| Pourquoi
avoir choisi l'Indonésie comme destination ? Par hasard ! Je suis parti
avec mon sac photo, mes pellochs et quelques fringues dans ce pays dont je ne
connaissais que Bali et ses plages, pour arriver à Sumatra chez les Minangkabau,
ethnie de l'ouest de cette île. J'ai rencontré une Française dans un bar, marié
à un Indonésien. Quelques trips dans la jungle, des rencontres, des nuits de discussion,
la musique, des jours passées dans les bus et je suis tombé amoureux de l'Indonésie,
à tous les niveaux... Ma femme est indonésienne ! J'ai un besoin inépuisable de
découvrir de nouveaux paysages et de rencontrer de nouveaux êtres humains. Je
me nomme le "voyageur-photographe" !
Qu'est-ce qui vous a le plus marqué
lors de vos différents séjours là-bas ? J'ai travaillé dans la province d'Aceh,
sur le lieu du tsunami, au mois de mars. J'étais gavé d'images par les médias
en décembre 2004 mais attiré comme un "voyeur" par cette catastrophe. Je repoussais
ce voyage maintes et maintes fois. Mon éditrice m'a demandé des photos pour le
livre, nous ne voulions pas, avec Antony Guéreirro, l'auteur texte du livre, faire
un livre d'actualité. Malgré tout il fallait témoigner par quelques clichés. Rejoignant
un ami indonésien, travaillant à la Croix Rouge Internationale, débarqué de l'avion
une heure plus tôt, la poussière, la chaleur et la fatigue aidant, je me suis
mis à pleurer à chaudes larmes en shootant mes premiers clichés. Je suis trop
sensible, ce qui ressort dans mes photos. J'ai vu la finalité sur l'être humain,
de ces vagues destructrices de la vie. Paradoxalement, sur le tremblement de terre
de l'île de Nias, fin mars, j'ai photographié des cadavres en décomposition, sur
le ferry l'exode des gens n'ayant plus rien à manger, circulé dans un camion chargé
de cercueils. Jamais, oh non jamais, les images des camps de réfugiés de Banda
Aceh ne s'effaceront de ma mémoire.
Quels conseils donneriez-vous à
une personne qui part dans cet archipel ? Le guide Lonely Planet pour
les grandes lignes et ne jamais refuser une invitation d'un Indonésien. Ce peuple
est souriant, accueillant, chaleureux et ouvert. Surtout, il ne faut pas rester
dans les endroits touristiques. Bien entendu, il faut faire du surf le jour et
la fête la nuit à Bali, voir ces magnifiques temples de Borobudur et Prambaman
à Java, les rites funéraires des Tana Toraja à Sulawesi. Mais prendre un train
de banlieue un matin à Jakarta, monter dans un bus public à Florès ne sachant
pas si nous arriverons vivants par les routes de montagne, méditer longuement
dans une mosquée à Java avec une femme musulmane pour tout simplement comprendre
cette religion, naviguer dans une barque de pêcheur dans les mangroves à l'ouest
de Sumatra, déguster un plat typique indonésien dans un village d'une petite île...
C'est vivre et sortir des sentiers battus.
Comment êtes-vous venu à
la photographie ? J'ai toujours aimé la photographie en tant qu'amateur.
Plus jeune avec mon meilleur ami, nous rêvions de devenir photographes. La vie
en a décidé autrement. J'ai travaillé dans l'édition de beaux livres, toujours
côtoyé des grands photographes reconnus qui me racontaient leurs aventures
dans des contrées lointaines, visionné des milliers de photographies et feuilleté
des dizaines de livres illustrés. C'est la seule formation que j'ai eue. Et puis
un jour vos enfants que vous n'avez pas vu grandir, volent de leurs propres ailes.
L'argent et le confort matériels deviennent superficiels. Après deux voyages en
Indonésie, mon éditeur, m'a proposé de faire un livre sur l'Indonésie - un an
avant le Tsunami -. Lui qui a visualisé des millions de photos dans sa carrière
m'a balancé : "Philippe, vous avez des bonnes photos, nous allons faire un livre".
J'ai failli refuser ! Peut-être aussi une certaine spiritualité s'ancre dans son
soi intérieur pour la deuxième partie de sa vie. J'ai voulu le retranscrire dans
la photo. Pour d'autres, ce serait la peinture, la musique, l'écriture. J'ai choisi
mon il et accessoirement, un appareil photo pour m'exprimer. Oui, un peu
fou et aimer les galères aident à devenir photographe.
Qu'est-ce qui
vous incite à prendre telle photo plutôt qu'une autre ? Mon idéal photographique,
Olivier Folmi, spécialiste du Tibet et de l'Inde, depuis vingt-cinq ans, m'a appris
à ne travailler qu'au grand angle. A quelques centimètres d'un visage pour réaliser
un portrait, il faut vivre avec la personne pour qu'elle oublie votre objectif.
