou de Yuans…Elle est devenue aussi toc que les gondoles en plastoque qui n’en finissaient pas de clignoter sur les buffets des concierges de mon enfance. D’ailleurs, plutôt que de pleurer après la disparition de Venise, ne ferions nous pas mieux d’en construire de nouvelles ? Pourtant si le constat de mes amis bobos, « anti-bidochonistes primaires »  est assez documenté, je peux aujourd’hui certifier qu’il est largement  incomplet et exagéré. Condamné comme de nombreux « ploucs et bidochons », à visiter Venise en très haute saison, j’ai fait le pari de retrouver, malgré tout,  la magie  de la Cité des Doges.  E la buona notizia è che… l’âme de Venise ne s’est pas envolée au printemps, ni même en été ! Elle est toujours là, frêle, discrète, secrète, dissimulée à l’ombre, derrière un campo, la paroi décatie d’une ancienne maison bourgeoise, au fond d’un Pozzo. Accessible à tous, pour peu que nous ayons gardé notre capacité d’émerveillements et accepté de se lever tôt, entre chien et loup. Alors, après les premiers bâillements, la magie revient sans se faire prier avec le bonheur d’allonger le pas dans les « vie », les « calli », les « salizzade » désertes pour déboucher bientôt  sur une place San Marco où seuls, s’affèrent quelques balayeurs ou des serveurs  en gilet qui empilent des chaises avant d’aller se coucher. Il en restera bien une, pour s’asseoir face au Lido et se laisser peu à peu éclairer par un soleil se levant au dessus des coupoles de l’île San Giorgio Maggiore. Alors que le soleil éblouit maintenant le Campanile et les colonnes du Palazzo Ducale, il faut prendre le premier vaporetto avec les travailleurs du matin pour traverser la lagune et rejoindre l’île de Torcello pour, après une petite marche le long d’un canal encadré de roseaux, pénétrer seul dans la très ancienne cathédrale de Santa Maria Assunta. Là, sur un banc de messe, se perdre dans les détails de  la mosaïque murale vénéto-byzantine du Jugement Dernier où un ange déroule le ciel tel un rouleau pour en faire choir les astres…  Quand les premiers touristes arrivent sur l’île, la quitter pour rejoindre après quelques zigzags maritimes le quartier du Ghetto Vecchio où des juifs orthodoxes, revêtus de redingotes anciennes, lisent la bible à l’ombre d’un figuier, alors que leurs enfants soufflent dans des cornes de bélier devant des façades qui me font penser aux remparts de la vieille ville de Sanaa. Il est temps de rejoindre l’extrémité Orientale de Venise : la via Garibaldi pour un déjeuner en compagnie des habitants et  bientôt retrouver l’ombre des marronniers des « Giardini Pubblici » où se retrouvent les amoureux. Allongé sur un banc, vous profiterez, loin du Rialto et de  la place San Marco, alors noirs de monde, de la sérénité de la Sérénissime et d’une bonne sieste. Une pause bien méritée avant de repartir à la recherche de nouveaux secrets car vous l’avez compris : l’âme de Venise en haute saison ne se révèle ni aux snobs, ni aux Bidochons mais seulement aux  vrais curieux et… aux bons marcheurs!

Gérard Guerrier, président général d'Allibert Trekking

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