|
25/07/2006
"L'Amazonie est un des endroits les plus extrêmes de la planète".
 |
Depuis les coins les plus reculés d'Amazonie, d'un petit village nommé Tanguntsa, Valéry Grancher nous a ramené images, vidéo et une histoire émouvante. Il est venu nous parler de ce "Shiwiars Project". |
Vous travaillez souvent avec le Palais de Tokyo ?
Valery Grancher : Assez souvent, depuis deux années.
Comment êtes-vous rentré en contact avec les indiens ? Aviez-vous
un interprète ?
Valery Grancher : Le contact s'est établi via leur confédération
politique dont le chef fut mon interlocuteur, guide et interprète
: Pascual Kunchicuy Carrasco.
 |
| "L'Amazonie est un des endroits les plus
extrêmes de la planète" |
Combien de temps êtes-vous resté en Amazonie ?
Valery Grancher : Dans la communauté, je suis resté 6 jours,
et en Amazonie 12 jours.
De quelle manière avez-vous été accueilli par les Shiwiars
?
Valery Grancher : De façon extrêmement cordiale, et solennelle
à la fois, j'ai eu droit à une cérémonie à mon arrivée et avant
mon départ pour mon retour en France.
Comment est né ce projet ?
Valery Grancher : Ce projet est né suite à une conférence
faite au Palais de Tokyo sur le Wi-Fi durant laquelle je citais
des exemples d'utilisations de ce type de réseaux par des populations
indigènes dans le monde. Et le meilleur exemple est l'exemple
amazonien. Le Palais de Tokyo me proposait alors de penser un
projet...
Pourquoi avoir choisi l'Amazonie ?
Valery Grancher : L'Amazonie est un des endroits les plus
extrêmes de la planète, et représente à la fois une histoire de
cinq siècles de résistance culturelle face aux diverses colonisations.
Il représente la plus longue histoire en ce qui concerne le rapport
entre les technologies de l'information et ces populations :
les Shuars (jivaros comme les shiwiars) ont dès les années
60 réalisé des réseaux radio pour arriver aujourd'hui aux réseaux
Internet...
Quel était l'objectif de ce voyage ?
Valery Grancher : Etablir un lien entre deux mondes qui
ne sont pas censés se rencontrer : le monde de l'art contemporain
et cette communauté.
Je voudrais savoir ce qui vous a posé le plus de problèmes
d'adaptation ?
Valery Grancher : Ce sont surtout des problèmes physiques
: fatigue, résistance aux conditions locales, sanitaires et climatologiques.
Aviez-vous déjà vécu dans une tribu avant cette expérience
en Amazonie ?
Valery Grancher : Jamais.
Que vous a apporté cette expérience en Amazonie ?
Valery Grancher : Elle m'a apportée une expérience existentielle,
et elle leur a apporté une plus grande visibilité. J'étais il
y a un an chez les Yanomami en Amazonie et ils étaient loin d'avoir
le Wi-Fi. Pourtant, le gouvernement vénézuelien est l'un des plus
actifs pour sa population indigène.
 |
| "Etablir un lien entre deux mondes qui ne
sont pas censés se rencontrer" |
Comment expliquez vous l'avancée technologique en Equateur
? Est-ce dû à l'action d'un FAI qui y a vu un marché porteur
?
Valery Grancher : Le contexte est très différent, les confédérations
politiques indigènes (pour ce qui est des jivaros comme les shiwiars)
ont dès les années 60 bénéficié des technologies au contact
des prospecteurs pétroliers et évangélistes et ont su les détourner
à des fins politiques pour leurs propres usages. Ils ont inspiré
les sandinistes du Nicaragua et les Zapatistes du Chiapas. Mais
les Yamonamis ont pris en main leur propre destin, il y a très
peu de temps, moins de 20 ans contre 40 pour les Jivaros.
Pensez-vous qu'il est vraiment bénéfique pour ces indiens de
trop se faire connaître de notre monde occidental ?
Valery Grancher : Si les Indiens choisissent de se faire
connaître, ils maîtrisent à la fois les outils, les médias et
leur image pour en tirer les meilleures bénéfices à leur endroit,
à savoir continuer à vivre comme ils l'entendent. Si par ailleurs
cette visibilité est subie et non volontaire comme cela a pu déjà
arriver dans le passé pour certaines communautés, les conséquences
sont souvent dramatiques sur le plan identitaire...
Etes-vous resté en relation avec la communauté Shiwiars ?
Valery Grancher : Oui, pas plus tard que hier nous discutions
de la finale de la coupe du monde et du geste de Zidane !
Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans toute cette expérience
?
Valery Grancher : Les aspects universels de l'humain, quelque
soit notre origine, nous avons au fond les mêmes désirs, enjeux
sociaux et aspirations spirituelles, seules les formes diffèrent...
Pourriez-vous nous en dire plus au niveau de l'existentiel
acquis lors de cette expérience ?
