De la Comédie-Française : "Le maître-mot de ce film, c'était l'adaptation", rencontre avec Bertrand Usclat et Martin Darondeau
A trois heures de la première du dernier spectacle de la Comédie-Française, les catastrophes s'enchaînent pour la metteuse en scène, Nina (Pauline Clément) : retard, coups de stress, problèmes techniques et soucis d'ego secouent la troupe. Rien ne se passe comme prévu, et l'heure tourne pour sauver la représentation... Voici le point de départ du film De la Comédie-Française, comédie qui a conquis le festival de l'Alpe d'Huez en janvier dernier et qui sort enfin sur grands écrans le 22 juillet 2026.
La Comédie-Française a ouvert ses portes aux réalisateurs, Bertrand Usclat et Martin Darondeau, qui ont fait leurs armes sur Youtube avec l'émission parodique Brout. Linternaute les a rencontrés à quelques semaines de la sortie du film De la Comédie-Français pour revenir sur les coulisses de la création de cette comédie, vrai vent de fraicheur qui promet de faire hurler de rire les spectateurs cet été.
Comment vous est venue l'idée de faire un film sur la Comédie-Française ?
Martin Darondeau : Ce qui est assez fou sur ce projet, c'est qu'il vient de la Comédie-Française ! On travaille ensemble avec Bertrand [Usclat, co-réalisateur] et Pauline [Clément, actrice principale du film] depuis 5-6 ans sur Brout et des programmes courts, et c'est la Comédie-Française qui a vu les petits sketches qu'on faisait sur Internet et qui a proposé à Pauline qu'on fasse des pastilles sur l'institution. On a travaillé sur un projet de série à la Dix pour cent pendant un an, on a fait des interviews avec la troupe et les comédiens, mais lorsqu'on a envoyé ça aux chaînes de télévision, personne n'en voulait. On a laissé le projet dans un tiroir et ce sont nos producteurs qui nous ont rappelés en février 2025 pour nous proposer d'en faire un long-métrage. La salle de la Comédie-Française était disponible pour nous en juin 2025, c'était le seul moment où on pouvait tourner. On était en février, il fallait tourner en juin, donc on a écrit le film en deux mois, on l'a préparé en un mois, et on a tourné en 15 jours.
Plein de catastrophes se déroulent dans ce film. Est-ce que vous vous êtes inspiré d'expériences vécues ?
Bertrand Usclat : Je pense que c'est réaliste. Toutes les choses qui se passent dans le film sont arrivées, vont ré-arriver, mais tout ne se produit peut-être pas d'un coup le même soir. Il y a forcément des représentations où des acteurs n'étaient pas disponibles ou pas en état de jouer, etc. Il y a cette règle au théâtre qui dit qu'il faut jouer absolument tous les soirs, malgré toutes les embûches, malgré toutes les péripéties, malgré toutes les galères. Cela faisait un axe de film qui était assez sympa.
On a fait des entretiens pendant un an avec les professionnels et les sociétaires de la Comédie-Française quand on préparait la série pour avoir un petit peu des informations sur comment ça se passait, et s'inspirer aussi de leur vie personnelle. Parce qu'au-delà de l'aspect comique et de toutes les galères qui arrivent, il y avait aussi une charge un peu plus personnelle qu'on voulait mettre : C'est quoi être un acteur de théâtre qui joue toute l'année, tous les soirs ? Quel est l'impact sur la vie privée de ces gens-là ? Surtout quand on est maman (comment le personnage de Pauline Clément), ça nous permettait de lui rajouter en plus une charge à ce personnage.
Vous avez fait appel à de véritables sociétaires ou pensionnaires de la Comédie-Française, mais ils ne jouent jamais leur propre rôle…
Martin Darondeau : Personne, non.
Pourquoi ? Est-ce qu'il y a des acteurs que vous vouliez avoir pour le film qui finalement n'ont pas pu faire le guest star, comme on dit ?
Martin Darondeau : C'était la joyeuse contrainte qu'on voulait s'imposer avec Bertrand de faire un film de troupe. Cela aurait été bizarre de mélanger des acteurs de la troupe et pas de la troupe. C'était la ligne qu'on a voulu tenir.
