Tariq Ramadan : le témoignage d'Henda Ayari remis en cause ?

Tariq Ramadan : le témoignage d'Henda Ayari remis en cause ? TARIQ RAMADAN – Une première confrontation a été organisée ce jeudi entre l'islamologue et Henda Ayari, la première femme à avoir porté plainte contre lui pour viol et agressions sexuelles.

[Mis à jour le 19 juillet 2018 à 17h17] Incarcéré à la prison de Fresnes, l'islamologue Tariq Ramadan a été extrait de sa cellule ce jeudi pour se rendre, selon France inter, "dans le bureau des trois juges d'instruction qui l'ont mis en examen". Par ailleurs, une confrontation, organisée au palais de justice de Paris, a eu lieu entre Tariq Ramadan et Henda Ayari, la première femme à avoir déposé plainte contre lui. 

Une confrontation après laquelle Henda Ayari s'est exprimée sur son compte Twitter. "Revoir le visage de mon agresseur fut difficile, mais soulagée d'avoir passé cette étape de la confrontation devant les juges", a-t-elle réagi. La présumée victime s'est dite "déçue" car elle "pensait naïvement qu'il finirait par avouer mais il persiste dans le le mensonge".

L'islamologue controversé est incarcéré dans le cadre d'une enquête pour viol depuis l'automne dernier. Deux plaintes avaient été déposées contre lui fin octobre. La première, déposée par Henda Ayari, accusait Tariq Ramadan de faits présumés qui remonteraient à 2012. Une autre victime présumée avait aussi fait appel à la justice, sous couvert d'anonymat cette fois, au sujet d'un viol qui aurait eu lieu en 2009. Les deux récits, diffusés dans la presse au même moment, se sont révélés particulièrement choquants, rapportant des faits d'une rare violence.

Un témoignage contredit la version des faits d'Henda Ayari

Alors qu'elle assure avoir été victime de viol par Tariq Ramadan le soir du 26 mai 2012, Henda Ayari se trouvait, selon les informations du Point, au mariage de son frère cadet en Seine-Maritime. Par ailleurs, toujours d'après le Point, les enquêteurs de la police judiciaire parisienne ont recueilli de nombreux éléments "venant contredire" les déclarations de la plaignante. Alors qu'elle avait indiqué dans un premier temps avoir subi les faits à l'hôtel Holiday Inn près de la gare de l'Est à Paris "entre le 31 mars et 8 avril 2012", cette dernière est revenue sur ses déclarations "affirmant avoir été violée le 26 mai 2012 dans une chambre de l'hôtel Crowne Plaza" situé place de la République à Paris.  

Le frère cadet de la mère de famille a été entendu dans le cadre de l'enquête, indiquant cependant ne plus avoir de relation avec sa sœur depuis la publication de son livre dans lequel "elle écrit pas mal de méchancetés sur [sa] famille". Interrogé sur la date du présumé viol, le frère de la plaignante a indiqué aux enquêteurs qu'elle correspondait à la date de son mariage où sa sœur était présente. "J'ai le souvenir que ma sœur était présente ce soir-là. Elle était avec ses trois enfants". Cette dernière apparaîtrait même "sur une vidéo du mariage". Avant d'ajouter : "Lorsque j'ai entendu qu'elle avait déposé plainte dans les médias, honnêtement, je me suis dit qu'elle allait réussir à avoir ce qu'elle voulait depuis toujours, la gloire".

Qui est Henda Ayari ?

Née à Rouen, Henda Ayari est une ancienne salafiste devenue une militante féministe et laïque. En 2015, elle fonde l'association "Libératrices" qui aide à la défense des femmes et à la prévention contre la radicalisation islamiste. C'est en 2016 qu'Henda Ayari se fait connaitre après avoir écrit "J'ai choisi d'être libre, rescapée du salafisme en France", un livre dans lequel elle raconte son histoire de femme précédemment mariée à un salafiste. Un an plus tard, elle dépose plainte contre Tariq Ramadan pour des "faits de viols, d'agressions sexuelles, violences volontaires, harcèlement et intimidation". Suivie par de nombreuses autres femmes, sa plainte marque le début de l'affaire Tariq Ramadan.  

EN SAVOIR PLUS


Première accusation de viol contre Tariq Ramadan

C'est l'écrivaine Henda Ayari qui a, la première, accusé Tariq Ramadan de viol, pour des faits qui remonteraient au 26 mai 2012. Auteure en 2016 d'un livre intitulé "J'ai décidé d'être libre", ouvrage dans lequel racontait son passé de jeune femme mariée à un salafiste, elle y racontait avoir été violée dans sa jeunesse, sans donner le nom de son agresseur, de peur de "menaces de sa part" et sur ses enfants. Le nom est finalement tombé le 20 octobre 2017 : poussée par ses proches et par le climat installé par l'affaire Weinstein, Henda Ayari a révélé dans un post sur Facebook que c'est Tariq Ramadan qui l'avait agressée. 