Ce que je dénomme comme expérience existentielle est la prise
de conscience de la précarité de notre vie face à la nature dans
sa complétude...
 |
| "Nous avons au fond les mêmes désirs, enjeux
sociaux et aspirations spirituelles" |
Pensez-vous vraiment qu'ils arrivent à maîtriser leur image
? N'est-ce pas un peu utopique tout ça ? Il me semble que les
indiens sont en train de se retrouver avec les inconvénients de
la vie "sauvage" et ceux de la vie "civilisée". Par exemple, avec
les maladies européennes sans les médicaments européens.
Valery Grancher : Je parle que d'un exemple, de celui que
j'ai visité, car cela fait déjà quarante années que ces communautés
agissent de cette façon et cela leur réussit plutôt bien. Mais
il est vrai que les Huaronis en Equateur, ou les Yamonamis au
Venezuela et au Brésil, ou les Kayapos, les situations sont beaucoup
plus dramatiques et rejoignent ce que vous décrivez. Ce qui fait
que ces Jivaros ont globalement une meilleure vie vient du fait
qu'ils n'ont subi que très peu de contacts du fait de leur réputation
diabolique : ils réduisaient encore des têtes, il y a dix années...
Ce qui veut dire que cela modifie votre comportement vis-à-vis
de la nature ou vis-à-vis de l'humain en général ?
Valery Grancher : En fait, je ne peux plus dissocier la
nature de l'humain...
Votre expérience en Amazonie n'est elle pas une expérience
ethnologique plus qu'artistique ?
Valery Grancher : Elle est artistique dans le sens qu'il
s'agit d'un regard subjectif sans valeur scientifique. L'ethnologie
est une science qui consiste pour l'ethnologue à se fondre dans
une communauté jusqu'à perdre ses propres référents pour vivre
comme son sujet, et en faire la meilleure étude... Dans mon cas,
je n'étais qu'un visiteur, je n'ai jamais été un membre de cette
communauté...
Quelle est la vision des Shiwiars sur notre mode de vie occidental
?
Valery Grancher : Ils nous perçoivent comme des aliénés
pris dans des réseaux très complexes de dépendance à des objets
(notre consommation)...
Quelle est la position de la femme au sein de la tribu ?
Valery Grancher : Elle est l'égale de l'homme, l'homme
et la femme ont chacun et chacune ses domaines de responsabilités
et territoires et gare à celle ou celui qui les viole.
Aimeriez-vous aller vivre là-bas, dans cette communauté ?
Valery Grancher : Non, cela serait une énorme charge pour
eux, et je reste un étranger... Ils sont désormais mes amis, mais
je préfère ne pas les gêner...
 |
| "Ils nous perçoivent comme des aliénés pris
dans des réseaux très complexes de dépendance à des objets" |
Avez-vous déjà envisagé écrire ?
Valery Grancher : Oui, un livre va bientôt être publié
à la suite de ce projet par le palais de Tokyo et les éditions
Léo Scheer, normalement en Janvier 2007.
Quelle est l'œuvre produite au final ?
Valery Grancher : Deux installations vidéos : 1 montrée
au palais de Tokyo du 4 au 20 Novembre 2005, 1 montrée aux USA
dans une exposition nommée "Global groove as nation building",
deux films publiés sous formes de DVD, une émission de radio diffusée
sur France Culture le 22 Janvier dernier. Une dizaine de peintures
visibles sur http://www.theshiwiarsproject.org .
Pourquoi avoir pensé au plan séquence d'une longue durée ?
Valery Grancher : Car je voulais définir une fenêtre vers
ce lieux qui soit présente au Palais de Tokyo : Le temps local
de l'exposition est synchronisé au temps du film : le film commence
à 12h00, le palais de Tokyo ouvre à 12h00 ; il faisait nuit à
18h00 à Paris et il faisait nuit à 18h00 dans le film...
Vous êtes un aficionado de l'Internet ?
Valery Grancher : Oui, depuis ses débuts en 1994-95, où
avec des amis nous étions à l'origine de ce que l'on nomme aujourd'hui
'net art'.
Quelles sont vos créations sur Internet ?
Valery Grancher : Vous pouvez toutes les voir sur http://www.nomemory.org
.
Quelle est la nature d'une création sur Internet ? C'est totalement
virtuel, non ?
Valery Grancher : Cela peut être une uvre qui
se génère en réseaux par la contribution de divers internautes
pour se matérialiser dans une exposition; ou encore, cela peut
être une uvre qui se crée et n'existe qu'en réseaux et est
totalement virtuelle...
Quels sont vos prochains projets ?
Valery Grancher : http://www.internetpainting.vg http://www.moneytogold.com
et encore une nouvelle installation concernant l'Amazonie à la
prochaine Nuit Blanche de Paris à la mairie du IVème.
Vous parlez de votre père qui avait observé les Shuars. Que
fait votre père ? Ce goût de l'aventure est-il de famille ?