Le casting s'est fait assez vite. Il y a des gens pour qui on a écrit, comme Laurent Stocker : on voulait absolument que ce soit lui, parce qu'on le connaissait, on a écrit en ayant sa musique en tête. Christian Hecq aussi, on avait très envie que ce soit notre régisseur et il a dit oui.
Après, on a pris le planning de tous les comédiens de la troupe, et on a proposé des rôles à ceux qui étaient disponibles. Tous les comédiens à qui on a proposé ont dit oui. Même pour faire des tout petits trucs ! Certains des comédiens viennent pour faire deux phrases, mais ils ont quand même dit : "ça me fait marrer, j'ai envie d'en être". Guillaume Galienne, par exemple, avait envie d'en être. Et il nous a dit : "En revanche, moi je suis dispo que le 16 juin, donc il faut tourner ce jour-là."
Donc vous vous êtes un peu adapté aux impératifs des uns et des autres
Bertrand Usclat : Oui, on s'est adapté à tout. Même pour le tournage, on a dû s'adapter. La Comédie-Française était toujours en activité quand on continuait de tourner. Le maître mot de ce film, c'était l'adaptation : ils jouaient le soir, donc on ne devait pas faire trop de bruit quand on faisait les scènes à côté ; pour les costumes, on ne pouvait les avoir qu'une après-midi, parce qu'après, il fallait qu'ils tournent ; pendant qu'ils faisaient des répétitions à un moment, on devait se faufiler...
S'il devait y avoir un gros défi sur ce film, c'est celui-là, j'imagine…
Bertrand Usclat : C'était le temps. Vraiment, c'était le temps. Tourner en quinze jours, c'est impossible sur le papier, mais possible grâce aux talents des comédiens. Dès les premières prises, ils étaient bons. On a été hyper aidés par le fait qu'ils étaient hyper forts et connaissaient leur texte dès la première prise. Il y a beaucoup de premières prises qui sont exploitées dans le film, parce qu'ils étaient carrés et excellents dès la première prise.
Vous avez réalisé ce film à deux. Comment est-ce qu'on construit un duo de réalisateurs ? Est-ce qu'il faut se séparer les tâches ? Est-ce que c'est une source de créativité ou de tension supplémentaire ?
Martin Darondeau : Je pense que tous les duos ont leur histoire et leur manière de fonctionner. Les Dardenne ont une manière très précise, Nakache et Toledano aussi. Nous, on a vraiment voulu que ce film ne soit pas un film de compromis, c'est-à-dire que ce n'est pas le film de Bertrand, ce n'est pas le film de Martin, c'est vraiment le film de Bertrand et Martin. On avait la chance d'avoir le même film en tête. 95 % du temps, c'était une évidence ce qu'il fallait faire, ce qu'il fallait écrire, comment il fallait le réaliser. Et quand il y avait des points où on n'était pas d'accord, au lieu de se dire "Tu fais cette scène-là comme ça, mais tu me donnes quelque chose dans une autre scène", on réfléchissait à une troisième voie.
Ça s'est fait en bonne intelligence et c'était très constructif et très intéressant. Ça a enrichi le projet, que ce soit l'écriture, le tournage, le montage. Et sur le tournage, comme on savait qu'on allait avoir peu de temps, il fallait que chacun chapeaute un poste. Bertrand a chapeauté la direction d'acteurs et moi j'étais plus à la technique, au cadre, à la caméra.
Votre film fait penser un peu au Dîner de cons, avec l'idée de l'unité de temps et de lieu, ou au Sens de la fête. Quelles étaient vos principales influences ou inspirations pendant l'écriture ? Est-ce qu'il y a des hommages assumés ?
Bertrand Usclat : Le dîner de cons, bien sûr. C'est une espèce de référence ultime en termes de précision, de punchline, de rythme. C'est la comédie parfaite. Il y a aussi toutes les autres comédies du Splendid : Le Père Noël est une ordure, Les Bronzées aussi pour le film de bande... Le Sens de la Fête est aussi vraiment en tête [dans les influences], parce qu'effectivement, il y a l'idée du capitaine de bateau avec un équipage de bras cassés... On voulait aussi quand même une tension très forte, qu'on a aussi trouvé du côté du film SNL, Saturday Night (2024), qui raconte les coulisses du Saturday Night Live un soir de première. Et bien entendu, Ça tourne à Manhattan (de Tom DiCillo) et To Be or Not to Be de Lubitsch, pour l'insolence.
