Cécile Kohler et Jacques Paris : "privés de presque tout", torture blanche et rapatriement... Le récit des deux rescapés

Cécile Kohler et Jacques Paris : "privés de presque tout", torture blanche et rapatriement... Le récit des deux rescapés Cécile Kohler et Jacques Paris se sont exprimés ce mardi 14 avril sur leurs conditions de détention et les émotions indescriptibles ressenties au moment de leur libération ainsi qu'à leur retour en France. "On a conscience d'être des rescapés", a reconnu l'homme de 72 ans.

Cécile Kohler et Jacques Paris ce mardi matin au micro de France Inter après leur prise de parole lors du JT de 20h de France 2, la veille. Détenus en Iran depuis 2022, condamnés respectivement à vingt et dix-sept ans de prison pour espionnage au profit notamment d'Israël, puis assignés à l'ambassade de France à Téhéran depuis le 5 novembre 2025, la professeure de lettres de 41 ans et son compagnon, enseignant à la retraite de 72 ans, ont atterri en France mercredi dernier. 

Tous deux sont revenus en détails sur les conditions de leu détention entre les murs de la prison d'Evin en Iran. Les ex-otages évoquent une séquence particulièrement choquante et humiliante, lorsqu'ils ont été obligés de "reconnaître" qu'ils étaient des agents de la DGSE. "C'est une sorte de viol tout simplement. On ne nous a pas laissé le choix", dit Cécile Kohler. "Quand on vous extrait de la cellule, on vous traine dans un studio (les hommes avec lui étaient armés), on vous assoit, on vous met un micro et on vous dit ce qu'il faut dire, il faut que tu dises ça, ça et ça", explique Jacques Paris dans un second temps.

"Les seules interactions avec des êtres humains, ce sont vos gardiens et vos tortionnaires. On a aucun accessoire, pas une brosse à dent, rien. On devient fous et ensuite il y a l'incertitude. On ne sait jamais quand ils vont venir. On a eu des menaces très dures en permanence", abonde sa femme. Alors, "pour ne pas laisser place à la tension, on fait du sport. Quand nous étions plusieurs par cellule (dans un second temps, ndlr), je courais sur place. La poésie aussi m'a aidé à tenir. Mes codétenus m'ont fait découvrir Hafez qui est un grand poète iranien, j'ai appris chaque jour un nouveau ver en persan".

En revanche, les relations avec les autres détenus, notamment les femmes, étaient "globalement excellentes, il y avait une énorme solidarité", explique celle qui est désormais libre, après passé trois ans et demi dans les geôles iraniennes puis cinq mois assignée à résidence dans l’ambassade de France à Téhéran.

"Si tu ne coopères pas, on ne retrouvera que la poudre de tes os"

"Lorsque nous avons traversé la frontière entre l'Iran et l'Azerbaïdjan, on est arrivés sur un pont et immédiatement j'ai voulu appeler ma soeur. C'est un moment que je n'oublierai jamais. Je lui ai dit, 'Noémie, je suis en Azerbaïdjan, c'est fini, ça a été magnifique, ça y'est je suis libre", se rappelle Cécile Kohler, émue, au micro de France Inter, mardi 14 avril. "On s'est réinstallés chez nous. J'ai retrouvé l'odeur de notre appartement, une odeur très particulière qui est pour moi une source de réconfort", confie-t-elle.

Pour Jacques Paris, "quand on est privé de presque tout, un rien vous émerveille". Voilà pourquoi, aujourd'hui, le simple fait de "serrer" leurs proches "dans leurs bras" est "fantastique". "C'était absolument émouvant et c'était ça le goût de la liberté", dit-il, évoquant sa fille, ses petits enfants, sa soeur, sa mère, "c'est quelque chose d'à la fois banal et extraordinaire", martèle-t-il.

En prison "on m'a dit, 'pour ta famille tu es déjà mort'. Si tu ne coopères pas, on ne retrouvera que la poudre de tes os. On m'a aussi menacé de mort immédiate", raconte Jacques Paris. Jusqu'à 45 minutes avant leur libération, les deux ex-otages étaient persuadés que leur libération n'était toujours pas actée. "Ils nous l'avaient dit explicitement, jusqu'au bout ils voulaient nous tourmenter", explique le septuagénaire au micro de France Inter, "c'était leur système", précise-t-il. "Ce qu'ils voulaient obtenir de nous, c'est qu'on ne parle pas en sortant", mais c'est le contraire qui s'est produit. 

"On a conscience d'être des rescapés. D'abord des rescapés du régime iranien mais aussi d'un bombardement qui a failli nous coûter la vie à la prison d'Evin et qui a coûté la vie à 79 personnes. Une fois qu'on a vécu tout ça, on a envie de se battre", conclut Jacques Paris chez France Inter ce mardi 14 avril. "Vive la vie", lance-t-il.

