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25/07/2006

"Je suis un homme ordinaire qui tente des choses extraordinaires"

Après son périple sur le fleuve Lena et son roman "Siberia", Philippe Sauve est venu répondre à nos questions, en direct sur L'Internaute.

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Comment êtes-vous devenu aventurier ?
Philippe Sauve : On ne devient pas aventurier, on ressent un besoin de liberté qui se transforme en aventure...

Quelles étaient vos motivations en partant ainsi en Sibérie ?
Rencontrer surtout la nature et tenter de communiquer avec Elle.

Pourquoi avoir choisi cette destination ?
J'ai choisi la Sibérie car c'est une région peu peuplée et hautement sauvage.

Combien de temps a duré votre voyage ?
J'ai effectué un mois de préparation dans la ville d`Irkoutsk, où j'ai acheté mon canoë, puis j`ai pagayé 4 mois sur le fleuve Lena jusqu'en Arctique.

Pourquoi avez-vous décidé de voyager en canoë ?
J'ai traversée les Etats-Unis à pieds et j'étais épuisé de voir les routes rectilignes qui ne changeaient pas de décor. Le canoë est un excellent mode de transport, qui devient son abri et qui permet de se faufiler dans les méandres des fleuves.

Comment vous êtes-vous préparé à ce voyage ?
Je n'ai pas eu de préparation physique, car je savais que j'allais me préparer dans les premières semaines d'efforts. Par contre, j'ai dû me détacher 6 mois avant de ma famille. L'aspect psychologique de la rupture est un élément du voyage très difficile et l'on doit s'y préparer bien à l'avance.

 

"On ne devient pas aventurier, on ressent un besoin de liberté qui se transforme en aventure..."

L'eau n'est-elle pas gelée en Sibérie ? Avez-vous eu des problèmes pour voyager dessus ?
Durant près de cinq mois la Lena est complètement dégélée. J'ai commencé mon périple alors qu'il restait encore des minis-icebergs sur les berges et je l'ai terminé aux premières neiges.

Qu'est-ce qui a été le plus éprouvant durant votre périple ?
La peur des ours, sans aucun doute, et la peur de rencontrer des bandes de jeunes russes complètement ivres, qui n'ont plus rien à perdre. La russie baigne dans la vodka...

Avez-vous rencontré des ours ?
Je les ai rencontrés chaque soir dans mes cauchemars, mais jamais sur les berges. Pourtant, un groupe de chasseurs m'a assuré que si je continuais vers le Nord, j'en rencontrerai des dizaines. Les ours de Sibérie sont moins habitués à la présence humaine que ceux du Canada, donc plus sauvages et moins visibles.

Comment afronter la solitude et pourquoi ne pas partir à deux ?
Il faut aimer la solitude pour l'affronter pleinement. J'aimerais pourtant partir avec un ou une amie, mais je ne connais encore personne qui serait prêt à s'engager autant que moi dans l'aventure. Et puis, il me faudrait quelqu'un de robuste que je n'aurais pas à surveiller. J'ai effectué la traversée du Yukon avec une amie française, très européenne. Je me sentais très mal à l`aise avec elle devant les trappeurs du grand nord, peu habitués à voir des femmes.

Pourquoi décider de partir dans des conditions si extrêmes ?
J'aime pousser mes limites, car au-delà d'elles je découvre d'autres facettes de "moi". Si j'avais un bouton sur lequel appuyer pour appeler "au secours !", je ne découvrirais pas ce qu'il y a après ces limites.

Quel a été votre meilleur souvenir lors de votre periple ?
Mon meilleur souvenir est lié à ma relation avec le fleuve. Un jour, j'ai vraiment entendu le fleuve me fredonner des paroles. C'était ce que je voulais trouver en Sibérie.

Quel fut l'accueil des Russes à votre égard ?
La population russe qui baigne dans la pauvreté depuis la chute du communisme possède deux facettes. On y voit des gens très cultivés, des artistes aimant la taïga, et des hommes perdus aux regards glauques. Il y a de la barbarie et de la beauté pure. En cinq mois de voyage, j'ai eu une mauvaise rencontre avec trois jeunes russes et tout le reste du temps la population a été accueillante.

