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Le récit par Yves Chaloin de son parcours

Apacheta
Apacheta, c'est le nom d'un petit village des Andes. C'est aussi celui d'un col situé à 4746m d'altitude. J'ai grimpé plus de 8000m de dénivelé en cinq jours dont une bonne partie sur des chemins de terre, avant de découvrir un peu plus tôt que je ne l'attendais et presque avec surprise, le panneau marquant le sommet. Chaque jour, il faut monter de 2000 à 4500m, puis faire le yoyo pendant 40 à 50 km avant de retomber au fond d'un trou ; chaque fois le lendemain, il faut recommencer à escalader des routes qui n'en sont pas en cherchant des restaurants qui n'existent pas. A la montée, la roue arrière patine, à la descente, il faut laisser le vélo dégringoler bien trop vite si l'on veut atteindre son objectif avant le milieu de la nuit. Les pierres pointues forcent à slalomer, comme si l'on pouvait échapper au risque d'une crevaison ou d'une chute qui ferait perdre beaucoup de cette énergie si nécessaire ici. C'est le Pérou profond, c'est dur. Au col, je bascule enfin sur le versant qui va me ramener au bord Pacifique, mais à peine ai-je descendu quelques kilomètres que je me retrouve de nouveau sur le plat. En levant la tête, j'aperçois, assez haut sur la gauche, le tracé d'une route à flanc de montagne. Inquiet à l'idée de devoir grimper à nouveau, je guette derrière chaque virage une brèche au milieu de la montagne. Je pourrais y découvrir une vallée salvatrice qui m'ouvrirait les portes de la dernière descente. Mais au lieu de cela, ce sont bien 500m de montées supplémentaires qui m'attendent. Je passe la nuit là-haut dans un drôle d'hôtel qui n'offre que de minuscules pièces, une paillasse en guise de lit et un toit en tôles, qui, la nuit, transforme l'endroit en congélateur. Les sanitaires sont inapprochables par un occidental handicapé par 40 ans de vie dans ce confort douillet dont on se plaint parfois en France. Tôt le matin, je repars pour 40 km de montagnes russes, déjà des montagnes russes... Enfin la descente commence, la vraie. Je m'échappe de cette Cordillère impitoyable où mon voyage s'est enterré. Frigorifié au fond de vallées encastrées et sans soleil, je file vers la douce fraîcheur de la côte, mais en bas, dans une longue vallée, le vent de face se lève et force rapidement. Le village cible semble reculer à mesure que je gagne un a un les kilomètres qui m'en séparent, debout sur mon vélo, appuyé contre un souffle aux allures de tempête. On ne s'amuse pas ici. J'avais rôti sous le soleil cuisant des interminables lignes droites de la Pampa, séché le jour et gelé la nuit dans le désert d'Atacama, rebondi sur ma selle plus de sept fois par seconde sur les cailloux de l'Altiplano et fui devant ces orages monstrueux qui se forment tous les après-midi sur les hauteurs boliviennes, mais ici au Pérou, j'ai puisé un peu trop dans mes réserves d'énergie. Deux jours plus tard à Lima, du haut de mon mètre quatre vingt neuf, je regarde le chiffre qu'indique la balance, le jugement est sec, 62 kg. Il faut reprendre des forces.