Elle affirme avoir été menacée après cette agression, et dit avoir été victime de pressions exercées sur elle pour qu'elle ne parle pas. "J'ai gardé le silence depuis plusieurs années par peur des représailles car en le menaçant de porter plainte pour le viol dont j'ai été victime, il n'avait pas hésité à me menacer et à me dire également qu'on pourrait s'en prendre à mes enfants, j'ai eu peur et j'ai gardé le silence tout ce temps", expliquait-elle sur Facebook, ajoutant : "Aujourd'hui je ne peux plus garder ce secret trop lourd à porter, il est temps pour moi de dire la vérité. C'est très dur mais je me sens soulagée, j'ai ressenti le besoin de parler aussi pour toutes les autres victimes".

Au Parisien le lundi 30 octobre 2017, Henda Ayari a raconté dans le détail sa rencontre avec Tariq Ramadan dès 2010. Perdue après sa séparation d'un mari extrémiste et violent, sa répudiation et le retrait de la garde de ses trois enfants, sans travail et sans logement, Henda Ayari raconte qu'elle culpabilisait après avoir retiré son voile pour trouver plus facilement du travail. Ce sont ces questionnements qui la pousseront à chercher conseil auprès de Tariq Ramadan, qui n'aurait pas manqué de lui faire des remontrances sur le sujet.

Deux ans plus tard, en mars 2012, elle finit par accepter un rendez-vous dans un hôtel "de l'est de Paris". D'abord sous le charme, elle sera vite sous l'emprise de son agresseur présumé. "Il m’a embrassée, et je me suis laissé faire, je n’ai pas honte de le dire. Puis il s’est littéralement jeté sur moi. Alors le conte de fée s’est transformé en cauchemar, le prince charmant en monstre. Il m’a étranglée très fort, si fort que j’ai pensé que j’allais mourir. Il m’a giflée, car je résistais. Il m’a violée", dit-elle dans le Parisien (lire l'article ici). Après avoir déposé plainte, Henda Ayari a été entendue par les enquêteurs. Des enquêteurs qui doutent désormais sérieusement de la véracité de la version d'Henda Ayari. En effet, selon les révélations du Point ce 19 juillet 2018, elle se serait trouvée au mariage de son frère à la date qu'elle a livrée aux enquêteurs comme étant celle du viol présumé (le 26 mai 2012).

Seconde accusation de viol contre Tariq Ramadan

Une autre plainte a été déposée contre Tariq Ramadan pour viol au parquet de Paris. Dans deux articles du Parisien et du Monde, publiés le vendredi 27 octobre 2017, une femme, qui souffre d'un handicap aux jambes, raconte elle-aussi avoir pris contact avec Tariq Ramadan en 2009 pour des conseils religieux. De Facebook, la conversation devait se poursuivre dans un hôtel lyonnais, où l'islamologue aurait donné rendez-vous à sa victime présumée. Le mode opératoire ressemble en de nombreux points à celui que dénonce Henda Ayari, la première à avoir brisé le silence : dans le hall de ce grand hôtel, Tariq Ramadan aurait proposé à sa victime présumée de monter dans sa chambre, pour plus de discrétion, l'homme public se montrant soucieux de sa réputation. Une fois dans la chambre d'hôtel, Tariq Ramadan se serait ensuite jeté sur sa "proie" par derrière, donnant un coup de pied dans ses béquilles de sorte qu'elle perde l'équilibre, puis lui infligeant des gifles au visage, mais aussi aux seins et à d'autres parties du corps.

Des coups de poing dans le ventre sont aussi évoqués. S'en seraient suivis une fellation imposée, "d'une grande brutalité", écrit le Parisien, puis un acte sexuel "particulièrement violent" que le Monde qualifie de "sodomie". Les hurlements provoqués par la douleur n'y feront rien selon le descriptif terrible livré par la victime, qui évoque aussi l'usage d'un objet pour d'autres "contraintes sexuelles". Tariq Ramadan se serait ensuite accroché à ses jambes selon Le Parisien, provoquant "de vives douleurs", avant de "traîner sa victime par les cheveux à travers toute la chambre afin de la conduire dans la baignoire de la salle de bains, où il l'aurait humiliée" en lui urinant dessus. La victime présumée, que Le Parisien surnomme "Christelle", raconte enfin avoir été forcée de passer la nuit dans le lit de son agresseur, qui avait confisqué ses habits, avant de parvenir à s'enfuir le lendemain matin. La plaignante aurait fourni des certificats médicaux à l'appui de son témoignage.

