Michel Fourniret : sa maladie, un frein pour l'enquête sur Estelle Mouzin ?

Michel Fourniret : sa maladie, un frein pour l'enquête sur Estelle Mouzin ? MOUZIN - Agé de 77 ans, Michel Fourniret est aujourd'hui le principal suspect dans l'affaire de la disparition d'Estelle Mouzin. Placé en examen, il souffre de troubles neurologiques, mais reste un homme dangereux.

[Mis à jour le 28 novembre 2019 à 16h42] Nouveau rebondissement dans l'affaire Estelle Mouzin. C'est confirmé, Michel Fourniret a été mis en examen mardi 27 novembre pour "enlèvement et séquestration suivis de mort". Il était entendu dans la journée par la juge Sabine Khéris. Il n'est toutefois pas passé aux aveux, selon l'avocat de la famille Mouzin, d'après BFMTV. Une course contre la montre s'enclenche pour la justice, puisque Michel Fourniret est aujourd'hui âgé de 77 ans et serait atteint de la maladie d'Alzheimer. Il alternerait les phases de lucidité et de confusion.

Michel Fourniret aujourd'hui : trop malade pour répondre à la juge ?

Réputé pour ses talents de manipulateur, Michel Fourniret sème le doute au sujet de son état de santé, d'aucuns pensant qu'il affabule afin de se jouer de la justice et songent à une manœuvre perverse de plus, en somme. Un psychologue qui l'a récemment examiné a toutefois conclu a un "processus cérébral de nature dégénérative". Comprendre : Fourniret ne simule pas, il est véritablement malade. Quoi qu'il en soit, ce dernier reste considéré par les experts comme "incurable", d'une "dangerosité criminelle intacte" et présentant "un risque de récidive extrêmement élevé". L'état de santé de Michel Fourniret n'a en effet pas dissuadé la juge Sabine Khéris de le mettre en examen dans l'affaire de la disparition d'Estelle.

Eric Mouzin, le père de la petite fille, se méfie des déclarations de Michel Fourniret en raison de sa "personnalité perverse", et compte plus sur l'enquête au sens large que sur des aveux de Fourniret. "Il peut s'impliquer dans une affaire juste pour nous faire tourner en bourrique, juste pour nous faire du mal, lâche-t-il. J'attends surtout de voir ce qu'il peut nous dire," a-t-il déclaré auprès de 20 minutes. Me Corinne Herrmann, son avocate, également criminologue, a rappelé que les reconstitutions ou déplacements du tueur dans le cadre de la recherche des corps, sont ses seules possibilités de sortie de Fourniret, condamné à perpétuité réelle. Ces sorties en gilet pare-balle lui sont donc précieuses et il n'est pas totalement exclu qu'il manipule la justice dans ce but.

La personnalité complexe de l'ogre des Ardennes

L'accumulation d'expertises permet en définitive d'esquisser un profil de l'ogre des Ardennes aujourd'hui. Jean-Marc Bloch, ancien commissaire divisionnaire de la SRPJ de Versailles et en charge de l'affaire Mouzin au début de l'enquête, a donné à France info son avis sur l'approche à adopter avec une personnalité complexe comme celle de Fourniret. Dans une interview, il a déclaré à propos de Michel Fourniret :

"Pour interroger des suspects comme Michel Fourniret, il faut rentrer dans leur jeu. Ne pas faire de distanciation et ne surtout pas le mépriser. En fait, il faut être un peu pervers aussi et dire qu'on le comprend. C'est assez compliqué, de ne pas être dans la connivence, mais de réussir à le flatter. Il faut parler le 'Fourniret'. C'est une méthode difficile, éprouvante, épuisante même. Michel Fourniret dira très probablement des choses fausses, pour jouer avec la justice. S'il a réellement des informations sur ce qui est arrivé à Estelle Mouzin, il les donnera élément par élément, à son rythme. Même s'il souffre aujourd'hui de troubles qui pourraient évoquer la maladie d'Alzheimer, il reste un homme intelligent, avec une vraie sagacité intellectuelle."

L'affaire Estelle Mouzin : 16 ans d'enquête

Pour rappel, l'affaire Estelle Mouzin avait éclaté le 9 janvier 2003 lorsque la petite fille de 9 ans avait brutalement disparu en rentrant chez elle de l'école, à Guermantes. Seize ans plus tard, son corps n'a toujours pas été retrouvé. Les enquêteurs s'étaient concentrés sur la piste de Michel Fourniret suite à l'arrestation de ce dernier en juin 2003. Une piste momentanément abandonnée, sans preuve ADN de la présence de l'enfant dans la voiture de Fourniret, et compte tenu d'un alibi téléphonique qui semblait incontestable jusque-là. Michel Fourniret a été condamné en 2008 à perpétuité réelle pour huit meurtres, il est toujours mis en examen pour d'autres.