Ciel un avion
Lima, les péruviens eux-mêmes m'ont tout dit à propos de leur capitale et des voleurs qui se jettent sur le touriste pour le déshabiller et lui prendre tout ce qu'il possède. Je pénètre doucement cet enfer nourri par la rumeur et la crainte. Rien ne se passe. Seulement la fatigue qui, mélangée à la crasse du lieu, m'offre en victime aux douleurs intestinales qui me feront envisager un instant le rapatriement sanitaire... petit aventurier fragile... Finalement, c'est l'avion qui permet mon évasion. Ce vol vers Panama n'avait rien à faire dans mon voyage idéal qui ne devait accepter que le bateau et le vélo. J'apprends qu'il faut céder un peu au passage des difficultés. J'atterris dans une ville moderne, avec une riche façade, un étonnant canal et une nature détruite, au contraire du Costa Rica, qui possède juste ce qu'il faut de forêt tropicale et d'hôtels confortables pour prétendre à un tourisme lucratif. Les petits pays défilent. Nicaragua et Honduras, deux lopins de terre, le premier avec son lac au milieu des mers, entouré de volcans, le second, plus montagneux mais tout aussi pauvre. Les gamins tendent des cordes en travers de routes en pointillés, goudron, cailloux, goudron, cailloux... Ils arrêtent ainsi les véhicules pour imposer leur quête forcée. Ces deux pays sont tristement dépouillés, habités par ces mêmes gens qui se sont fait la guerre pour satisfaire la paranoïa de la grande Amérique. Avait-elle peur d'une invasion ? On saute a Belize d'un petit trajet dans une vedette un peu difficile à trouver. La douane se mêle étrangement de l'achat compliqué du billet de bateau. Pelouses vertes à l'anglaise, la petite terre des blacks anglophones et accueillante est bien propre en surface. J'y reste peu de temps. Ce carré de verdure est une porte ouverte vers le grand Mexique, baigné dans un catholicisme désuet, aux routes meurtrières et tout entier tourné vers la richesse outrancière du voisin ravageur. Les voitures de police sont arrêtées sur le bord des routes, en position de guet, on y dort paisiblement sous la casquette de l'uniforme. Un camion me précipite dans un fossé où personne ne s'inquiète de mon sort si ce n'est la chance qui veille sur moi depuis le début du voyage ; je n'ai rien. Il faut sortir de ce pays.

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The wind is crazy
Ici, tout est douceur et propreté. D'énormes voitures silencieuses traversent le pays sur des routes immenses. L'Amérique est chez elle. Oubliés les indiens parqués dans leurs enceintes folkloriques, les retraités rois arborent avec fierté la bannière étoilée au volant de camping bus de luxe aux pièces dépliantes. Les bâtisseurs de l'économie la moins économe de la planète vont des " drive in " aux entreprises ultra modernes avant de rentrer dans leurs résidences barricadées. Tout le monde consomme, on est riche, on a le corps et le portefeuille gras, suintant d'une nourriture surabondante. Au royaume de la private property, les enfants ne marchent pas, l'eau est plus chère que l'essence et la nature est emprisonnée derrière des centaines de kilomètres de clôtures. On ne parle qu'en dollars, les Harley Davidson bruyantes affichent complaisamment l'Amérique des films ; je ne suis pas venu pour rien. J'ai rencontré des gens généreux, peu soucieux de la machine infernale qui les dirige et de la misère que la nation répand dans le monde. Il en faut des pays pauvres pour que l'on soit si riche ici. J'ai traversé les Etats-Unis face à un vent obsédant. Il s'acharne contre moi, fait volte face chaque fois que je change de cap. Grand Canyon, Death Valley, Sierra Nevada, autant d'endroits où déserts et montagnes sont balayés par ces tempêtes qui soufflent et me retiennent. J'empile des heures de vélo dans des journées interminables, mais le compteur ne tourne pas, c'est la dure loi du vent, rouler mais ne pas avancer. San Francisco enfin, puis Los Angeles, où je traverse 100 km de ville, ça n'est même pas grand, juste démesuré. Je me perds au milieu des échangeurs de l'aéroport et consomme une bonne heure et beaucoup d'imagination pour trouver la solution qui va m'extirper de ce piège. Curieusement, dans un port à l'échelle du pays où je ne suis rien, je trouve assez facilement mon cargo porte conteneur, géant des mers et curiosité géométrique qui pourtant tient sur l'eau. Le Pacifique me repose au rythme lent de la mer. Le bateau est comme le vélo, un escargot du voyage pour amoureux de la nature. Dehors il pleut.