Vous avez commencé par Youtube, avant de faire du cinéma. Le ton d'Internet est-il vraiment différent du ton du cinéma ? Est-ce qu'on pense un film différemment avec cette culture en tête ?
Martin Darondeau : Je ne sais pas s'il y a un ton d'Internet, mais c'est une question de format en tout cas. On vient de la comédie au format court, qui demande une écriture très incisive, très franche et très efficace. On a travaillé ça pendant des années sur différents programmes courts. Il y a aussi de l'écriture de quotidienne, ou de quasi-quotidienne, qui est de savoir écrire dans l'urgence et de, quoi qu'il arrive, trouver quelque chose. Cette écriture-là, et cette expérience-là nous ont nourris pour l'écriture de ce film dans la rapidité d'exécution... mais même dans le fait d'être incisif et irrévérencieux. Cela nous a aussi appris à créer aussi des galeries de personnages : chaque épisode de Brout mettait en scène un personnage différent, et ce film, c'est plein de personnages à la fois.
Aujourd'hui, les habitudes de consommation de cinéma ont changé avec le streaming, c'est plus difficile de faire un film ou de faire venir les gens au cinéma. Est-ce que c'est une préoccupation quand on réalise un premier film, comme c'est votre cas ?
Martin Darondeau : Non, sincèrement, je crois qu'heureusement, on n'a pas ce regard-là. Pour écrire et faire de la comédie, il faut s'amuser et se dire "on l'écrit parce que ça nous fait rire". La seule préoccupation, c'est de faire le meilleur film possible. Après, ça part d'un truc très égoïste, quand même : nous faire rire, nous. Et on a la prétention de penser que si nous, on rigole, ça fera rire aux gens. Après, il faut prendre les gens par la main, il faut s'assurer que le spectateur va comprendre ce qu'on veut dire. Évidemment, on fait un film pour les gens. Mais je crois qu'on ne pense pas à ça.
Bertrand Usclat : C'est pas notre travail de penser à ça. C'est à nos distributeurs, à la limite.
Martin Darondeau : Sinon, tu fais des choses pour les mauvaises raisons. Nous, on est là, on fait une oeuvre, on la pose. Après, si, ça n'intéresse personne... J'en suis désolé, mais... On sera tristes, évidemment.
Bertrand Usclat : Mais c'est un peu drôle, cet espèce de paradoxe : tu fais un film, pour toi, mais aussi pour les autres. Tu ne veux écouter quasiment aucun avis sur ce que tu fais -tu t'ouvres un petit peu quand même pour ce qu'il faut- mais il faut quand même que tu préserves ta vision. Alors que n'empêche, l'idée c'est de parler au plus grand nombre derrière.
Martin Darondeau : Mais par exemple, jamais on mettra un truc où on se dit, "ça nous fait pas rire, mais ça fera rire les gens". Je pense que c'est impossible, vraiment. Si ça nous fait pas rire, non.
Pour conclure, j'aimerais une petite recommandation. Qu'elle est, selon nous, la meilleure comédie de tous les temps ?
Martin Darondeau : Après nous, tu veux dire ? (rires)
Vous pouvez me dire la vôtre.
Martin Darondeau : Non (rires), après, ça va faire un peu mégalo... De tous les temps... Le Père Noël est une ordure. Thierry Lhermitte, quand même.
Bertrand Usclat : Sacré patrimoine comique français.
Martin Darondeau : Il y a un truc qui est génial dans Le Père Noël est une ordure, c'est qu'en fait, ce n'est pas une comédie, c'est un drame. Ce qui se passe dans cette soirée est un drame absolu, social, et c'est pour ça que c'est drôle. Je pense que c'est la grande force de ce film, de l'interprétation. C'est hyper irrévérencieux, C'est triste, c'est hyper triste, mais c'est justement parce que c'est un sujet triste que c'est drôle. On devrait ne pas avoir le droit d'en rire, et comme ils en rigolent, c'est tout de suite décalé.