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VOYAGEUR
 
25/07/2006

"Suivre ses intuitions est une manière de vivre libre"

Après un périple en solitaire autour de la planète, plusieurs publications et la réalisation d'un film, Philippe Sauve a effectué la traversée de la Sibérie en canoë, le long du fleuve Lena. Explications de l'intéressé.

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Quelle était votre motivation pour entreprendre ce voyage ?
On cherche longtemps les raisons qui nous poussent à entreprendre de périlleux voyages. Je savais que la volonté de traverser la Sibérie en canoë menacerait ma vie. Je me devais donc d'être très motivé. J'y suis parvenu grâce à mes désirs d'entrer en communion avec la Nature. La Sibérie est comme l'Amazonie, une région de notre planète où la nature grandiose peut encore s'ébattre librement, un lieu propice à cette dite communion.

Ce voyage n'était-il pas en vérité avant tout un voyage face à vous-même, face à vos propres peurs ?
Dès lors que l'on s'engage vers un lieu inconnu, donc hostile, on apprend à mieux se connaître. On brise la carapace sécurisante que notre société de consommation s'acharne à bâtir autour de nous et on se retrouve nu devant ses peurs "primaires". J'ai écris que la Sibérie m'avait réappris à pleurer comme un enfant, d'émotions pures… A chaque périple audacieux, j'essaie de révéler mes aptitudes physiques et psychiques qui sont en sommeil, des aptitudes capables de générer des actions extraordinaires. Il m'est arrivé, lors de ces journées de combats sibériens, de me sentir extrêmement puissant. Ce processus de redécouverte de soi ne peut s'accomplir que si l'on est immergé pleinement dans le "temple" de la nature.

La rencontre avec les hommes était-elle un des facteurs essentiels à vos yeux, au début de votre voyage ?
J'ai reçu une très belle leçon à la fin du tour du monde à pied et en canoë que j'ai effectué en 1992 : la certitude que nous devions croire en l'Homme et en à la Nature. Si je suis parti en Sibérie pour m'éloigner des cités, je savais que les rencontres allaient être fondamentales. On ne peut pas espérer vivre dans la taïga sibérienne sans écouter les précieux conseils des peuplades issues de cette taïga. Par contre, je ne m'attendais pas à autant de pauvreté, autant de dureté dans le regard russe.

"Dès lors que l'on s'engage vers un lieu inconnu, donc hostile, on apprend à mieux se connaître". Photo © Philippe Sauve

Vous avez écrit : " …je ne sais pas si c'est mon psychisme qui agit sur les éléments ou si c'est l'inverse qui se produit "; n'avez-vous pas le sentiment d'avoir vécu une véritable expérience métaphysique ?
Ce sentiment jubilatoire de transcendance, qui me donnait parfois l'impression d'agir sur les cieux déchaînés, est apparu quelques fois lors du voyage. Je crois que l'énergie de l'homme peut maîtriser les éléments. Dans mon livre, j'ai comparé mon labeur quotidien de huit heures de canoë au travail de l'alchimiste dans son laboratoire qui remue la matière. A force de pagayer, il se produit des faits et des pensées "fantastiques". Je continuerai de m'engager dans des expéditions extrêmes dans le seul but de mieux saisir ces faits.

Qu'est-ce qui a été le plus difficile au final ?
Le plus pénible a sans aucun doute été la peur des ours. Sans aucune arme de défense, si ce n'est le feu de bois, comment ne pas s'affoler à l'idée de dormir seul sur le territoire de ces prédateurs. Parfois, la nuit, je construisais le pire des scénarios. Tandis que je ne trouvais pas le sommeil, je regardais mon ventre et je l'imaginais être éventré par les griffes d'un animal. Pendant quarante huit heures, je me suis senti dans la peau d'un cerf chassé. J'étais la proie d'un ours invisible. Je ne saurais jamais si la peur de cette expérience était fondée, s'il y avait réellement un ours à mes trousses. Mais en tout cas, la sensation d'une mort imminente était bien présente.