La piste de son implication a été rouverte en 2019, suite à l'insistance des parents d'Estelle et à la décision de la nouvelle juge d'instruction, Sabine Khéris. Le 21 novembre 2019, Monique Olivier, l'ex-femme et complice de Fourniret, est revenue sur ses déclarations de l'époque, et a contesté l'alibi de Fourniret pour le soir de l'enlèvement d'Estelle Mouzin. De plus, "la juge a des témoignages faisant état de la présence de Fourniret à Guermantes. Bien sûr c'est à prendre avec des pincettes après 16 ans, mais ça semble sérieux", a précisé une source du Parisien

Affaire Mouzin : de nouveaux éléments contre Fourniret

Dans le documentaire L'Incroyable révélation : Fourniret, la fin du mystère Estelle Mouzin ?, diffusé sur W9, un nouveau témoin a fourni des détails supplémentaires. Milica Petrovic, qui a été la co-détenue de Monique Olivier pendant des années, s'est affairée à faire parler cette dernière. Après des années de copinage, Monique Olivier lui aurait avoué que le 9 janvier 2003, Fourniret aurait quitté le domicile conjugal en lui disant qu'il "partait à la chasse". Il aurait alors demandé à sa compagne de passer un coup de téléphone à son fils s'il n'était pas rentré à une certaine heure, précisant que cela "pourrait lui servir d'alibi". Monique Olivier aurait donc exécuté ces supposées injonctions à 20h08 -cet appel a bien été notifié par les services de télécommunication-, et aurait laissé sonner deux fois, avant de raccrocher.

Dans ce même documentaire, le journaliste Laurent Valdiguié fait mention d'une maison à Ville-sur-Lumes, dont Fourniret a hérité en 2002, et où il se rendait souvent entre 2002 et 2003, d'après un voisin. Le 12 janvier 2003, trois jours après l'enlèvement d'Estelle, Fourniret avait écrit à son frère, évoquant son récent passage à Ville-sur-Lumes. Une maison qui comporte un jardin ainsi qu'une cave de terre battue, non explorés par les enquêteurs. D'après les sources de ce documentaire, des investigations policières pourraient être menées sur le terrain de la maison prochainement.

Etrange attitude de Fourniret en prison

Fourniret est connu pour jouer avec la police en distillant des informations ou aveux au compte-goutte, notamment lorsqu'il donne aux enquêteurs des renseignements sur le lieu où il a enterré une victime. Il a également l'habitude de nier un crime pendant longtemps, avant de finir par avouer. C'est pourquoi les parents d'Estelle estiment que l'alibi de Fourniret ou encore l'absence de preuve ADN ne sont pas des éléments suffisants pour le disculper, et souhaitaient depuis longtemps que cette piste soit à nouveau examinée par la police.

Cela a été fait en juillet 2019, avec la dessaisie du parquet de Meaux au profit de celui de Paris : la juge d'instruction Sabine Khéris a diligenté une équipe de gendarmes et de policiers qui se concentrent uniquement sur la piste Fourniret. Ce dernier a par ailleurs fait des déclarations alambiquées à propos d'Estelle Mouzin, reconnaissant en juin 2019 que la disparition de la fillette était "un sujet à creuser". Selon les termes de l'avocat de la famille, Me Didier Seban, Fourniret aurait fait des "aveux en creux" ne "niant pas être impliqué" dans cette affaire.

La pugnacité de Me Corinne Herrmann, l'avocate des parents Mouzin, a permis d'interroger Fourniret à propos d'une lettre datant de 2007. A l'époque, juste avant son procès aux assises pour sept crimes, le criminel avait adressé au juge une demande particulière : il souhaitait être jugé également pour trois autres affaires, dont la disparition d'Estelle Mouzin. Une lettre laissée de côté par la justice durant plus de dix ans, afin de ne pas retarder le procès. Or, d'après Me Didier Seban, "Fourniret est trop orgueilleux" pour avouer des crimes qui ne sont pas les siens, et s'il lui est arrivé de nier son implication dans certains meurtres pendant des années avant d'avouer, le contraire ne s'est jamais produit : tous les faits avoués par Fourniret et qui ont pu être vérifiés ont été confirmés par la justice. En février 2018, à la demande de Me Corinne Hermann, une juge d'instruction a accepté d'interroger Fourniret sur le contenu de cette lettre. Il a alors déclaré : "Si ces jeunes femmes n'avaient pas croisé ma route, elles seraient toujours vivantes". Des "aveux purs et simples", aux yeux de l'avocate.