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Dans le sable de Gobi
J'entre dans le désert à quatre heures de l'après-midi. Un petit village marque la fin de la route goudronnée. Je sais qu'on ne s'engage sur des terrains inconnus que très tôt le matin, mais je ne peux me résoudre à finir de perdre cette journée que la seule attente douanière de tout mon voyage a déjà bien rognée. Alors je pars. Entre les 40 premiers kilomètres de chemins égarés et l'orage du soir dont je ne sais rien, surgit une yourte inespérée. La fille est belle, jeune et mère de cinq enfants. Je passe ma première nuit du Gobi à l'abri. Le désert n'en est pas vraiment un car je suis la voie ferrée. Pour moi elle est le fil d'Ariane ; pour les habitants de cette terre qui feint d'être accueillante en été, elle organise la vie. La surprise c'est le sable. Pas de solution dans ces passages heureusement courts. Trop difficile de pousser le vélo qui se couche pendant que l'on s'enfonce en marchant, impossible de porter, encore moins de rouler. Dès que le sol est à nouveau dur, il faut en profiter pour avancer, mais dans les descentes, chaque trou de sable que l'on ne voit pas est un piège qui bloque la roue avant et c'est la chute. Hiroshi, l'ami cycliste japonais rencontré au détour d'une dune herbeuse et avec qui j'ai roulé pendant deux jours, est plus téméraire que moi. Il va vite et ne tombe pas. Question de culture… En Mongolie les villes sont faites de yourtes, d'immeubles carrés restés vides et posés au milieu de rien comme les témoins singuliers d'un communisme déplacé, de baraques en bois et en tôles. On y jette les ordures sur de gros tas qui ne gênent personne. Il y a de la place, trop de place pour les écologistes de nos politiques occidentales ; ils y seraient perdus, perdus dans la nature. On mange les marmottes, il y en a peut-être plus que d'habitants. Je goutte des produits locaux très ou trop nourrissants. Le voyageur est invité, choyé, nourri, il faut rester mais je dois partir, toujours partir, sortir de cet endroit où une simple pluie suffit à tout arrêter et transforme le chemin de terre en un bourbier énergicide. Un jour il y aura une route ici et les clients aventuriers vont arriver. Il leur faudra des refuges, du commerce d'authentique et du déguisement à raconter. Il leur faudra des agences et des passages pour leurs ambulances. Toute cette mascarade est déjà un peu là, mais je ne la vois pas, la chance, encore la chance. Je n'ai croisé que des mongols et je ne sais pas grand chose d'eux, mais j'étais bien dans ce pays, dans ce monde de cavaliers costumés où malgré une nature difficile on construit de belles familles sous des tentes chaleureuses. La Mongolie c'est le voyage.

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La Sibérie se défend
J'avais traversé la Chine du Nord, perdu sur des routes de campagne où les paysans font la moisson sur la chaussée, porté par un vent inespéré venant un peu comme une récompense après l'épreuve américaine et richement nourri dans ces petits restaurants, où, telle une curiosité dans mon rôle de touriste inattendu dans cet endroit, j'étais invité à choisir mes plats en soulevant les couvercles des marmites. J'étais sorti de la Mongolie en me faufilant au milieu des nuages et des pluies et en déjouant l'attaque nocturne de ces gamins à qui j'avais refusé la veille un petit tour sur mon vélo. Alors je m'étais senti fort, si fort que j'allais dévorer la Sibérie. Mais le vélo remet chacun à sa place ; c'est la Sibérie qui est grande et moi qui suis petit. Il a fallu que je traverse les montagnes russes où l'on ne va jamais haut mais où l'on grimpe et redescend sans cesse ; il a fallu supporter cette distribution aléatoire de routes goudronnées et de passages de terre où l'on slalome entre la tôle ondulée et les cailloux pointus, charmante occupation que j'avais oubliée depuis l'Altiplano bolivien ; il a fallu traverser les nuages de moustiques insupportables et assassins dès que l'on pose un pied à terre, relayés par des mouches obsédantes à qui j'ai déclaré rien de moins que la guerre. En échange j'ai vu les grands fleuves aux noms magiques, l'Ienissei, l'Ob et plus loin la Volga. La Sibérie est tout à la fois, un enfer de routes cabossées et de bestioles, un paradis de couleurs d'automne en plein été et de russes si chaleureux qu'ils vous accueillent comme s'ils vous attendaient depuis toujours. Jamais je ne me suis senti en danger ici, jamais je n'ai croisé les mafias et les brigands dont tout le monde parle et que l'on dit sans dieu. Juste des chauffards qui sèment des monuments aux morts partout sur le bord des routes. La sécurité est un produit de luxe des mondes raffinés. La Sibérie est immense. Elle s'est bien défendue.