Valery Grancher : Il est vrai que mon père avait visité
avant ma conférence une communauté Shuar (une autre que celle
que j'ai visité), et il m'a parlé de cette relation aux médias,
et cela m'a énormément intéressé, vous connaissez la suite...
mais oui le goût de l'aventure est un peu un "atavisme"
dans notre famille.
 |
| "Mon regard a changé" |
Comment êtes-vous "devenu" artiste ?
Valery Grancher : En fait, au tout début, j'étais VJ, et
un jour, des artistes contemporains m'ont expliqué que mes réalisations
ressemblaient à de l'art contemporain, alors je me suis pris d'intérêt
pour l'art contemporain et de fil en aiguille, je suis là où je
suis, c'est un peu comme ces DJ qui ont fini à l'IRCAM.
Vos uvres sont-elles en majorité virtuelles ou réelles?
Valery Grancher : En fait, je questionne ce que je nomme
le media situ (les contextes médiatiques en différents lieux),
et du coup, je considère tous les outils de l'image comme médias
: la peinture, la photo, la vidéo, Internet et le résultat est
souvent hybride, virtuel / matériel.
Après une telle expérience, quel regard portez-vous sur la
société contemporaine ?
Valery Grancher : Mon regard a changé dans le sens que
désormais je sais que quand je consomme 1 litre d'essence, je
peux tuer en même temps deux ou trois indigènes dans une forêt
victimes de milices à la solde de Texaco ou BP...ou Shell.
Qu'avez-vous mangé là-bas ?
Valery Grancher : Du toucan, du tapir, du poisson chat,
des ignames, des eddos, de la truite, et diverses racines, tout
cela donne de très bons bouillons qui ont d'ailleurs été servi
au Palais de Tokyo, il y a une dizaine de jours.
Comment s'est déroulé le voyage de Pascual à Paris ?
Valery Grancher : Très bien, il était très à l'aise, beaucoup
plus que moi dans sa forêt, ce qui nous a tous grandement surpris,
il était très autonome !!!
Comptez-vous y retourner ?
Valery Grancher : Peut-être un jour, si ils en formulent
la demande... car un séjour chez eux est une charge énorme, ils
vivent en totale autarcie avec un équilibre écologique très précaire...
Quelles autres expériences artistiques avez-vous vécu avant
celle-ci ?
Valery Grancher : Des expériences extra terrestres : par
exemple, j'ai réussi à squatter la sonde Cassini qui est allée
sur Titan, en spammant de mes messages le CD ROM qui était embarquée
sur cette sonde ...
Pascual était-il déjà allé dans une ville avant ?
Valery Grancher : Oui, en Equateur, à Quito, Puyo, pour
défendre la cause de sa communauté : la récupération et la légalisation
des territoires ancestraux qui se trouvent de part et d'autres
de la frontière Equateur et Pérou...
 |
| "je me suis fait piqué par une mygale" |
N'avez-vous jamais eu peur là-bas ?
Valery Grancher : Les premiers jours, j'ai vraiment craint
pour ma vie, je me suis fait piqué par une mygale dans le dos
et j'ai cru y passer, d'où mon expérience "existentielle"
sur la précarité de notre existence dans la nature.
Avez-vous de nouveaux projets de voyages ?
Valery Grancher : Oui, j'aimerais bien aller dans des territoires
vierges comme l'Antarctique, s'il l'est toujours, mais cela est
une autre histoire...
Quel est votre projet artistique le plus fou ?
Valery Grancher : J'essaye de ne jamais faire des projets
fous mais extrêmes avec une grande rationalité et pragmatisme,
il en va de ma survie... mais je penses surtout à mes projets
dans l'espace comme l'acquisition légale de territoires sur la
lune, ou la présence d'un de mes ready made sur Mars : http://www.nomemory.org/data2/mars
Ohhh et comment ont-ils soigné votre piqûre de mygale ?
Valery Grancher : Avec des tisanes anti-venins et des argiles
sur la piqûre... Je n'en sais pas plus...
Seriez-vous prêt à faire "n'importe quoi"pour l'amour de l'art
?
Valery Grancher : Non, il faut toujours que ces projets,
si ils impliquent d'autres personnes ou communautés leur apporte
un bénéfice.
Vous considérez-vous comme quelqu'un d'original ?
Valery Grancher : Non pas du tout, je ne fais que vivre
dans le monde qui nous entoure.
Quel métier exerceriez-vous si vous n'étiez pas artiste ?
Valery Grancher : Du fait de mon background universitaire,
ingénieur télécom.
Recommanderiez-vous aux internaute une telle expérience ? Pourquoi
?
Valery Grancher : Pas forcément, mais je recommande aux
internautes de s'intéresser aux minorités et aux pays économiquement
pauvre pour éviter une fracture numérique dans notre monde global.
Valery Grancher : Je vous remercie tous, vous pouvez en
savoir plus sur ce projet à cette adresse : http://www.theshiwiarsproject.org.
Mille mercis pour votre attention.
» Voir
son blog : The
Shiwars Project
» Lire
aussi : Un
peu d'Amazonie près d'ici
|