Pourquoi Fourniret pourrait-il avouer ?

La seconde épouse de Fourniret, Nicole, a développé un point de la personnalité perverse de son ex-mari, pour le reportage de W9. Selon elle, Michel Fourniret jouit d'être dans la lumière pour les crimes qu'il a commis. Elle estime qu'il distille ses aveux au compte-goutte pour cette raison. Or, d'après Nicole, un autre tueur lui a "volé la vedette" ces dernières années : Nordhal Lelandais. Pour retrouver le devant de la scène criminelle, son ex-femme estime que Fourniret pourrait faire de nouvelles révélations, permettant la découverte d'autres corps ou la résolution d'autres enquêtes.

"C'est désormais Monique Olivier qui donne les cartes, et ça, Michel Fourniret ne le supporte pas. Il devrait donc tenter de reprendre la main," a déclaré au Parisien le psychologue Jean-Luc Ployé, qui a expertisé le criminel à de nombreuses reprises. Me Richard Delgenes considère également possible que Fourniret parle, puisqu'il  "ne s'est confié que lorsque sa compagne avait donné des clés aux enquêteurs". Des conditions optimales, selon Me Didier Seban : "Sa compagne le met en difficulté, il a de bons rapports avec la juge, c'est effectivement la meilleure configuration pour qu'il parle".

Monique Olivier, de complice à témoin à charge

Monique Olivier a longtemps confirmé aux enquêteurs que son mari Michel Fourniret se trouvait bien à Sart-Custinne, en Belgique, ce 9 janvier 2003. Toutefois, Monique Olivier est revenue sur ses déclarations de l'époque ce jeudi 21 novembre. Me Richard Delgenes, son avocat, a déclaré avant l'audience : "Elle n'est plus sous l'emprise de Michel Fourniret comme cela a pu être le cas pendant longtemps. Lors de récentes confrontations, elle lui a tenu tête et n'est plus dans la logique de lui servir d'alibi. Elle est désormais prête à s'incriminer pour dire la vérité". 

Entendue par la juge d'instruction Sabine Khéris le 21 novembre 2019, Monique Olivier "a indiqué qu'elle avait passé un appel au fils de Michel Fourniret le 9 janvier 2003 à la demande de Michel Fourniret, ce qui signifie que Michel Fourniret n'était pas à Sart-Custinne en Belgique le jour de la disparition d'Estelle Mouzin", a expliqué l'avocat de Monique Olivier. Me Richard Delgenes a ajouté que sa cliente n'avait aucune raison de mentir, et que la police n'avait jamais pu infirmer une de ses déclarations.

Un alibi remis en question

Michel Fourniret avait dit aux enquêteurs qu'il avait appelé son fils pour lui souhaiter son anniversaire depuis son domicile de Sart-Custinne, en Belgique, le jour de la disparition de l'enfant de 9 ans. Le fils de Fourniret avait affirmé ne pas se souvenir de cet appel, et les parents d'Estelle avaient décidé d'attaquer la justice en 2018 pour faute grave dans cette affaire, critiquant l'enquête et remettant en question cet alibi qui avait permis d'innocenter Fourniret.

Fourniret suspecté depuis 2003, quels autres éléments à charge ?

En 2006, le magistrat avait indiqué que "Michel Fourniret pouvait raisonnablement être suspecté dans l'affaire d'Estelle Mouzin", s'appuyant sur des photos de la fillette retrouvées à son domicile, ainsi qu'une cassette vidéo d'un journal télévisé enregistré, évoquant la disparition d'Estelle. De plus, la ville de Guermantes, où Estelle Mouzin a disparu, n'était pas inconnue à Michel Fourniret, puisqu'un de ses amis de prison habitait à une dizaine de kilomètres et l'avait déjà hébergé. Le véhicule de Michel Fourniret constitue également un élément à charge contre ce dernier, sa description correspondant à celle qui avait été signalée lors de la disparition de la petite fille. L'avocat des parents d'Estelle Mouzin avait également demandé en 2010 l'examen de scellés du dossier Fourniret : des scellés qui concernent des morceaux de lacets blancs et de gants noirs, fournis par les autorités belges après l'arrestation de Michel Fourniret, et qui pourraient selon eux appartenir à leur fille, qui portait des gants noirs et des chaussures à lacets blancs lors de son enlèvement.