 

"Il faut aimer la solitude pour l'affronter pleinement"

Avez-vous eu des problémes avec des jeunes russes ?
En effet, j'ai été pris en otage par trois jeunes russes ivres, qui m'ont obligé à boire de la vodka et qui m'ont trimballé sur le fleuve pendant une heure. J'ai cru qu'ils allaient me tuer dans la forêt. J'étais prêt à me battre. C'était eux ou moi. Finalement, j'ai donné tout mon argent et j'ai réussi à me sauver. Cet épisode du voyage a été un réél traumatisme.

Vous vous êtes fait des amis en Sibérie ?
Je me suis fait beaucoup d'amis. Je dois bientôt aller à Moscou pour rencontrer une certaine Tatiana qui m'a aidé dans l'Arctique. Et grâce à Internet, je garde un contact avec une dizaine de personnes.

Avez-vous eu des compagnons pendant votre périple ?
Aucun Russe ne m'a suivi lors de mon périple. Ils ne croyaient pas qu'il était possible de flotter avec mon embarcation en toile. Par contre, un grand chien blanc est apparu un jour et m'a accompagné sur trois cents kilomètres environ. Puis, j'avais mon petit ourson en peluche, attaché à la proue de mon "navire", avec qui je m'entretenais de sujets philosophiques.

Quel impact a eu cet incident sur la suite de votre aventure ?
La rencontre avec les trois jeunes ivres m'a rendu très méfiant. Je faisais sans cesse des camps camouflages. Le retour à la ville a été très pénible car je n'avais plus confiance en personne. D'ailleurs, je suis revenu en larmes du village suivant tant l'épreuve des gens était pénible. Il fallait pourtant que je me ravitaille en nourriture.

Avez-vous aussi rencontré le peuple Iakoute ?
Le fleuve Lena traverse la Iakoutie du sud au nord. Beaucoup de Russes me disaient du mal des villages iakoutes. Un peu à la manière des américains qui vous déconseillent les territoires sioux. J'y ai rencontré pourtant des gens d'une formidable bonté qui vivent en étroite relation avec la Nature.

Et c'est quoi un camp "camouflage"?
Le camp camouflage consiste à ne pas signaler sa présence par le feu de bois, à remonter dans la forêt son embarcation et à rester éloigné des éventuels passages de barques à moteur.

Quelle langue avez-vous parlé avec les gens que vous avez rencontrés ?
Dans le sud de la Russie, la jeune population qui rêve de partir en Europe parle souvent l'anglais. Je pouvais donc communiquer. Par contre, en progressant vers le Nord, j'ai dû apprendre de force quelques phrases clés en russe. Peu de Iakoutes parlent leur dialecte. Ils communiquent en russe et certains étudiants iakoutes apprennent le français dans les Universités d'Irkoutsk.

 

"J'aime pousser mes limites, car au-delà d'elles je découvre d'autres facettes de "moi""

A quoi ressemblent les villes dans ces régions extrêmes ?
Il y a trois fléaux en russie : la vodka, la mafia et l`état déplorable des rues. Les villes dévastées, abandonnées par l'Etat, ressemblent à des sites après bombardements. Et pourtant, les jeunes femmes russes y déambulent lestement avec leurs talons aiguilles.

Les filles russes de la siberie sont-elles mignones ?
Les yeux des femmes sibériennes sont d'un bleu limpide. Elles portent les traits slaves avec tout le charme que cela comporte.

Vous parlez beaucoup de la peur dans votre livre : ce voyage avait-il pour but de vaincre vos propres peurs ?
La peur est une émotion forte qui permet d'éveiller sa conscience. Ainsi, plus on a peur, plus on a l'impression de vivre. Dans mon livre, j'ai voulu parler de la peur car c'est une question qui se pose très vite dans votre entourage lorsque vous décidez de partir seul à l'autre bout du monde.

