« Les Brigands » de Verdi à la Fenice de Venise

Mélodrame tragique en quatre actes, livret d'Andrea Maffei inspiré à la tragédie de Friedrich Schiller « Die Rauber », musique de Giuseppe Verdi. Première représentation à Her Majesty's Theatre le 22 Juillet 1847 à Londres.

La critique de l'époque avait étiqueté « Les Brigands » comme la plus mauvaise œuvre de Verdi. Aujourd'hui, cette opinion est très discutable. On est frappé par l'excellence du livret réalisé par le Chevalier Andrea Maffei, importante personnalité littéraire du XIX ème siècle Italien, dont l'importance objective a été d'être un excellente médiateur culturel, grâce à ses traductions de succès de l'anglais et de l'allemand à l'italien, favorisant la divulgation des littératures étrangères (Shakespeare, Schiller etc.) et l'évolution du goût littéraire et théâtral en Italie.

Mari de la célèbre Clara, raffinée et cultivée dame du monde dont le salon milanais accueillit toutes les grandes personnalités du Risorgimento italien, Maffei, co-fondateur de ce salon littéraire de 1834 jusqu'à la séparation d'avec sa femme en 1846, était aussi un ami de Verdi. Maffei avait à peine fini de traduire « Rauber » de Schiller que Verdi lui demanda d'en faire un livret, bien qu'il n'en ait pas l'expérience. Peut-être y voyait-il aussi un moyen de distraire l'ami de la séparation douloureuse d'avec sa femme. Maffei accepta.

Ecrit sur commande du Her Majesty's Theatre de Londres, il s'agissait du premier travail de Verdi pour un théâtre non italien. « Les Brigands » fut représenté pour la première fois le 22 juillet 1847 avec un cast vocal de tout premier choix : la superstar de l'époque la soprano Jenny Lind, dit le rossignol suédois, Filippo Coletti un des premiers baryton verdien de son temps dans le rôle de l'ignoble Francesco Moor, Luigi Lablache dans le rôle du vieux comte de Moor, chanteur lyrique d'excellence, aimé des Londoniens et maître de chant de la reine Victoria.

L'oeuvre fut dirigée par Verdi en personne les deux premières soirées puis continuée par William Balfe. La première constitua le plus grand événement culturel londonien de l'époque, à laquelle assista la reine Victoria ainsi que Louis Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III. Ce fut un triomphe, dû surtout à la direction de Verdi en personne, vénéré de tous. Mais passé les deux premières dirigées par Verdi, les enthousiasmes s'éteignirent. Progressivement cette œuvre fut oubliée au profit d'autres opéras de Verdi plus populaires comme Rigoletto, Il Trovatore, la Traviata etc.

Selon le grand spécialiste de Verdi Julian Budden, le manque de succès des Brigands serait dû, paradoxalement, à l'excellence littéraire du livret réalisé par Maffei: trop d' éloquence, trop proche de l'original de Schiller et donc peu conforme aux caractéristiques idéales d'un bon livret d'opéra du XIX ème siècle, qui demandait plus de simplicité.

Maffei n'était pas intéressé à la beauté artistique en tant que telle, il voulait rendre visible l'esthétique de la laideur prêché par Schiller. Aussi choisit-il un langage cru voir vulgaire, proche de celui de Schiller, tout en offrant au compositeur une structure polymétrique raffinée, le rendant peu apte à être apprécié du public du XIX ème siècle, qui n' aima ni cette glorification de l'obscur, ni la critique des conditions sociales des parias de l' époque.

Il semblerait que Verdi ait totalement ignoré les goûts de la société anglaise de son siècle, en supposant qu' au temps de la reine Victoria la patrie de Shakespeare puisse encore s'enthousiasmer pour des arguments comme ceux de Macbeth ou de Hamlet. Cette œuvre s'avéra donc singulièrement inadaptée au goût du public anglais de l'époque victorienne.

« Les Brigands » furent sous-évalués par la critique londonienne puis d'Europe et ceci perdura jusqu'à nos jours, tant il est vrai qu'encore aujourd'hui cette œuvre de Verdi reste pratiquement inconnue du grand public. Pourtant, les choeurs puissants des brigands rugissent avec l'ardeur typique des œuvres du Risorgimento italien. Mais les brigands ne sont pas de nobles héros dignes d'attention mais la face cachée de la société, les indésirables, les marginaux, ceux qui n'ont pas de place parmi la société conservatrice victorienne ni davantage, en fin de compte, dans la notre.

La version 2013 des Brigands de Verdi pour la Fenice fait honneur à son compositeur: musique dirigée avec vigueur par Daniele Rustioni, une réalisation scénique inattendue de style Heavy Métal de Gabriele Lavia et d' Alessandro Camera, d' élégants costumes d' Andrea Viotti, des chanteurs lyriques d'exception : Giacomo Prestia dans le rôle du comte de Moor, le jeune et beau Andeka Gorrotxategui dans celui de Carlo Moor, le chef des brigands et le bon fils du comte de Moor, un talentueux Artur Rucinski dans le rôle de l'immonde frère Francesco Moor, une merveilleuse Maria Agresta dans le rôle d'Amalia, l'unique femme de tout le mélodramme, Cristiano Olivieri dans celui d'Arminio, Cristian Saitta dans celui de Moser et Enrico Masiero dans le rôle de Rolla. Un grand spectacle qui nous oblige à revoir les opinions pré-existantes sur une œuvre qui n'est autre que remarquable.

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