Une scène de vie ordinaire, un autochtone qui vous emmène dans un lieu jamais
vu, une lumière à travers une fenêtre, le sourire d'un enfant et je shoote. C'est
l'excitation du photographe, l'oubli de la réalité sur terre, le bonheur derrière
son viseur. Jamais en deux ans de vie indonésienne, je n'ai pu suivre un planning.
Je suis toujours aller au gré des rencontres, jamais je me suis posé une question
sur le danger... Au grand dam de mes proches indonésiens !
Qu'est-ce
qui fait une bonne image selon vous ? J'ai commencé mon métier de photographe
avec des dizaines d'années de retard sur mes confrères. Des milliers de
photographies circulent dans le monde avec le numérique et les voyages touristiques.
Je ne parle pas des millions d'images qui circulent sur internet. C'est extrêmement
dur de se démarquer. Une bonne photographie, elle est technique, bien entendu,
c'est-à-dire reproductible dans un livre ou un magazine. Mais l'essentiel, c'est
que la personne qui regarde votre image fixe son regard lise une histoire, voyage
avec elle, se déplace virtuellement à l'endroit et discute avec l'enfant ou le
vieillard à l'autre bout du monde. Là, c'est gagné. Pour moi, il n'y a pas de
bonne ou de mauvaise photo. Une photo floue de la maman avec son bébé, car son
papa avait les larmes aux yeux au moment de la prise, est une bonne photo. Je
respecte tous les photographes. Je ne vais jamais voir une exposition, je n'ouvre
jamais un livre de photos, pour ne pas me laisser influencer ou copier un style.
Je veux garder mon "il". Je ne cherche qu'à faire rêver, pleurer ou penser
mais surtout faire voyager.
Quel matériel photographique utilisez-vous
? Je possède un NIKON F100, un NIKON FM comme boîtier de secours, deux
objectifs, un 20 mm, " objectif du bonheur ", un 85 mm et un petit appareil numérique
pour faire oublier le photographe aux enfants dans les villages qui n'ont jamais
vu une photo de leur vie. Pour les pellicules, FUJI en Provia 100 pour les dia
et des films 400 et 1600 FUJI PRO. Je ne travaille jamais au flash qui donne à
la photo un côté artificiel et tue la lumière naturelle.
Quelle est
votre photo préférée dans votre livre sur " L'Indonésie, archipels aux variations
infinies " ? "L'inondation dans le centre de Jakarta". C'est
la photo qui se trouve aux pages 158-159 de notre livre. Nous vivions, moi et
ma femme dans cette rue. Un matin, après une heure de violentes pluies, un mètre
d'eau dans la rue m'ont fait plongé dans ce bain d'eau noirâtre. Les rats vous
frôlent les jambes, les déchets accrochent votre pantalon et... le sourire d'une
bande d'enfants se baignant, vous donne une bouffée de chaleur, de bonheur. Ils
ne connaissent pas la piscine, faute de moyens, mais la joie se lit sur leur visage,
le jeu de l'enfance, le rêve, les cris, me donnent encore la chair de poule. Je
revis chacune de mes photos quand j'en parle !
Qu'avez-vous cherché
à montrer dans cet ouvrage ? Montrer par le texte et les photos de notre
livre, que l'Indonésie ne s'arrête pas qu'à Bali, qu'aux terroristes et au premier
pays musulman au monde. Tana air kita "notre terre est notre eau", c'est ainsi
que les Indonésiens appellent leur incroyable archipel qui égrène plus de 17 000
îles, atolls ou récifs entre l'océan indien et l'océan pacifique. Nous avons voulu
inviter les lecteurs à une escale dans le pays de la démesure et de l'infini pour
découvrir, le vert d'une végétation luxuriante, le rouge des cônes impressionnants
des volcans, le bleu d'une mer omniprésente, le gris de la pierre et des gratte-ciels
de Java et les mille couleurs des visages et costumes des habitants de ces îles
magnifiques.
Quels sont vos projets pour les mois à venir ? Nous
travaillons à un projet de livre sur l'artisanat indonésien, avec Antony Guereirro.
Et un autre sur qui nous emmènera de l'Europe à l'Asie du Sud-Est, Indonésie,
Malaisie et Philippines. Vivant à Paris actuellement, je suis sur la préparation
d'un livre de cuisine avec un ami et un autre sur Paris, pour proposer à mon éditeur.
Je veux continuer à apprendre dans tous les domaines de la photographie. J'écris
un texte pour accompagner mes photos d'un reportage des mines d'or à Sumatra Ouest,
où j'ai travaillé longuement. Avec la photographie, je veux rester dans le couloir
des rêves.
En savoir plus Philippe
Fouchard |