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Trans Oural Express
Comment repartir le matin tôt quand on a roulé 14 ou 15h la veille ? Comment réussir jour après jour à rallonger et rallonger encore les étapes, sans rien d'autre pour y parvenir que son vélo, sans pharmacie, sans musique, sans personne, voilà sans doute la question qui tournait dans ma tête depuis le départ et autour de laquelle j'avais imaginé et conçu mon voyage. Certes, j'ai aimé les rencontres, les situations insolites comme cette femme argentine qui chantait la marseillaise avec moi au milieu de la rue, ce péruvien qui me faisait danser sur la place d'Ayacucho pour le carnaval ou le bain russe suffocant où mon hôte me fouettait le dos avec des branches de sapin pour pousser mon bien-être à son comble ; certes, j'ai aimé m'immerger dans des mondes si différents et m'imprégner lentement des paysages extraordinaires dont on touche à vélo tous les caprices atmosphériques ; certes j'ai visité les villes et observé avec curiosité les curiosités devant lesquelles on ne peut passer sans s'arrêter sous peine de délit touristique, mais rien ne m'a plus passionné que la bagarre quotidienne avec les kilomètres. J'en avais imaginé 30000 en un an, j'en ai avalé bien plus en bien moins de temps. Maintenant, je me plais à penser que le tour du monde à vélo peut se faire en six mois. Quel plaisir y a-t-il à cela ? Celui de rouler sans résistance, en dévorant toutes les difficultés, les côtes, le vent, les trous, les bosses et les petites douleurs, toujours à l'attaque, jamais malade ; celui de faire fonctionner cette machine merveilleuse qu'est le corps humain, qui doit peu à ses formes et à sa mécanique mais bien plus à soi, à la tête qui commande, à la détermination qui décide et semble capable d'asservir toutes à la fois les fonctions vitales et de les unir pour aller plus loin que là où la notion normale de santé ne permet d'y penser. Moi qui ne suis pas un athlète, voilà qu'ici, en Russie centrale, j'ai construit mon voyage et poussé ma moyenne kilométrique vers un seuil mathématiquement inaccessible et pourtant allègrement franchi. Mon tour du monde n'a rien à voir avec ce que le marketing dévorant a baptisé l'extrême, ça n'est même pas de l'aventure - aventure carte bleue, assurance tous risques peut-être ? - c'est juste du voyage, du sport, c'est de la vie. Est-ce mieux de chercher son but dans un costume gris ou sur un vélo, de tourner en rond dans des voitures plus polluantes et tueuses que les formes les plus excessives du sport ou de respirer tranquillement l'air frais du matin ? Faut-il préférer la dépression nerveuse à la tendinite, l'ennui nocturne au bonheur de l'épuisement physique et du sommeil profond, le régime sans sucre à l'appétit sans contrainte ? Le vélo guérit des maux sociaux des mondes riches.

L'Europe, l'Europe, l'Europe
Moscou c'est la Russie ; la Place Rouge comme sur les images, avec un relief que je n'y avais pas vu et des couleurs intenses comme l'histoire d'un pays conçu pour l'hiver. Lénine est là, partagé entre le respect de l'histoire, peu regardante sur les crimes commis, et les T.shirts à l'effigie d'un capitalisme insolent, seul conquérant victorieux de la grande Russie. Saint-Petersburg c'est l'Europe. Curieuse entité dont on sent profondément le sens dès lors que l'on en sort. Les monuments sont emballés, on les toilette pour la fête à venir du tricentenaire de la ville. La Venise du nord a plus de réputation que de canaux à la place des rues, mais elle fait indéniablement honneur à son nom. Je quitte la Russie après une traversée longue de 7274 km et forcément un peu d'attachement, pour découvrir des pays baltes, riants malgré le pessimisme ou peut-être la lassitude de quelques uns de leurs habitants, oubliés dans des campagnes dures comme toutes les campagnes non industrialisées. Les villes sont belles et l'ambiance est douce. Plus loin, c'est la Pologne qui me surprend. A la place d'un pays que j'avais imaginé gris et industriel, je trouve des paysages colorés, des cigognes trônant sur des nids immenses, des moulins à vent et des villes superbes, Varsovie par son histoire, Cracovie par son style. Plus près de l'autre Europe, l'occidentale, héritière chanceuse du désastre politique qui a germé sur ses terres, Auschwitz et Berchtesgaden me rappellent que l'humanité sait bien être folle ; j'aurais pu l'oublier, la magie asiatique ayant un peu effacé le tumulte insensé de la traversée de Paris et l'arrogance du spectacle de la vie américaine. J'arrive en Autriche après les inondations. La nature a-t-elle voulu gifler ce pays dont l'ordre et la propreté séduisent en surface et repoussent en profondeur ? Les pistes cyclables qui sillonnent cette terre me la rendent agréable. L'Europe est douillette, je suis né dans le confort et j'y reviens spontanément. En même temps, je redeviens un cycliste anonyme que personne ne remarque. Même les voyageurs à vélo, si nombreux dans ces régions faciles, ne prennent pas la peine de s'arrêter pour partager un petit moment sur le bord des routes. Finie la Mongolie intérieure où les villages entiers accouraient vers moi, finie la chaleur des pays froids. L'Europe rend anonyme, elle est trop dense et grouillante pour que l'on aperçoive un cycliste s'il ne gesticule pas, s'il ne s'étale pas dans un livre vite bouclé ou sur un écran de télévision. Impossible d'aller à côté de la voie tracée comme on le fait si naturellement dans le Gobi. Il faut paraître ou s'effacer, alors je reste dans mon coin.