Comment votre entourage a t il réagi lorsque vous leur avez parlé de votre projet de partir en Sibérie ?
Je me bute chaque fois à la réprobation de mes proches qui ne comprennent pas ma démarche ou qui s'inquiètent trop. A mon départ, toute ma famille était pourtant là...

A quoi pense-t-on lorsqu`on est seul au milieu de nulle part ?
On pense à beaucoup de choses ou on sombre dans le néant, où l'on risque de vraiment déprimer. Ce qui m'a étonné dans cette expérience d'isolement dans la Nature est la sensation de perdre le contrôle de mon corps. On se rend très vite compte que le corps est un objet lourd et fragile, qui se détériore.

Vous avez réussi à communiquer avec la nature? Qu'est-ce que cela vous a apporté ?
J'ai communiqué avec les éléments naturels et j'ai entendu des voix. Cela peut paraître fou. Mais je ne suis pas fou. Ces voix m'ont appris qu'il existait un monde autour de nous, complexe et mysterieux.

Avez-vous découvert des choses sur vous, vos envies pour l'avenir ?
J'ai envie de partager ces impressions avec les autres. C'est pour cette raison que j'écris. J'envisage d`ailleurs un voyage avec un groupe de jeunes toxicomanes.

 

"La peur est une émotion forte qui permet d'éveiller sa conscience"

Financièrement, vous vous êtes débrouillé comment (aide, subvention...) ?
Avec très peu de moyens financiers. J'ai obtenu une avance sur droits d'auteur de mon éditeur et j'ai dû contracter un crédit...

Avez-vous toujours senti que vous aviez la trempe d`un aventurier ?
On m'a souvent dit que j'étais courageux. Je ne me sens pas aventurier. Je suis un "homme ordinaire" qui tente des choses "extraordinaires".

Que retenez-vous de ce voyage et quel est votre sentiment sur l'état de la nature dans le monde après ce que vous avez vécu?
Il existe en Sibérie la déforestation sibérienne. Le bois est dévenu l'or des grandes villes. La planète va mal et pourtant, face à la grande Sibérie, on a l'impression que la Nature domine encore bien notre planète.

Ecoutez, si vous cherchez quelqu'un je suis prêt à faire cette aventure avec vous ! Vous declinez ma proposition ?
Je ne décline pas votre offre de m'accompagner. Je vous préviendrai le jour où je commencerai mon tour du monde en canoë. Le départ s'effectuera sur la Seine, à Paris. Et qui nous aime, nous suive...

Qu'est ce qui vous a le plus manqué lorsque vous étiez là bas ?
Une bonne salade à l'huile d'olive et à l'ail que ma grand-mère sait si bien préparer.

De quoi vous nourrissiez-vous ?
Je me nourrissais de poissons que je pêchais et de tous les ingrédients que les villages pouvaient m'apporter : pâtes, café, riz...

Lors de vos expéditions, emportez vous des armes, et si oui, pour vous défendre d'animaux, ou des hommes ?
J'étais armé lors de ma traversée du Canada en 1993 pour me protéger des ours. Mais pour la Sibérie je n'avais rien, pas même de fusées de détresse. En raison de mon petit budget de départ...

 

"J'aimerais bien construire une fusée pour aller sur la Lune"

Qu'est-ce que vous faites depuis votre retour, comment trouvez-vous votre équilibre dans ce monde si différent ?
Je suis aujourd'hui engagé dans la promotion du livre "Siberia" et dans le montage du film que j`ai tourné. L'écriture est une issue qui m'évade de la réalité citadine. Cette promotion est enrichissante car je rencontre des gens qui voyagent et qui sont passionnés.

Quels sont vos projets ?
J'ai plein de projets dans la tête. Il faut réaliser ses rêves. J'aimerais bien construire une fusée pour aller sur la Lune ou m'isoler sur une île, tel le "petit boudha" afin d`effectuer un long voyage intérieur. Mais qui sait...

Félicitation à toi Phillippe Sauve !

Merci de m'avoir accompagné dans cette correspondance. Nous pouvons garder un lien à travers mon site : http://www.expe-siberia.com. Je vous dis donc à bientôt, ou "Paka", comme vous salueraient les Russes.

 

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