Une cérémonie et un hommage appuyé à l'Assemblée ce mardi

Les portraits de Cécile Kohler et Jacques Paris avaient été placés en 2025 sur les grilles de l'Assemblée nationale. Une cérémonie de décrochage des portraits des anciens otages tricolores s'est déroulée en présence de la présidence du Palais Bourbon vers 13 heures. Cécile Kohler et Jacques Paris ont donc pu décrocher leurs portraits devant l’Assemblée nationale aux côtés de Yaël Braun-Pivet et sous les applaudissements de la foule. "Nous avons traversé deux guerres" : les menaces de mort et la privation, a tenu à souligner l’enseignante agrégée de lettres modernes. Jacques Paris a lui déclaré avoir aperçu son propre portrait diffusé à la télévision d’Etat pendant sa détention à la prison d'Evin en Iran.

"Je voudrais que nous saluions les visages de la liberté. Cécile Kohler, Jacques Paris, Olivier Grondeau, Louis Arnaud et Benjamin Brière", a lancé la présidente de l'Assemblée nationale, Yaël Braun Pivet, ce mardi à 15 heures à l'Assemblée nationale en présence des cinq ex-otages et sous les applaudissements marqués des parlementaires pendant de longues secondes. "Tous les cinq ont été retenus en otage en Iran, ils se sont rencontrés aujourd'hui, et c'est beaucoup d'émotions pour la représentation nationale de vous accueillir ici et de vous voir libres", a-t-elle conclu.

La "torture blanche", un processus détaillé par Cécile Kohler

Lundi 13 avril 2026, Cécile Kohler et Jacques Paris ont donné leur "première interview depuis leur libération et leur retour en France" lors du JT de 20 heures de France 2. Après avoir confié leur "immense soulagement" et leur "bonheur" d'être libres, mais avoir aussi assuré être "en excellente santé physique et mentale", Cécile Kohler et Jacques Paris ont livré des témoignages sans tabou de leur détention en prison en Iran.

Privé de lunettes en détention, Jacques Paris a analysé : "Ça fait partie du processus de déshumanisation, si vous voulez. [...] C'est un protocole systématique pour vous désorienter dans le temps, dans l'espace, vous mettre dans l'état d'incertitude, vous menacer de mort puisque, comme l'a dit Cécile, j'insiste là-dessus : à chaque interrogatoire, il y avait des menaces de mort."

Témoignant de l'anxiété qu'elle a pu ressentir en prison, Cécile Kohler a expliqué avoir particulièrement rencontré des difficultés pour s'endormir. Sa technique pour remédier au problème ? "Apprendre L'Odyssée par cœur." Mais ses geôliers ont fini par lui retirer le livre. "Ça faisait partie du processus de torture blanche. C'est-à-dire : tout ce qui pouvait vous apporter un réconfort à un moment donné, vous en étiez privé à un autre moment pour vous mettre dans une situation d'insécurité psychologique permettante", a-t-elle révélé.

Sur le plateau, Jacques Paris a expliqué avoir ramené un souvenir de détention : un bandeau qu'on leur mettait sur les yeux dès qu'ils sortaient de cellule. "Au tribunal, on n'avait pas besoin de mettre le bandeau pour aller aux toilettes. C'était la première fois que j'allais aux toilettes sans bandeau depuis le début de mon incarcération et j'ai eu le sentiment qu'il me manquait quelque chose", s'est alors remémorée Cécile Kohler. Quant à leurs aveux forcés d'espionnage, Jacques Paris a parlé d'"un des pires moments de notre vie".

"Nous ne sommes pas brisés, nous allons témoigner"

Mercredi dernier, Cécile Kohler et Jacques Paris avaient été reçus par le président de la République, Emmanuel Macron, après une prise en charge par les équipes du centre de crise du Quai d'Orsay à l'aéroport de Paris-Charles de Gaulle. Dans la cour du palais de l'Élysée, les deux Français avaient d'abord pris la parole pour remercier tous les services qui se sont mobilisés pour leur libération.

"Nous sommes soulagés de revoir nos proches", avait déclaré Cécile Kohler. "Nous avons vécu l'arbitraire permanent. Nous mesurons à quel point nous l'avons 'échappé belle' parce que ça aurait pu être encore bien pire", a-t-elle confié. Son compagnon s'est exprimé au sujet des conditions de détention "inhumaines" auxquelles ils étaient confrontés en Iran. Le couple souhaite désormais "transmettre un message d'espoir". "Nous ne sommes pas brisés, nous allons témoigner", assurait Jacques Paris.

La détention de Cécile Kohler et Jacques Paris en Iran aura duré pas moins de 1 277 jours, entre mai 2022 et novembre 2025. Les deux Français ont été retenus comme otages d'État. Téhéran les a notamment accusés d'espionnage. Malgré leur libération de prison le 4 novembre 2025, ils ne pouvaient pas quitter le territoire et étaient assignés à résidence à l'ambassade de France en Iran. Ils ont finalement pu revenir en métropole le 7 avril 2026.