Selon la victime toujours, Tariq Ramadan lui aurait ensuite envoyé des SMS exaltés après ce viol présumé, faisant part de son souhait la revoir. Les messages, s'extasiant d'abord sur cette "nuit d'amour romantique et tendre", deviendront vite plus menaçants. Après ses refus, la victime présumée aurait subi "des mois de harcèlement et de menaces". Elle raconte que des hommes la suivaient dans la rue et que l'un d'eux la menacera de mort. "J'ai dû rester chez une amie pendant presqu'un mois à partir du 18 novembre 2009", détaille-t-elle dans Le Monde (lire l'article ici).

Des témoignages de harcèlement sexuel contre Tariq Ramadan

D'autres femmes se sont exprimées, toujours sous couvert de l'anonymat, sur les agissement de Tariq Ramadan. Samedi 28 octobre, Le Parisien publiait un court article dans lequel une troisième victime confiait avoir été harcelée et menacée par l'islamologue. Selon Libération qui a consacré un papier à l'affaire Ramadan, "d'autres témoignages (mais qui n'avaient pas filtré) étaient parvenus, selon les intéressés, à l'essayiste Caroline Fourest et au journaliste Ian Hamel, basé en Suisse, auteurs l'un et l'autre de livres d'enquête sur le théologien. Ils faisaient état de comportements violents de la part de Ramadan".

Dans son post du 20 octobre, l'écrivaine Henda Ayari indiquait qu'elle avait rompu le silence pour inciter d'éventuelles autres victimes à s'exprimer à leur tour. "J'espère vraiment que d'autres femmes victimes, comme moi, oseront parler, et dénoncer ce gourou pervers qui utilise la religion pour manipuler les femmes !", disait-elle. "Je sais qu'il me tombera dessus avec son équipe d'avocats et ces nombreux soutiens, c'est pour cela que je vais vraiment avoir besoin de vous pour me soutenir !". L'avocat de la seconde victime présumée de Tariq Ramadan, Eric Morain, tenterait de son côté de convaincre plusieurs autres femmes de témoigner. Il espère de nouvelles plaintes pour des faits de viols ou d'agression sexuelle.

Tariq Ramadan et les femmes

Après l'affaire Harvey Weinstein aux Etats-Unis et le phénomène #BalanceTonPorc en France, cette affaire a frappé de plein fouet le monde religieux et en particulier musulman, où Tariq Ramadan dispose d'une influence considérable, comme l'écrit Le Monde. Petit fils du fondateur des frères musulmans, Tariq Ramadan est en effet connu dans le monde entier comme un intellectuel brillant, même s'il suscite par ailleurs la méfiance pour ses déclarations sur le voile, la lapidation, la doctrine religieuse, la naissance d'un islam français ou européen, ou encore sur Charlie Hebdo. Jusqu'à ce que l'affaire éclate, il était résident britannique et professeur à Oxford. Un poste dont il a été "mis en congé" début novembre, "en commun accord" avec l'établissement. Il serait aussi depuis le début de l'année persona non grata au Qatar, pays dont il assurait la promotion depuis plusieurs années en occident.

Henda Ayari, première femme à avoir porté plainte contre Tariq Ramadan pour viol, a d'ailleurs fait le rapprochement entre les positions de ce dernier sur le plan religieux et politique et sa conception de la femme. Sur France Info, elle relate les justifications que lui aurait fourni Tariq Ramadan après son agression : "Il m'a dit que j'avais ce que je méritais. Le fait que je sois habillée à l'occidentale était une manière de provoquer le désir. Il m'a reproché de ne pas être une femme d'expérience sexuellement" (voir l'interview sur France info ici). Dans Le Parisien, elle dit avoir été insultée au lendemain de son viol : "j’étais venue pour ça, je méritais ça, je l’avais cherché. Je n’avais qu’à porter le voile, sinon j’étais une prostituée". Elle s'est aussi dite certaine que pour l'islamologue, "soit vous êtes voilée, soit vous êtes violée". "Il y a beaucoup de musulmans qui respectent les femmes et les droits à l'égalité entre hommes et femmes. Ce sont eux qu'il faut valoriser. Pas ceux qui instrumentalisent l'islam pour asservir les femmes", conclut-elle (lire l'interview au Parisien ici).

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