 

"A force de pagayer, il se produit des faits et des pensées fantastiques". Photo © Philippe Sauve

Une des leçons de votre récit n'est-elle pas qu'il faut suivre ses intuitions, et ne pas écouter les discours alarmistes des autres ?
Suivre ces intuitions est une manière de vivre libre, loin des tentatives de conditionnement de certains hommes avides d'argents ou de pouvoir. Notre société occidentale n'aide pas l'individu à s'épanouir. Elle ne veut pas que nous réalisions nos rêves. Elle nous dit que le rêve idéal est une maison luxueuse ou un véhicule, en réalité meurtrier et polluant. Pour nous maintenir ainsi à la recherche de ce faux idéal, elle nous dit que le monde après les frontières de notre pays est "l'enfer". Il est donc très difficile d'éviter ces discours alarmistes et de tracer son propre chemin. Lorsqu'on y parvient, on apprend la leçon que j'ai déjà citée : "Il faut croire en l'Homme et en la Nature". Et dans "croire en l'Homme", il y a aussi "croire en soi".

A votre retour, vous portez un regard presque écœuré sur votre propre pays. Ce regard s'est-il adouci ou terni depuis ?
J'ai terminé mon voyage sibérien à Strasbourg. J'ai été frappé par les richesses abondantes de notre pays et par l'attitude individualiste des passants. Partir loin permet un recul sage. Sans argent à Strasbourg, j'ai dormi dans la rue, songeant que les russes ne m'auraient pas laissé ainsi à l'abandon. Les gens pauvres sont sensibles à l'hospitalité. Les gens riches ont tendance à étouffer celle-ci. Ce regard dur envers mon pays ne s'est pas adouci. Il est sans doute moins flagrant à mes yeux, mais toujours aussi agissant dans mon cœur.

Votre relation aux autres a-t-elle changé après ce voyage ?
Je voyage et j'écris depuis quinze années maintenant. Ma façon d'appréhender les autres a depuis longtemps été façonnée, lors de ces moments décisifs de mes premières péripéties, alors que j'avais 18 ans. Les individus à priori négatifs, prisonniers du manège de la consommation ou de tout autres dépendances nocives ; les pires des hommes que l'on peut croiser en Sibérie, qui seraient prêt à vous étrangler pour dix euros, sont des êtres avant tout en difficulté. Je n'ai pas été en colère contre cet Inuit ivre du Canada, qui menaçait ma vie avec son poignard, ni contre ce sioux qui brandissait sa canne pour me frapper ou encore contre ce jeune Russe qui espérait seulement me dépouiller. J'ai été surtout triste, car j'aime profondément l'âme humaine.

"Suivre ces intuitions est une manière de vivre libre". Photo © Philippe Sauve

Pensez-vous que vous auriez accueilli un aventurier passant par chez vous comme nombre de Russes vous ont offert l'hospitalité au cours de votre périple ?
J'attends l'occasion qui me permettra d'offrir mon hospitalité. Je pense qu'en France aussi le voyageur peut trouver asile chez l'habitant. Cela ne m'est jamais arrivé. Je n'ai jamais ouvert ma porte pour un inconnu. Mais en tout cas, je cherche souvent le contact avec des gens à l'allure marginale qui traînent dans les rues.

J'imagine que vous avez soif de nouvelles aventures, quelles seront-elles ?
Il y a deux projets qui me fascinent. Le premier est en cours de réalisation et va bien au-delà de mes forces. C'est celui qu'un jeune "méditant" est en train d'effectuer dans une forêt du Népal. Existe-t-il un voyage plus fantastique que celui vécu par ce jeune homme, qui veut sonder l'intérieur de son monde pendant six années de méditation ? Le second projet serait de construire, sans sponsor, une fusée pour aller sur la Lune et en faire le tour à pied. J'aimerais tant dévaler les pentes du cratère Tycho ou passer la frontière de la face obscure de l'astre lointain. La nature de là-haut me paraît bien grandiose ! Ma fusée n'étant pas encore prête, je vais sans doute m'orienter vers une solution entre ces deux extrêmes ou tout simplement rester chez moi pour écrire.

 

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