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With a little help from my friend
J'ai rendez-vous avec Bruno. Nous nous sommes rencontrés à l'Hôtel Portillo au Chili. Nous allons rouler deux jours ensemble entre Innsbruck et Milan. Départ à 4h du matin. Lui descend du train, il veut battre son record de distance sur une étape d'un jour et dépasser les 200 km. J'ai approché ou franchi ce cap plus de 10 ou 12 fois durant mon voyage, mais après 30000 km et en montagne, cela n'a aucun sens pour moi et je sais que c'est impossible compte-tenu des conditions. Mais nous sommes amis et cyclistes, alors le jeu s'installe. Le rythme monte. Je m'étais imposé un repos forcé depuis Saint-Petersburg, pas plus de 150 km par jour, pas d'efforts violents, de nombreux arrêts. L'évidence de cette précaution m'était apparue quand j'avais commencé à me sentir invincible. Mais maintenant, oubliées les bonnes résolutions, Bruno a surmonté de graves problèmes de santé, il roule alors je roule. L'étape est rapide, elle fatigue. Je récupère très vite et propose de repartir tôt le lendemain matin. L'écart est moins criant que la veille. Cette aide inattendue me relance. Je finis le voyage en grimpant le versant italien du Mont-Cenis et en ajoutant deux cols à mon parcours. Bruno m'a extirpé de mon endormissement. Pourquoi avais-je soudain pris tant de précautions, après avoir englouti goulûment plus des neuf dixièmes de la distance ? De la prudence peut-être.

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La fin du voyage
Je retrouve mes enfants juste avant Chambéry. Ils sont venus à ma rencontre. J'ai trop de choses à raconter et tout se passe comme si j'étais parti la veille. Ce n'est pas difficile de se réhabituer au confort et de retrouver ses manies d'enfant gâté. Nous vivons dans un de ces îlots de prospérité si peu nombreux sur la planète alors qu'un tour du monde traverse surtout des pays pauvres - encore, en ce qui me concerne, ai-je échappé à la misère - pauvres parce que nous sommes riches, pauvres et privés de liberté. Combien ne peuvent acheter ni scolarité ni passeport, et vivent enfermés dans un périmètre restreint autour de leur village ? Emigrer est un rêve. Tout le monde a le droit au rêve. Je suis né au bon endroit et au bon moment, alors mes désirs sont plus élaborés, plus exigeants. J'ai croisé un Turkmène qui traversait la Sibérie sur un vélo sans vitesses, avec un pantalon de survêtement déchiré, une grosse chemise en coton et un vieux blouson de cuir en guise de parapluie et de sac de couchage. Il n'avait pas un sou en poche. Je repartirai en voyage avec encore un peu plus de technologie. Je dépenserai à nouveau ce qui pour d'autres est une fortune, pour atteindre des objectifs plus ambitieux. J'ai des tas de projets et de la chance, toujours de la chance. La faim de voyage est insatiable, elle est sans fin.

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